Dossier

La filière sucre-canne-rhum outre-mer en danger de mort !

La filière sucre-canne-rhum outre-mer en danger de mort !

Ces trois secteurs étroitement liés font en même temps face à des menaces qui risquent de les faire disparaître simultanément d’outre-mer !

Nous nous sommes déchirés pour 1000 HAP !” : les producteurs de rhums des Antilles-Guyane et de la Réunion ne sont pas sortis indemnes de deux années de guerre de tranchées pour la répartition du contingent de 1000 HAP octroyé par l’Union européenne aux producteurs européens de rhum en octobre 2017 ! Cette situation est peu propice à un dialogue constructif pour faire face à la crise qui menace l’ensemble de la filière canne-sucre-rhum.

Personne outre-mer n’imagine ces territoires sans canne : et pourtant, c’est ce qui est arrivé à d’autres îles de la Caraïbe, telle Sainte-Lucie qui produit désormais son rhum à partir de mélasse importée. Aujourd’hui, des cargos chargés de mélasse sillonnent les mers du monde, rendant possible de produire du rhum dans des territoires où la canne n’a jamais poussé.

Autre problème touchant cette culture en France : la pression environnementale. La production de la canne ne nécessite certes ni pesticides, ni insecticides, ni nématicides. Cependant, elle utilisait un herbicide aujourd’hui interdit : aucune recherche n’a été menée pour trouver une molécule pour le remplacer (voir encadré).

Pression environnementale

De même, la France se montre plus exigeante en matière de rejets pour les chaudières à bagasse : depuis le 20 décembre 2018, la législation applicable a été renforcée. La bagasse étant un élément jugé instable à cause de son taux d’humidité variable, l’Europe exige des producteurs de rhum qu’ils réduisent de 150 à 50 mg par mètre cube la quantité de poussières sortant des chaudières, et ce sans délai. Les distilleries Bologne en Guadeloupe et JM en Martinique ont anticipé, les autres non : comptez 500 000 pour installer un électrofiltre en sortie de chaudière.

Autre menace : le secteur du sucre traverse en Europe une crise sans précédent. Depuis l’ouverture de ce marché au commerce mondial voilà deux ans, les prix se sont effondrés. Les producteurs d’Amérique centrale mènent une offensive redoutable vers l’Europe. De même, le Brexit chaotique, tel qu’il se déroule, risque de mettre sur le marché des capacités de raffinage détenues par la Grande-Bretagne, qui pourrait alors produire encore plus de sucre non européen.

Résultat : aujourd’hui, la plupart des groupes français et européens perdent de l’argent. Ce sont eux les propriétaires des sucreries aux Antilles et à la Réunion : ils pourraient être tentés d’arrêter ces structures déficitaires. L’effet serait redoutable : la Guadeloupe produit 580 000 tonnes de canne, seules 80 000 tonnes sont absorbées par toutes les distilleries de ce territoire, tout le reste servant à produire du sucre. D’où l’impérieuse nécessité de pouvoir absorber plus de canne grâce à la mise en vieillissement, qui était jusqu’alors négligée, et la plus grande nécessité encore d’avoir le plus de contingents possible pour vendre du rhum en France continentale.

Menace sur les outils déficitaires

Quant à La Réunion, elle est littéralement couverte de canne à sucre. Seule la Guyane, renaissant de ses cendres et encore à la conquête de son marché intérieur, paraît à l’abri de ces turbulences.

Si la Martinique, elle, fait surtout face à un manque de canne, l’usine du Galion peine à atteindre les 100 000 tonnes nécessaires à son point mort et pour fournir le marché domestique. La Collectivité territoriale, principal actionnaire, supportera-t-elle encore longtemps cet outil déficitaire ?

Du côté du rhum agricole, la situation, même si elle paraît bonne, est en fait préoccupante. La dynamique observée sur le marché français ouvre des appétits. Aujourd’hui, 70 % du rhum agricole consommé en France vient de l’outre-mer : pour combien de temps encore ? Cette production essentiellement française (Martinique, Guadeloupe, Guyane, Haïti avec le Clairin) est attaquée par des producteurs mondiaux : du rhum agricole commence à être produit en Louisiane, à l’île Maurice, à La Réunion. En Angleterre, Bacardi, Captain Morgan, Havana Club s’y intéressent aussi.

L’Europe donne au compte-gouttes des contingents et la France n’est pas au clair avec sa fiscalité vis-à-vis des distillateurs de l’outre-mer (voir encadré) : le pari serait-il fait de la mort de la filière canne-sucre-rhum dans les DOM, comme un dommage collatéral des accords mondiaux ?

Pour que le bébé et l’eau du bain ne soient pas définitivement jetés, une seule stratégie en trois temps est possible. Le premier temps doit se passer au niveau local : que tous les élus et la population des outre-mer soient conscients du risque et l’apprécient à sa juste mesure. À ce stade, les professionnels doivent faire preuve de pédagogie et les élus sortir de leurs ornières.

Le deuxième temps est l’accompagnement de la filière pour trouver de nouvelles pratiques culturales : les stratégies bio menées par la distillerie Neisson en Martinique, les rhums Bologne et Gardel en Guadeloupe doivent être accompagnées. Quant à l’administration, notamment la Déal, elle devrait trouver dans ce secteur la première expression locale de la loi pour un État au service d’une société de confiance (ESSOC), en modérant son appétit réglementaire afin de faire émerger des solutions.

Le troisième temps consiste en la définition d’une stratégie concertée, partagée et convergente entre tous les acteurs de l’interprofession. Les ego et l’individualisme ont jusqu’à présent dominé, permettant la création de cette situation potentiellement catastrophique. Elle aura des conséquences vertigineuses si le pire survient, mais extraordinaires si le meilleur l’emporte.

 

 

Un vrai problème d’herbe

Aux Antilles, du fait du climat, l’herbe pousse de 15 cm par jour tous les jours ! Cette croissance rapide pose des problèmes dans les parcelles plantées de canne : en début de culture, la croissance de la canne est plus lente que celle de l’herbe, qui étouffe alors les plans.

Pour lutter contre ce problème, les cultivateurs ont pu utiliser de l’herbicide Asulox, interdit depuis mi-2018 car l’Asulam, sa molécule, est considérée comme aussi toxique que le chlordécone.

Alors que le problème est connu depuis longtemps, aucune recherche n’a été menée ni par le Centre technique de la canne à sucre (CTCS), ni par l’Institut national de la recherche agronomique (INRA), ni par le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad). La tendance serait même d’encore réduire les fonds publics destinés à la recherche sur la canne.

Pour les laboratoires privés, le marché européen de la canne est trop étroit et donc économiquement non rentable, il n’est donc pas question de se lancer dans des recherches onéreuses. Reste des robots : quelques modèles sont en test, mais ils ne pourront pas être utilisés partout. Ou l’arrachage à la main…

 

Vignette sécu : la fin d’une exception

En France, la fiscalité sur l’alcool se détermine non pas en fonction du degré d’alcool, mais au regard de la technique de fabrication de l’alcool : en cas de vinification à partir du raisin, la taxation est de 3,82e/hl  ; en cas de brassage pour obtenir de la bière, la taxation est de 3,75e/hl  ; et enfin en cas de distillation, la taxe est de 879,72e/hlap, montant payé par les rhums des DOM. Ainsi, alors que le vin représente 60% de l’alcool consommé en France, il ne représente que 3% des taxes. En revanche, les spiritueux représentant 20% de la consommation, acquittent 65% des taxes.

Quant à la vignette pour la Sécurité sociale, aucun alcool en dessous de 18° d’alcool ne la paye, à savoir le vin, la bière et le champagne. En revanche, tous les alcools forts vendus sur le continent français la payent. Sur le continent, les rhums d’outre-mer bénéficient d’un contingent d’alcool pur sur lequel ils payent 50% de la vignette Sécu. Au-delà de ce contingent, les rhums d’outre-mer s’acquittent de 100% de la taxe Sécu, d’où les bagarres des rhumiers pour augmenter leur contingent.

La nouveauté de l’application de la taxe Sécu concerne les marchés d’outre-mer. De longue date, par dérogation, les rhums payaient une vignette Sécu ninorée (0,40 par litre) et des droits sur les alcools minorés sur les marchés locaux, les mettant dans une situation identique à celle du vin sur le marché national. A partir du 1er janvier 2020, le gouvernement a décidé de mettre fin à cette exception, et de remonter, sur cinq ans, la taxation au même niveau qu’au national, à savoir  564,61/hlap, soit 2,84 par litre ! D’où la levée de boucliers de l’ensemble de la profession outre-mer qui ne comprend pas cette volonté qu’à l’Etat de faire  entrer le rhum dans le droit commun comme s’il s’agissait d’un whisky.

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