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Transition énergétique : mutation radicale pour EDF !

Transition énergétique :  mutation radicale pour EDF !

L’énergéticien national devient gestionnaire de réseau et doit composer avec tout le monde, les autres producteurs et politiques compris. Surtout, EDF est bien décidé à être rémunéré pour l’accès au réseau.

“En dix ans, nous sommes passés d’une organisation intégrée maîtrisant toute la chaîne de décision à une fonction principale de gestionnaire de réseau avec de multiples interlocuteurs, des producteurs mais aussi les politiques de chacune des régions et de l’État !” : les dirigeants d’EDF aux Antilles-Guyane, et plus largement de tout l’outre-mer, voient ainsi leurs compétences, leurs métiers et leurs technologies bouleversés sous la nécessité de la transition énergétique.

Tout d’abord, le législateur donne la cadence : d’ici à 2020, ce sont pas moins de 50 % de l’électricité qui devra provenir de sources renouvelables (solaire, éolien, hydraulique, géothermie, biomasse…). La Martinique, la Guadeloupe et la Guyane ne vont pas au même pas (voir encadrés). Mais tout est fait pour s’en rapprocher, d’autant que le législateur a décidé qu’en 2030 la production devra être 100 % renouvelable !

La Commission de régulation de l’énergie (CRE) s’active pour favoriser l’atteinte de l’objectif d’une tarification de rachat par EDF redevenue attractive pour les producteurs, aux alentours de 0,17, avec des appels d’offres sur le photovoltaïque de nouveau par territoire, pour éviter les distorsions observées sur les précédents, avec l’installation de batteries de service dans chacun des territoires pour pallier les éventuels problèmes sur les réseaux, etc.

Transitions chaotiques

Les politiques de chaque territoire donnent également le la dans le cadre des programmations pluriannuelles de l’énergie (PPE). Dans ces nouveaux documents, le personnel politique est censé tracer la trajectoire énergétique des territoires. Là aussi, la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane n’avancent pas au même pas. Le premier PPE devait être approuvé en 2016, révisé à mi 2018 pour une présentation globale pour toute la France en septembre 2018. Cette présentation finale par le ministère de la Transition écologique et solidaire n’a eu lieu en fait que fin janvier 2019.

Dans la réalité, si la Guadeloupe et la Guyane ont pu approuver leur PPE en 2017, voire le réviser en 2018, la Martinique n’a approuvé le sien qu’en début d’année 2019. Les consensus politiques ne sont pas encore puissants autour de la problématique énergétique et des solutions techniques (retrait du projet d’énergie technique des mers en Martinique, tensions autour des centrales d’Albioma en Martinique mais aussi en Guadeloupe et à Marie-Galante… pour finalement constater qu’elles sont les meilleurs compromis du moment, l’impératif de la fourniture de la biomasse locale en Guyane, sans favoriser l’implantation de la filière…). Rien qui favorise une transformation sereine.

Les obligatoires évolutions techniques perturbent également la tranquillité des agents d’EDF. Les installations et les réseaux d’EDF n’ont pas été conçus ni modernisés pour recevoir autant d’énergie renouvelable. D’où les tentatives pour inciter des start-up locales à imaginer des solutions informatiques.

En outre, financièrement, EDF a un problème dans les zones non interconnectées. “Dans les îles, le principal métier d’EDF PEI (production électrique insulaire), c’est la finance : les actifs sont rémunérés à 11 % qu’ils tournent ou pas, ce qui a conduit à un suréquipement”, nous a expliqué Stéphane Biscaglia, responsable Réseaux intelligents et stockage énergies renouvelables de l’Ademe. Une pratique de longue date qui est devenue visible par le bonheur de la transition énergétique et qui a conduit l’opérateur historique à ralentir l’avancée des ENR dans les territoires insulaires.

Trouver de nouvelles sources de revenu

EDF devra trouver des solutions pour transformer ses sources de revenus. L’énergéticien prend ainsi des participations dans le capital des autres producteurs. On l’a vu avec NW Groupe dans GRESS. EDF avance en outre de manière mesurée sur certaines technologies, comme l’autoconsommation. Ou encore, il a lancé des discussions compétitives avec les producteurs dans le cadre de la mise en place du schéma régional de raccordement des énergies renouvelables (S2R ENR) pour être mieux rémunéré sur cette partie du business. Afin d’éviter l’anarchie au niveau des tarifs de raccordement comme observé en ce moment, le coût du raccordement du kilowatt sera fixé par décret avec une fourchette haute aux alentours de 80e. Au-delà, le coût sera supporté par EDF.

Dans cette période de mutation contrainte, la vraie question est de savoir comment sera partagée la valeur que constitue la distribution de l’énergie aux particuliers et aux entreprises, et EDF veut une grosse part.

 

 

NW Groupe : le groupe qui monte

Ce groupe créé en 2007 est constitué de trois sociétés : NW Energy, spécialisée dans les énergies nouvelles ; NW Joules, dédiée au stockage ; NW SE pour les services. En Guadeloupe, le groupe va construire une centrale photovoltaïque (4,2 MWc) sur la commune de Saint-François, à Desvarieux, ainsi que sur celle du Golf (0,1 MWc). Sur la même commune, le groupe doit installer deux centrales de stockage de 1 MW chacune.

En Guyane, la doit installer la centrale de Montjoly 2 (4,4 MWc) ainsi qu’une centrale de stockage de 1 MW.

En Martinique, NW Groupe vient d’inaugurer la centrale éolienne de Macouba GRESS 2 & 3 (24 MW dont 10 MWh de stockage) et doit implanter à Ajoupa-Bouillon GRESS 5 (12 MW dont 5,3 MWc de stockage) d’énergie éolienne.

Le groupe exploite aussi des centrales photovoltaïques à La Réunion, à Saint-François et à Petit-Canal en Guadeloupe, et à Montjoly en Guyane.

 

 

EDF Martinique : tester les technologies

La Martinique produit 546 MWatt dont 22% à partir des énergies renouvelables. EDF gère trois sites qui produisent 381MWatt, à savoir Bellefontaine 1 & 2 et Pointe des Carrières. Albioma est le second fournisseur avec Galion 1 & 2 (74MWatt), suivi de NW Energy avec son récent parc d’éoliennes avec stockage d’une capacité de 12MWatt. La Martiniquaise de Valorisation produit 4MWatt grâce à l’incinération des ordures ménagères. Ténésol (Total) produit de son côté 4MWatt avec stockage d’énergie photovoltaïque, tandis que la Sara produit 3MWatt grâce à des turbines à combustion. Quadran (Total Direct Energie) produit 1,1MWatt d’énergie à partir d’éoliennes.

Parallèlement, un certain nombre de petits producteurs totalisent 65,3MWatt d’énergie photovoltaïque. Un peu plus de 18MWc sont en file d’attente, suite aux différents appels d’offres. D’ici à fin 2019, la part des énergies renouvelables dans le mixte énergétique devrait atteindre 25%.

Dans sa Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) d’ici 2023, la Martinique projette de porter l’énergie de source éolienne à 24MWatt (+ 12MWatt), l’hydroélectricité à 2,5MWatt (+2,03MWatt), le biogaz à 2,6MWatt (+1,2MWatt), le bioéthanol à 10MWatt contre aucune production aujourd’hui, le solaire sans stockage à 113MWatt (+48MWatt), le solaire avec stockage à 61,5 MWatt (+ 44,5MWatt) et la géothermie à 50MWatt contre aucune production aujourd’hui.

Pour accompagner la transition énergétique, EDF a installé sur le site de son ancienne centrale à Bellefontaine, un espace pour tester de nouvelles technologies.

 

 

 

EDF Guadeloupe : retrouver des relais de croissance

En Guadeloupe et dans les îles du Nord, les énergies renouvelables représentent 21 % de la production sur un total de 503 MW. Avec ses deux sites de Jarry, EDF produit 211 MW à partir d’énergie thermique. Le second producteur de la Guadeloupe est Albioma avec ses trois sites du Moule, dont deux produisant de l’énergie à partir d’une mixte bagasse/charbon et le troisième à partir du charbon (voir encadré p. 42).

Trois producteurs produisent ensuite, ensemble, 45,7 MW : il s’agit de Valorem (16 MW) à partir d’éolienne avec stockage, d’Énergie Antilles (15 MW) à partir de moteurs Diesel, de Bouillante (14,7 MW) à partir de la géothermie.

Autres producteurs d’une certaine importance : Force Hydraulique Antillaise (6,5 MW) à partir de sources hydrauliques, le Syvade (2,2 MW), Sita Espérance (2,12 MW) à partir de biogaz.

Enfin, une multitude de petits producteurs produisent ensemble 68,7 MW à partir d’énergie photovoltaïque ; 11 MW à partir de l’éolien mais sans stockage auxquels s’ajoutent 2,5 MW d’éolien avec stockage ; et enfin 4,6 MW d’énergie hydraulique.

Contrainte par le législateur, la montée en puissance des autres producteurs pose une triple contrainte à EDF en Guadeloupe.

La première est de garantir la sécurité du système pour que, quelle que soit la complexité du mix énergétique en termes de production, intermittente ou pas, l’énergie parvienne dans les foyers. Pour ce faire, entrera en fonctionnement à Jarry Nord une batterie de 5 MW pour pallier en moins de 7 minutes les éventuelles difficultés sur le réseau.

La deuxième contrainte est la rentabilité de ses investissements : EDF a inauguré en 2015 une nouvelle usine après un investissement de 450 M pour produire 210 MW. Elle était censée assurer la production pendant les 30 prochaines années. Elle tourne déjà de moins en moins. Une prime de l’État lui permet de couvrir ses charges fixes, mais ce n’était pas cela l’idée de départ quand elle a été imaginée voilà 15 ans.

La troisième contrainte est la baisse continue de la consommation depuis 2016. C’est le résultat cumulé de la diminution de la population, des effets des campagnes d’économies d’énergie, du déploiement d’équipements moins énergivores, etc. EDF Guadeloupe doit trouver des relais de croissance. L’une des pistes est d’obtenir une meilleure rémunération de ses services.

 

 

EDF Guyane : rénover l’outil

La Guyane produit 355 MW d’électricité, dont 67 % à partir d’énergies renouvelables. La production est concentrée sur le littoral guyanais. La principale source est hydroélectrique avec la centrale de Petit Saut gérée par EDF qui produit 113,6 MW. EDF gère également deux centrales thermiques, l’une à Kourou (20 MW), l’autre à Dégrad-des-Cannes (20 MW), à Rémire-Montjoly. EDF exploite également la centrale photovoltaïque de Toucan (5 MW).

En outre, Albioma produit 11,5 MW sur son site à Kourou, Voltalia gère deux sites, dont 4,5 MW sur la centrale hydroélectrique de Saut et 1,7 MW sur sa centrale biomasse de Kourou, et enfin Montjoly Solaire Services produit 4,8 MW dans sa centrale photovoltaïque de Montjoly.

En outre, un certain nombre de producteurs d’énergie photovoltaïque produisent ensemble 23,5 MW.

En Guyane, EDF est devant deux problèmes majeurs : rénover, d’ici à 2023 l’équivalent de 120 MW, soit quasiment la moitié de la production actuelle dont les équipements sont totalement obsolètes ; faire face à la pression démographique provoquant un accroissement de la demande de 2,5 % par an.

Pour ce faire, elle doit construire au Larrivot une nouvelle centrale thermique d’une capacité de 120 MW pour remplacer l’unité de Dégrad-des-Cannes. Le début des travaux est prévu pour 2020.

La programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) prévoit en outre de faire émerger 40 MW supplémentaires en énergie continue. Voltalia est en train de construire une centrale biomasse de 5 MW à Cacao. Reste à faire émerger les 35 MW restants. Des projets sont dans les tuyaux portés par Akuo Energy, Voltalia, etc. Un des problèmes majeurs sera la fourniture de biomasse pour faire face à ces nouveaux besoins.

Par ailleurs, trois centrales photovoltaïques vont se construire dans les deux ans par EDF, Voltalia et NW Groupe. Voltalia doit également construire deux batteries de service et d’effacement d’ici à 2020. Par ailleurs, un second barrage hydraulique sera construit sur le fleuve Mana pour sécuriser l’alimentation de Saint-Laurent-du-Maroni et Hydrogène France porte un projet mariant le photovoltaïque, des batteries et de l’hydrogène également dans la zone de Mana.

Par ailleurs, pour les communes de l’intérieur, EDF est en train de concevoir des systèmes autonomes qui devraient voir le jour d’ici à 2021. Pour la commune de Saint-Georges, il mariera d’ici 18 mois de la biomasse, de l’hydraulique et du photovoltaïque, le tout piloté par un logiciel en cours de développement. La commune de Maripasoula devrait suivre.

Entre sa nouvelle centrale, la réfection de son réseau et les installations en communes, d’ici cinq ans, EDF devra investir un total de 850 M en Guyane.

 

 

 

Albioma : assurer la bascule

Sur l’ensemble de ses installations en Martinique, en Guadeloupe et en Guyane, Albioma est dans un cycle de basculement vers du 100 % biomasse.

En Guadeloupe, son unité 100 % charbon du Moule va basculer en 2020. Les deux autres centrales, fonctionnant à la bagasse/charbon, basculeront en bagasse/biomasse en 2020. Le groupe va également construire sur le site de Sainte-Rose une centrale photovoltaïque de 3,5 MWc avec stockage. Avec le basculement des centrales du Moule et du projet de Sainte-Rose, la Guadeloupe parviendra au 50 % d’énergies renouvelables produits comme souhaité par la loi, voire atteindra 80 % dès 2028. À Marie-Galante, le dossier est relancé : il est en instruction à la CRE.

En Martinique, Galion II est entré en exploitation en septembre dernier. L’usine fonctionne en ce moment à plein régime pour sa première campagne sucrière. Avec la Collectivité territoriale, Albioma réfléchit à l’utilisation des terres chlordéconées pour produire de l’éthanol à l’aide d’une turbine à combustion. 5000 hectares seront concernés.

 

 

Systeko : un marché à trois vitesses 

Depuis 2014, Systéko développe, construit et exploite des centrales photovoltaïques en Martinique, en Guadeloupe et en Guyane, en injection sur le réseau EDF ou en autoconsommation. Selon cet opérateur, le marché du photovoltaïque est plus sain parce que les rendements (11 % environ) sont plus raisonnables. Cependant, il constate une frénésie de rachat d’opérateurs locaux par EDF et Total notamment. Avec ces filiales, ces groupes raflent la plupart des appels d’offres lancés par la CRE grâce à des tarifs très compétitifs. Elles font ensuite construire les installations par des sociétés extérieures : l’ensemble de ce business échappe aux entreprises locales.

Aux Antilles-Guyane, le gros du marché se situe sur des toitures 250 et 1500 m² de panneaux. EDF a l’obligation de racheter cette énergie à un tarif garanti pour les centrales d’une puissance en dessous de 100 kW. Des aventuriers apparaissent.

Quant à l’autoconsommation, dans sa forme actuelle, elle ne concerne qu’un petit nombre de clients qui ont une consommation stable, de grandes surfaces à couvrir, l’envie et les moyens, comme les toitures des hypers du groupe Bernard Hayot.

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