Entretien

Philippe Brassac : “Revenir au principe d’utilité”

Philippe Brassac : “Revenir au principe d’utilité”

Pour le directeur général de Crédit agricole SA, le politique doit revenir au centre du jeu. Selon lui, la soumission des banques européennes au modèle anglo-saxon les empêche de financer l’économie.

Les banques sont dans un environnement législatif et financier changeant et de plus en plus contraint : les taux d’intérêt demeurent très bas ; le gouvernement vient récemment de leur imposer une modération de leurs tarifs pour la clientèle la plus fragile ; désormais, les clients signant un crédit immobilier ne sont plus obligés de flécher tous leurs avoirs dans la banque qui leur prête, etc. Comment appréciez-vous cette situation ?

La régulation est parfois utile car elle permet de maîtriser les risques systémiques tels que ceux que nous avons connus en 2008. En revanche, il faut veiller à ce qu’elle ne soit pas excessive, car elle produira alors des méfaits sur l’économie.

En revanche, selon moi, le principal fait des dix dernières années qui bouleverse la situation du secteur bancaire est la soumission des banques françaises au modèle anglo-saxon, ce qui crée une pression sur leur bilan et les pousse à financer l’économie par les marchés.

Pour bien comprendre, quand une banque française fait un prêt à 25 ans, elle est responsable sur ses fonds propres du premier jour jusqu’au dernier jour de la vingt-cinquième année pour ce prêt. Cette situation limite notre capacité à octroyer des crédits. Les banques anglo-saxonnes ont, elles, la capacité de mettre quatre cinquièmes de leurs prêts sur les marchés, ce qui leur permet de titriser et de présenter des bilans plus petits que les nôtres. Soumettre les banques européennes aux mêmes ratios est clairement les défavoriser.

En outre, ces ratios font complètement disparaître la notion d’appréciation qualitative d’un crédit. Nulle part dans les scores que réclament les autorités de régulation il n’est en effet possible d’apporter cet éclairage de la qualité humaine de ceux à qui nous prêtons. Cette impossibilité a fondamentalement transformé la capacité à financer l’économie, rendant plus difficile la capacité à faire du crédit.

Comment le Crédit Agricole, qui se définit comme une banque de la relation, s’adapte-t-il à cet environnement ?

Nous luttons pour un retour au réel. Il n’est pas question pour nous de perdre ce qui fait notre particularité. Malheureusement, le politique a lâché la main des banques, laissant l’organisation de ce secteur à des eurocrates comme le Comité de Bâle, le mécanisme de surveillance unique (SSM), l’état trimestriel des provisions d’assurances (EPA), le Conseil de stabilité financière (FSB), etc. Avec les meilleures intentions, ils ne cessent d’accroître les conditions prudentielles.

Il faut que les politiques reprennent la main et que nous revenions à l’acceptation d’une part de risque dans notre métier.

Rien ne semble indiquer qu’on en prenne le chemin : qu’est-ce qui vous rend confiant ?

La nécessité. Le politique y viendra parce que, sinon, nous ne pourrons plus financer l’économie, par exemple les entrepreneurs qui ont connu des incidents comme un redressement judiciaire. S’il n’y avait pas des banques de la relation comme le Crédit Agricole, un pan important de l’économie ne pourrait plus être financé. Or, aujourd’hui, si nous leur prêtons 100, le régulateur nous oblige à garantir cet emprunt à hauteur de 150 par nos fonds propres : ce n’est pas tenable.

Comment y parvenir ?

L’Europe politique doit reprendre la main sur l’Europe technique. Au Crédit Agricole, en outre, nous croyons en l’humain et en sa capacité de compréhension et d’adaptation.

Plus globalement, quelle est votre lecture du contexte général ?

Nous sommes dans une phase de forte déformation du modèle : l’économie mondialisée se complexifie et les événements structurels sont de moins en moins prévisibles. Cette imprévisibilité maximale est la donnée nouvelle. Auparavant, même si nous connaissions des périodes de crise, entre les deux, les règles du jeu étaient relativement stables. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas.

Cependant, ce que nous observons, c’est que malgré la montée des incertitudes et la fréquence des crises comme celle des subprimes en 2008 et de la dette des États en 2011, le manque de confiance et la volatilité des comportements, rien ne s’est produit pour l’instant. Le modèle se déforme, s’adapte, semble absorber les ondes de choc.

Cela peut-il durer ?

Nous n’en savons rien. Or, trois importantes incertitudes sont devant nous.

La première est le Brexit. Jusqu’à présent, nous n’avons aucune idée de la manière dont les choses vont se passer : comment les personnes, les marchandises, les finances vont-elles circuler ? En cas de no deal, nous sommes face au néant.

Les entreprises mettent en place des plans de continuité d’activité (PCA), mais il n’existe pas de PCA pour les États, et pourtant, il n’y a pas de crise.

La deuxième incertitude est l’imprévisibilité politique. Voilà trois ans, personne n’aurait imaginé qu’un pays membre fondateur de l’Union européenne serait dirigé par une coalition d’extrême droite et d’extrême gauche. Cette idée aurait été anxiogène et aurait créé de la panique, surtout au regard des menaces proférées durant cette campagne électorale contre l’Union européenne. Aujourd’hui, cette coalition dirige l’Italie, les séismes prévus ne sont pas arrivés et les situations se régulent.

La troisième incertitude est la sortie du quantitaty vising dans la zone euro. En 2011, après la crise de la dette des États avec des marchés, c’est-à-dire votre épargne placée par des professionnels sous forme d’assurance-vie, de Sicav, de fonds commun de placement, une forte défiance s’est propagée, faisant planer un risque de non-remboursement. Il n’était pas absurde puisque 150 Md de dettes ont été effacées pour la Grèce. Est-ce que la même chose allait se produire sur les marchés ?

Pour stopper cette spirale, la Banque centrale européenne est intervenue de manière non conventionnelle, installant en quelque sorte un filet de sécurité garantissant aux États et aux banques qu’ils trouveront de l’argent à des taux extrêmement bas, voire négatifs, en cas de problème. Cette crise a donc été suspendue, mais la dette est là. Cette situation ne peut durer éternellement. Le retrait de la BCE était prévu en 2019 : il a été reporté. Nous n’avons aucune idée ni du planning, ni de la vitesse et encore moins des conséquences quand nous sortirons de ce système au regard du niveau d’endettement des États, qui s’est dégradé depuis 2011.

Malgré tout cela, le système tient, et le climat du business est même plutôt sain tout autour de la planète.

Quelle est votre vision de l’avenir ?

Malgré toutes ces incertitudes qui dureront, du business est possible, mais avec une approche plus prudente, plus résiliente, davantage de proximité.

Par ailleurs, quand on regarde la planète, nous sommes dans une phase d’affrontement entre les États-Unis et la Chine : à quel moment la Chine devancera-t-elle les États-Unis en termes de PIB ? Cela ne se passera pas sans secousses, notamment au niveau de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Nous sommes dans une phase de déconstruction des règles du jeu international, le Président américain faisant office d’accélérateur.

Nous entrons donc dans un monde moins stable, moins global. D’où la nécessité d’être prudents tout en demeurant dynamiques, de bien faire ce que nous savons faire et de ne pas trop nous éloigner de nos bases de compétences.

Plus globalement, nous sommes en outre dans une crise du sens de l’économie libérale : la contestation sociétale gronde parce que les règles du jeu ne sont pas équitables, l’environnement est injuste. Au Crédit Agricole, nous avons une conviction structurée que l’entreprise doit apporter un bénéfice sociétal, non pas par des actions caritatives, mais par la nature de son propre business, en préservant l’environnement et en étant inclusive.

Comment se porte le Crédit Agricole SA ?

En 2018, nous avons fait un résultat de 6,8 Md, soit +0,6 % par rapport à 2017. Nous avons payé 5,8 M d’impôts en 2018, ce qui fait que le Crédit Agricole est le premier contributeur social de France. La solvabilité du Crédit Agricole SA est de 15 %, soit la plus élevée du secteur bancaire français.

La loi Pacte oblige les entreprises à redéfinir leur projet : quel est celui du Crédit Agricole ?

Cette nouvelle obligation législative, nous l’acceptons volontiers car elle nous oblige à revisiter nos fondamentaux et à les réaffirmer. Le Crédit Agricole est la première banque en France. C’est le premier assureur en vie et en dommages. Nous avons choisi d’être une banque universelle, c’est-à-dire agissant à la fois au niveau de l’épargne, du crédit, de l’assurance, de la prévoyance, etc. Nous réaffirmons que nous sommes une banque de la relation, à l’écoute des territoires et de ses clients.

 

 

Crédit agricole Martinique-Guyane

En 2018, le Crédit Agricole Martinique-Guyane a présenté un résultat brut d’exploitation de 36,5 M et un résultat net de 18,6 M, en ligne par rapport à 2017 après corrections techniques.

Le montant de la collecte a progressé de 2,3 %, soit 46 M€ supplémentaires sur les douze mois de l’année 2018. En collecte, le Crédit Agricole Martinique-Guyane détient 26,1 % de part de marché.

En 2018, le Crédit Agricole Martinique-Guyane a octroyé 350 M de nouveaux crédits, portant son encours total à 1,8 Md. La banque détient 24,5 % de part de marché tous crédits confondus, dont 31 % sur le segment des grandes entreprises et des professionnels. L’agriculture connaît un léger rebond, notamment sur le segment des petites exploitations. Au niveau des particuliers, l’activité a été bonne sur l’habitat.

Le Crédit Agricole Martinique-Guyane compte 12 caisses locales, dont une à Cayenne, en Guyane, 94 administrateurs bénévoles et 34 000 sociétaires. La banque emploie 350 salariés en Martinique et en Guyane.

 

 

Crédit agricole Guadeloupe : la transformation

En 2018, le résultat brut d’exploitation du Crédit Agricole Guadeloupe a été en recul de 3,3 % par rapport à 2017, pour se situer à 49,1 M. Le résultat net est lui aussi en recul de 2,6 %, soit 22,4 M. Pour compenser cette tendance baissière, le Crédit Agricole Guadeloupe mise sur la conquête de nouveaux clients et placera auprès d’eux davantage de produits et services, dont les assurances.

En matière d’activité, l’octroi de crédits a progressé de 7 %, soit un encours à 1,7 Md et une part de marché de 25,1 %. En 2018, environ 67 % des 325 M souscrits ont concerné les particuliers, avec un niveau historiquement important pour le crédit à l’habitat (+28,5 %). Du côté des entreprises, le Crédit Agricole Guadeloupe a investi quelque 109 M, dont 30 Minvestis avec la Banque européenne d’investissement dans les TPE, les PME et les ETI de Guadeloupe. La banque verte a également continué à accompagner les collectivités dans leurs projets et déploie son plan de développement à Saint-Barth afin que ce territoire soit plus contributif, notamment en ce qui concerne la gestion du patrimoine.

Au niveau de la collecte, la progression a été de 5 % en 2018, soit 97 M en plus. Cette collecte est principalement monétaire.

Le Crédit Agricole Guadeloupe compte 17 caisses locales, 137 administrateurs et 150 collaborateurs.

 

 

Révolution digitale au sein du Crédit agricole ?

Le Crédit Agricole est bien sûr en train d’intégrer les techniques du digital dans son organisation, mais la révolution digitale n’existe pas. Nous sommes face à une révolution des comportements. Le vrai challenge est de transformer des collaborateurs auxquels les entreprises ont demandé pendant des décennies de respecter strictement des process en des collaborateurs responsables, capables de prendre des décisions, de mobiliser leur intelligence dans la relation clients, et ce sans angélisme, c’est-à-dire en s’appuyant sur les outils techniques à leur disposition. C’est cette nouvelle attitude qui est difficile à transformer, parce que cela demande un changement radical de tout le monde. Cela prendra du temps pour développer cette écoute, mettre du liant dans la relation tout en acceptant le collectif pour que notre groupe demeure puissant et lisible.

Et puis, contrairement à ce qui est déclaré, les clients avancent prudemment dans la digitalisation : ils l’utilisent énormément pour les opérations courantes, mais quand il s’agit de confirmer eux-mêmes en ligne un contrat sans aucun conseiller en sachant qu’ils portent l’entière responsabilité de cet acte, très peu de clients franchissent cette étape en réalité. Le besoin de relation est toujours là.

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