Stratégie

Assurance : après Irma-Maria, changement de pratiques toute !

Assurance : après Irma-Maria, changement de pratiques toute !

Deux ans après, tous les assureurs ont revu leurs méthodes et s’équipent d’outils pour réduire les risques. Les primes augmentent.

“Nous ne constatons pas d’inflexions sensibles des habitudes de nos clients” : d’Allianz à Groupama en passant par Assurance Outre-Mer et GFA Caraïbe, voire Axa, tous les assureurs que nous avons interrogés dans le cadre de cette Stratégie n’ont malheureusement pas constaté de changements marquants dans les habitudes de leurs clients, notamment entreprises, après le passage des cyclones Irma et Maria qui ont touché plus particulièrement Saint-Martin, Saint-Barthélemy, la Guadeloupe et frôlé la Martinique voilà deux ans. C’est comme si une grande masse des entrepreneurs avaient préféré repousser loin dans leur inconscient tout ce qui concerne les événements climatiques que le réchauffement de la planète annonce de plus en plus terribles. Pour preuve : l’étape en Martinique du Tour de France des risques organisé par le réseau des Chambres de commerce et d’industrie, en partenariat avec la Fédération française des assureurs n’a connu aucun succès : très peu d’entrepreneurs se sont déplacés. Pour la majorité des entrepreneurs, la prévention n’est pas encore considérée comme un investissement, mais vécue comme une contrainte à laquelle ils préfèrent pour l’instant largement se soustraire.

Changement d’habitudes

Les assureurs ont, eux, changé leurs habitudes. Deux ans après, la plupart des dossiers sont quasi bouclés et, toutes assurances confondues, les assureurs français ont annoncé avoir indemnisé pour 1,26 Md de dégâts dans les Antilles françaises après les passages d’Irma et de Maria en septembre 2017. Les changements observés vont dans deux directions.

La première concerne la prévention : les assureurs intensifient leurs messages, désormais tout au long de l’année, et non plus seulement de manière épisodique à l’approche de la saison cyclonique : “Si auparavant nous disions une fois par an à nos clients de remettre à jour leur contrat, de protéger leurs biens, de souscrire une garantie perte d’exploitation, etc., maintenant nous le faisons maintenant plusieurs fois par an”, confirme Corinne Frédéric, responsable des souscriptions chez GFA Caraïbe, un des assureurs qui a été le plus exposés à Irma et Maria. D’une manière générale, il est conseillé aux clients de revisiter leur contrat d’assurance tous les ans.

Groupama/Gan, de son côté, récupère désormais systématiquement les mails et numéros de téléphone portable des clients pour lancer des campagnes de prévention au plus près des phénomènes.

Sensibiliser tous les clients

Du côté d’Allianz également, le dispositif de prévention a changé de braquet : “Cette année, nous allons envoyer à tous nos clients un AIS Prévention, c’est-à-dire un document format A4 aimanté qui peut se coller sur un frigo ou en tout endroit visible, sur lequel nous avons rappelé les bons gestes avant les événements cycloniques, comme numériser les documents importants, et une partie vierge, sorte de pense-bête à leur attention”, précise Fabienne Hebreu, directrice régionale Antilles-Guyane d’Allianz. Ce document sera envoyé à l’ensemble du portefeuille de l’assureur sur les Antilles-Guyane avant le début de la saison cyclonique.

La seconde direction concerne la gestion des contrats : depuis Irma et Maria, le digital a fait en effet une entrée en force dans toutes les compagnies. Les majors sont désormais équipées des outils de géolocalisation des adresses et d’appréciation du risque couplés avec les plans de prévention des risques naturels, voire d’inondation… Toutes les autres le seront d’ici à fin 2019. L’objectif est de sortir de l’imprécision des adresses et de mieux avoir conscience de la concentration des biens assurés. “Nous voulons éviter d’avoir trop de clients touchés dans une même zone géographique”, précise Pascal Letellier, directeur Assurances de Groupama/Gan.

Un délégué interministériel risques majeurs outre-mer

Ce déploiement du digital est accompagné d’une nouvelle étude au cas par cas des dossiers des clients : ceux situés dans des zones à risques que les compagnies ont décidé de ne plus couvrir se verront proposer des aménagements importants, des primes majorées, sinon le risque ne sera plus couvert. Certaines compagnies déclarent clairement avoir décidé de ne plus souscrire de nouvelles garanties dans certains territoires, notamment Saint-Martin. C’est le cas de Groupama/Gan ou Allianz. Groupama/Gan déclare toutefois accepter d’assurer à Saint-Martin les implantations de ses clients venus de Guadeloupe et de Martinique par exemple. Si aucune compagnie ne parle ouvertement de désengagement, chacune étudie cependant plus précisément ses risques et n’a plus peur d’en tirer les conclusions qui s’imposent.

Sans doute conscient que quelque chose est en train de se jouer outre-mer et qu’une France à plusieurs vitesses n’est plus tenable, surtout face aux risques naturels, le gouvernement vient de créer un poste de délégué interministériel chargé des risques majeurs pour les outre-mer. Il devra, pendant deux ans, “accélérer la connaissance et le déploiement des mesures de prévention des risques naturels” dans ces territoires confrontés à des cyclones, séismes, risques volcaniques, tsunamis, etc. Ce décret supprime la fonction de délégué interministériel pour la reconstruction des îles de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin, poste occupé depuis septembre 2017 par Philippe Gustin, actuel préfet de Guadeloupe.

Selon ce décret, les collectivités d’outre-mer, “les risques pour les populations sont exacerbés sous l’effet d’une concentration urbaine sur le littoral et d’une forte vulnérabilité du bâti”. Ce délégué interministériel nommé par décret devra coordonner “les politiques d’acquisition de connaissances et de prévention des risques en matière de risques naturels majeurs”, conduire le plan “Séismes Antilles”, mettre en place tout ce qui peut “accélérer la protection parasismique et paracyclonique des bâtiments, y compris les bâtiments de l’État et des collectivités territoriales, ainsi que la résilience des réseaux”. Il devra aussi favoriser l’accroissement du “taux de pénétration des assurances outre-mer, notamment au travers du respect des normes constructives”. Avoir un facilitateur est toujours chose intéressante. Cependant, nommé pour deux ans, il n’aura guère le pouvoir d’infléchir des manières de faire enkystées de longue date si les acteurs locaux sont récalcitrants. “Irma n’a été que le révélateur de dysfonctionnements qui préexistaient”, a déclaré le préfet Gustin, responsable de la reconstruction à Saint-Martin. Les choses n’ont pas beaucoup changé.

 

GFA Caraibe/Generali : Révision totale du portefeuille 

Depuis Irma, où la compagnie a été très exposée, GFA Caraïbe/Generali a revu sa politique de souscription. Désormais, avant d’ouvrir un dossier, la compagnie demande le point GPS du bien à assurer. Si le bien se situe en bord de mer, la compagnie ne l’assure pas. Si elle possède déjà trop de biens assurés dans la même zone géographique, elle se désistera, etc. : le digital est entré en force dans le processus de prise de décision. Quant à la tarification, elle a été revue à la hausse, en fonction du risque, mais aussi parce que le coût de la réassurance a beaucoup augmenté.

De même, GFA Caraïbe/Generali est désormais particulièrement vigilant pour tout ce qui concerne les installations aux normes : électrique, extincteurs, systèmes de protection, alarmes… Elle porte en outre une attention particulière aux risques d’incendie et plus largement à l’entretien des bâtiments, surtout pour les parcs des bailleurs sociaux.

 

 

Allianz : Appréciation dossier par dossier 

La compagnie d’assurance Allianz fait partie de celles qui ont été les plus impactées par les cyclones Irma et Maria. La compagnie en a tiré les leçons et déploie depuis un dispositif en trois phases : avant le phénomène, pendant le phénomène et après le phénomène.

Avant, c’est essentiellement numériser, classer, protéger et rehausser ce qui peut l’être, prévoir un plan de continuation d’activité, un plan de secours, un plan d’évacuation, disposer d’un kit d’urgence, lister les contacts urgents.

Pendant, c’est écouter et suivre les instructions d’urgence.

Après, c’est informer son assureur, prendre des photos des dommages, prendre des mesures conservatoires pour éviter l’aggravation de la détérioration, faire un état estimatif…

En plus de l’intensification du rappel des bons réflexes aux clients, Allianz a rajouté, cette fois en interne, une nouvelle approche : le déploiement d’outils digitaux permet désormais de quantifier avant les phénomènes l’impact sur le portefeuille. Ainsi, grâce à la géolocalisation des adresses, croisées avec les plans de prévention des risques naturels des collectivités, la compagnie possède désormais une situation précise du risque client en fonction de sa zone géographique et apprécie désormais, dossier par dossier, si elle couvre le risque ou pas. La tarification a en outre été ajustée en fonction du niveau réel des risques.

 

 

Reconstruction à Saint-Martin et Saint-Barthélemy : anarchie et  excès 

À Saint-Martin, les assureurs constatent une anarchie totale au niveau de la reconstruction. Deux ans après, beaucoup de biens sont encore bâchés, et ceux qui sont construits le sont dans des conditions qui empêchent toute assurance.

En outre, dans le BTP, les prix ont flambé : à Saint-Martin, ils oscillent entre 4000 et 5000e le m², voire 8500e sans le terrain à Saint-Barthélemy ! Ici aussi, les assureurs ne suivent pas ou alors réajustent leurs primes en fonction de cette réalité. À titre de comparaison, le mètre carré construit est aux alentours de 1000e en Guadeloupe.

À Saint-Martin, l’anarchie vient aussi du manque de coordination entre le préfet, la collectivité, le gouvernement et plus largement l’État. Chacun voulant mettre un grain de sel particulier, le résultat est une incohérence dans les directives. Sans doute pour tenter d’y remédier, le gouvernement vient de créer un poste de délégué interministériel chargé des risques majeurs pour les outre-mer (lire ci-dessous)

 

 

Groupama/GAN : Renforcer le nombre de préventeurs 

Groupama/Gan fait elle aussi partie des compagnies d’assurance les plus impactées par les cyclones Irma et Maria. Conséquence : la compagnie a décidé de ne plus souscrire de nouveaux contrats à Saint-Martin. Pour également avoir une notion plus juste des risques couverts au-delà du déclaratif des clients, la compagnie a décidé d’étoffer son équipe de préventeurs de deux personnes, portant à trois le nombre de ces collaborateurs qui vont sillonner les Antilles-Guyane pour vérifier si les installations sont en conformité avec les plans de prévention des risques en matière d’installation électrique, d’extincteurs… S’il y a non-conformité, l’assuré aura entre six mois à un an pour se mettre en règle, en fonction du niveau des travaux à réaliser. S’il ne le fait pas, le contrat sera résilié. La compagnie déploie également le dispositif de géolocalisation des biens. Elle veut en outre avoir une idée plus précise des agrégats des biens assurés pour éviter les concentrations géographiques. Le montant des primes a globalement été relevé.

 

 

Assurante outre-mer : pousser les multirisques professionnels

Après Irma et Maria, la compagnie régionale d’assurance Assurance Outre-Mer (AOM) a observé un intérêt accru de ses clients, voire des nouveaux, pour ses packs multirisques professionnels contenant notamment la perte d’exploitation. Les clients étant même prêts à payer plus cher pour être mieux couverts !

En interne, la compagnie avait mis en place, jusqu’avant le passage d’Irma et Maria, un dispositif de continuité d’activité : il est en amélioration en ce qui concerne l’information, l’organisation des équipes, etc. Avec ses réassureurs, la compagnie a également revu son modèle en cas de cyclones plus forts, affinant son système prédictif. Les simulations montrent que les îles du Nord ont toutes les chances d’être de plus en plus touchées, d’où une décision de limitation des souscriptions.

En Martinique et en Guadeloupe, AOM sera plus attentive à la concentration des risques couverts dans une même zone géographique. Ici aussi, décision a été prise de déconcentrer les risques et de développer la compagnie sur d’autres territoires, comme la Guyane et La Réunion.

AOM systématise également l’utilisation du point GPS superposé avec la carte des risques. La compagnie est plus que jamais consciente de son obligation de gestion précise et d’être rentable sur le long terme. Ses tarifs ont augmenté parallèlement à l’accroissement du niveau de risque. Cependant, étant née aux Antilles françaises et y développant le principal de son activité, AOM a pris la décision de renforcer sa capacité de résilience en renforçant la prévention : selon elle, si l’entreprise peut reprendre plus vite ses activités, les coûts économiques et d’assurance seront moindres.

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