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Sargasses : recherche vision commune

Sargasses : recherche vision commune

L’organisation de la première conférence internationale autour de l’invasion de sargasses ne peut qu’être saluée. Cependant, la faiblesse des résultats, notamment ceux venus de la France, laisse pantois.

Il y a comme une impression d’incompréhension. Deux mondes ne se sont pas rencontrés : celui qui crée le problème et celui qui le subit. Pendant trois jours, en Guadeloupe, s’est tenue la conférence internationale sur les sargasses. À l’initiative du Conseil régional de la Guadeloupe, elle a réuni, aux côtés de la France et des territoires français européens de la zone, les représentants de l’OECO, de l’AEC, de la Barbade, du Mexique, de République dominicaine.

La communauté scientifique était également largement représentée, venue des États-Unis, du Brésil, de France. Si la connaissance de cette algue qui se reproduit en se cassant progresse, la mise en lumière de ce qu’elle renferme n’en fait pas forcément une opportunité : des métaux lourds, du mercure, de l’arsenic, du plomb…

Ce qu’il ressort de cette conférence et qui semble être partagé par tous : le phénomène sargasse ne se situe que dans l’Atlantique et est lié aux routes maritimes.

C’est un phénomène circulaire lié aux courants marins qui se retrouve donc dans l’Atlantique nord jusqu’au large des côtes d’Afrique de l’Ouest, de celles du Brésil en remontant vers les Caraïbes. Depuis 2011, la prolifération s’intensifie dans la partie sud de l’Atlantique. Elle aurait plusieurs causes : le réchauffement climatique, la déforestation au Brésil, l’agriculture intensive…

Traiter le problème

La conférence internationale consacrée aux sargasses a permis un partage des pratiques pour traiter le problème lié à cette algue invasive. Les premières divergences sont alors apparues entre les participants. Le Mexique a fait de la prolifération des sargasses une cause nationale : c’est la Marine qui s’en occupe et le phénomène est considéré comme une catastrophe naturelle. Sur 900 km de plage, 39 km sont concernés par le phénomène des sargasses.

Après avoir laissé un temps les algues s’échouer sur les côtes mexicaines, décision a été prise de poser des filets flottants pour éviter les échouements massifs sur les plages, préférant des points de déversement spécifiques. L’étape suivante est le ramassage en mer grâce à un premier navire spécifique depuis la fin octobre avec l’intensification des moyens satellitaires de détection et de suivi des nappes en lien étroit avec l’étude des courants grâce à des bouées océanographiques. Un radar déterminera la vitesse et l’emplacement des nappes de sargasses afin de positionner le bateau au point d’impact.

Touristes ambassadeurs du problème !

Vis-à-vis des touristes visitant ce pays, le discours est aussi différent. Pas question de cacher le problème : au contraire, les touristes sont informés sur l’origine du problème, voire sont incités à participer au ramassage en période d’échouement, les transformant en ambassadeurs de la nécessaire modification des pratiques une fois retournés dans leurs pays dits développés.

Pour le Mexique, l’échouement sur les plages et les côtes est plus coûteux et plus destructeur que le ramassage en mer. Dans ce pays, 4000 personnes ont ramassé quelque 20 000 tonnes de matières en 2018. Ce pays, l’un des plus avancés techniquement, considérant que les volumes de sargasses vont continuer à augmenter, a décidé de mener une action auprès de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) pour rechercher plus en amont les responsabilités.

La République dominicaine prend également à bras le corps le problème des sargasses. En 2018, quelque 49 plages étaient concernées et 11 millions de tonnes ont été ramassées. Une commission présidentielle a été créée en 2018 pour suivre le problème qui est pris très au sérieux du fait de son intensification. Une carte des points de dérive est en cours d’élaboration pour mieux programmer les interventions. Dans ce pays, le ramassage à terre est uniquement manuel pour ne pas trop affecter l’écosystème.

L’aviation civile à contribution

À Tobago, c’est le ministère de l’Environnement qui gère le problème des sargasses. Un plan a été mis en place déterminant les côtes vulnérables aux sargasses, le plan d’action à déployer lors d’échouement, la communication vers la population, la réponse et les recherches à mener. C’est l’aviation civile qui donne des informations sur les nappes à venir. Une agence d’urgence devrait être créée pour déclencher des alertes précoces. Les barrières installées en mer permettent la collecte de 90 % des sargasses. Cependant, dès que la mer est agitée, le pourcentage ramassé chute à 40 %. Un bateau sera prochainement acheté pour récolter les sargasses en mer.

Pour tous ces pays, en plus du ramassage, le coût du stockage est un vrai sujet. La sargasse y est valorisée en engrais, pour l’alimentation animale, en compost ou fertilisant, en assiettes jetables, en charbon actif, en papier, en cosmétiques, en chaussures, en matériaux de construction… Des essais sont même en cours pour trouver le mélange idéal afin de réaliser du biogaz.

Antilles française : que le ramassage

Aux Antilles françaises, la technique retenue est l’échouement et le ramassage dans les 48 heures par des personnes en chantier d’insertion, pour éviter la putréfaction et la création de gaz toxiques. Le ramassage s’effectue à la main, au tractopelle, par chenilles, camions, grues, etc. Supporté par les collectivités locales, l’État s’est engagé à cofinancer un plan d’équipement à hauteur de 5 M sur 2018-2019 dans un plan global d’équipement de 12 M. L’État n’envisage pas de considérer le phénomène comme catastrophe naturelle et l’État a déclaré avoir engagé des discussions avec les compagnies d’assurance pour inclure le risque sargasses dans les contrats d’assurance. En attendant, les habitants des Antilles françaises concernés par le sujet se sentent abandonnés à un sort créé par d’autres.

Les grands absents de cette conférence internationale sont ceux qui sont à l’origine de cette pollution, l’Amérique du Nord, gros producteur de métaux lourds et d’hydrocarbures, l’Amérique du Sud, singulièrement le Brésil pour les actions menées dans l’Amazonie et qui se déversent dans la mer, le secteur du transport maritime…

La déclaration finale annonce, dans son onzième attendu sur douze, l’organisation d’une “conférence des donateurs”. Le terme “donateurs” est simplement impropre. Celui de financeurs serait mieux approprié, parce qu’il ne peut pas s’agir d’action de bienfaisance de financiers de pays développés voulant juste avoir bonne conscience ! Mais oui, il ne peut pas s’agir de prêts. Parce qu’avec les sargasses, on est bien dans le cas d’un problème créé par d’autres qui “pourrit” la vie de personnes qui n’avaient rien demandé. On est bien dans l’inconséquence de tous ceux qui s’évertuent de nier le réchauffement climatique, les attaques malveillantes contre la nature. Où les retrouve-t-on ? Dans les clubs fermés du G7* voire du G20**. Aucune île n’en fait partie. 

* Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon et Royaume-Uni.

** L’Union européenne, l’Afrique du Sud, l’Allemagne, l’Arabie saoudite, l’Argentine, l’Australie, le Brésil, le Canada, la Chine, la Corée du Sud, les États-Unis, la France, l’Inde, l’Indonésie, l’Italie, le Japon, le Mexique, le Royaume-Uni, la Russie et la Turquie.

 

 

Déclaration finale en 12 points

À l’issue des trois jours de travail, les États participants à la conférence internationale sur les sargasses ont acté une déclaration finale en douze points.

> Constitution d’un programme caribéen sargasse financé par Interreg Caraïbe. Interreg Caraïbe dispose de 85 Me apportés par les fonds européens Feder pour sa programmation 2014-2020. 74 % des sommes sont engagées.

> Le programme doit permettre plus de coopération entre les acteurs en matière de protection des littoraux, de prévention des échouements, de diffusion des données, de protection des populations, le soutien à la recherche, la mise en commun des outils de communication et la réponse rapide grâce à l’amélioration de la prévision.

> La mise en place d’une plate-forme de collecte de données scientifiques et techniques ainsi que d’un centre d’alerte, de télédétection et de suivi de la qualité de l’air à l’échelle du bassin caribéen.

> Diffuser les bonnes pratiques en matière d’enlèvement prélèvement précoce des sargasses échouées.

> Pousser à la valorisation commerciale et scientifique des sargasses.

> Renforcer les travaux conjoints sur les sargasses dans le cadre de la Convention de Carthagène.

> Créer un espace de coordination spécial sargasses dans le cadre de la Convention de Carthagène avec l’UNESCO.

> Coopérer avec les programmes BioCaribé et l’ONU pour la meilleure prise en compte des sargasses dans les résolutions.

> Intégrer les travaux sur les sargasses à ceux de la commission mer des Caraïbes de l’OECS.

> Promouvoir l’étude, la gestion des impacts économiques sociaux, sanitaires des algues en mobilisant les ressources nécessaires.

> Organiser une conférence des donateurs en 2020.

Prévoir une feuille de route et un plan d’action sur cinq volets : modélisation, logistique maritime, terrestre, exploitation, élimination.

 

 

 

Pêche : opportunité non démontrée

Contrairement à ce qui est communément entendu, les sargasses ne sont pas une opportunité pour le secteur de la pêche. La Barbade a mené une enquête sur ce sujet. Depuis les échouements massifs, l’île a perdu 70 % des espèces pêchées et 50 % de ses tonnages de poissons volants alors qu’elle est réputée pour ce poisson. La population de dauphins dans ses eaux a baissé de 40 %.

Les marins pêcheurs des Antilles-Guyane confirment ces observations : sous les sargasses se retrouvent des juvéniles qui ne sont pas vendables. Une espèce de carangues, appelée le black jack, prolifère mais, étant elle aussi de petite taille, elle est délaissée par les clients qui redoutent en outre le risque de ciguatera.

 

 

Le coût économique en Martinique et en Guadeloupe

En 2018, la chambre de commerce des îles de Guadeloupe (CCI-IG) a mené une enquête auprès de 450 entreprises implantées dans des zones touchées par les sargasses. Un tiers d’entre elles ont perdu plus de la moitié de leur chiffre d’affaires, et ont même dû fermer. Avec la Diectte, l’Urssaf, la DRFIP et les caisses de retraite, un guichet unique a été créé. En plus d’éviter aux chefs d’entreprise de faire un parcours entre les différentes administrations, l’objectif est de suspendre le paiement des charges, de trouver des solutions d’indemnisation pour les salariés sans activité et de travailler avec Bpifrance pour mobiliser les aides à la restructuration.

En Martinique, un dispositif analogue avait été mis en place, piloté par la chambre de commerce de Martinique (CCIM). Sur un fichier de 584 entreprises installées à 500 m du littoral, 357 ont vu leur activité impactée par les sargasses. 180 d’entre elles ont déposé un dossier d’indemnisation pour un total de 3,7 Me, dont 1,3 Me au titre de perte de chiffre d’affaires, et 1,3 Me pour perte de matériel. 40 % des entreprises ont dû remplacer leur outil de production, 50 % ont perdu la moitié de leur chiffre d’affaires, et 30 % d’entre elles ont envisagé un redressement judiciaire, une procédure collective, voire une liquidation judiciaire. Cinquante dossiers sont encore en cours d’instruction en 2019 parce que les entreprises n’ont pu présenter des documents comptables à jour.

Avec recul pour les deux présidents de chambre, les entreprises qui avaient déjà des problèmes avant l’arrivée des sargasses ont été liquidées. Celles qui étaient saines existent encore. De même, se retrouver du jour au lendemain sans chiffre d’affaires avec comme unique proposition un moratoire n’est pas satisfaisant. Ils préconisent de mettre en place une indemnisation spécifique de secours, ainsi qu’un fonds de garantie spécifique sargasses. De même, pour le personnel, un dispositif d’accompagnement et de formation aurait été plus pertinent, notamment pour les acteurs du tourisme.

En outre, de nombreux professionnels se sont entendu répondre par les services de l’État : “Déplacez votre activité !” Cette suggestion est simplement inaudible quand on possède un établissement depuis plus de vingt ans et qu’il fonctionne bien à l’endroit où il est. Autre difficulté dans laquelle se trouvent les entrepreneurs installés sur le littoral : l’impossibilité de prévoir les échouements et le manque de couverture de ce risque par les assureurs.

 

 

 

Appel à projets : les Douze retenus

> Cesar : L’environnement côtier sous la crise du Sargassum par le Laboratoire caribéen de Sciences sociales.

> Corsair : Corrosions atmosphériques et marines. Impact des produits chimiques – en particulier les composés soufrés – issus de la décomposition des sargasses et rôle des microorganismes sur la corrosion des méta-éléments. Considérations phénoménologiques et juridiques. Par l’université des Antilles et le Laboratoire des matériaux et molécules en milieu agressif.

> Foresea : Prévision des événements saisonniers des sargasses dans l’Atlantique. Par L’Institut de recherche et de développement et l’UMR Legos.

> Pyrosar : Valorisation des sargasses par pyrolyse et application pour assurer la sécurité alimentaire. Par Covachim – M2E.

> Sarg As Cld : Impact environnemental des lixiviats de sargasses dus à l’arsenic et au chlordécone : quantification, atténuation et perception sociale. Par le BRGM.

> Sargacare : Conséquences environnementales, sanitaires de l’exposition à long terme aux émanations gazeuses produites par la décomposition des algues sargasses dans les îles françaises des Caraïbes. Par le CHU de la Martinique.

> Sargassum Origins : Identité et origines des sargasses pélagiques. Par l’IRD MOI.

> Sargood : Approche holistique de la valorisation des sargasses. Par Covachim2E-M.

> SargScreen : Criblage pharmaco-toxicologique de molécules extraites des sargasses des Caraïbes : impact sur certaines pathologies largement répandues dans les Caraïbes. Par l’Association pour la valorisation des ressources naturelles de la Martinique.

> SargTrib : Valorisation tribologique et électrochimique des sargasses. Par le Groupe de technologie des surfaces et interfaces.

> Save : Valorisation agricole et production d’énergie avec les sargasses. Par l’université de Lorraine.

> Save C : Étude des sargasses holopélagiques responsables d’échouages massifs : valorisation et écologie sur les côtes des Caraïbes. Par l’université de Bretagne occidentale (UBO), laboratoire des sciences de l’environnement marin.

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