Tribune

Vivre en pays français d’Amérique au début du XXIe siècle !

Vivre en pays français d’Amérique au début du XXIe siècle !

De structure sociologique, les Antilles-Guyane sont en phase de transformation profonde.

La France, dans sa partie continentale, a vécu au cours des derniers mois des éruptions explosives, aujourd’hui contenues, sans que l’on puisse savoir avec précision la forme, identique ou déformée, que celles-ci pourront prendre demain. Qu’en est-il de sa partie américaine ? Souvent, on a pu dire que la vulnérabilité territoriale est beaucoup plus forte dans les pays français d’Amérique en raison de l’éloignement et de la taille de leur assise matérielle. Les territoires américains de la France semblent confrontés aux mêmes enjeux que ceux qui dominent le débat public national, voire le débat public mondial.

Plusieurs enjeux émergent au cœur de ce début du XXIe siècle qui méritent d’être saisis, pour le coup non pas simplement pour uniquement gloser, mais pour agir et tenter d’appréhender avec la sérénité la plus grande les années à venir. La vie est certes délicieuse quand on se laisse submerger par son goût. Toutefois, la vie s’organise, singulièrement lorsqu’il est question de garantir la stabilité collective.

Les enjeux économiques

Pendant très longtemps, les pays français d’Amérique ont bénéficié de débouchés protégés sur le marché national ainsi que sur le marché de l’Union européenne. La colonie avait pour objectif premier et ultime d’enrichir la “métropole”. Quand la décolonisation intervient par le truchement de la départementalisation-régionalisation qui ne s’est pas éteinte avec l’institutionnalisation de la collectivité unique guyanaise et martiniquaise, la colonie départementalisée et régionalisée appauvrie est ensuite soutenue, dans une deuxième séquence, sur le plan économique, grâce au mécanisme de parts de marché réservées. Le système généralisé de préférence, permission d’antan du commerce international, a été étouffé par le décloisonnement des frontières qui préside à la mondialisation libérale. La liberté d’aller et venir des personnes, des services et des biens a bouleversé les acquis chers à ces citoyens français d’Amérique centrale (Guadeloupe et Martinique) et du Sud (Guyane). Les marchés publics peuvent désormais être conquis par des entreprises qui ne sont pas françaises et qui rechignent à partager avec les entreprises locales les gains à venir et les emplois. Il faut aussi se familiariser avec l’ère des “travailleurs détachés”. Par ailleurs, d’autres productions traditionnelles, telles que la banane et la canne, vacillent parce que l’Union européenne met fin aux débouchés protégés et invitent d’autres producteurs mondiaux à des partenariats commerciaux avantageux au détriment des producteurs de la France d’Amérique.

Les enjeux écologiques

Le phénomène du réchauffement climatique a pour conséquence proéminente de provoquer la montée des eaux. Les territoires insulaires que sont la Guadeloupe et la Martinique sont particulièrement fragilisés. Et on imagine même que l’érosion des traits de côte serait de nature à faire disparaître des sections de collectivités municipales. Par ailleurs, quand bien même “l’homme industriel” est rétif à faire montre de déférence à l’endroit de la nature, celle-ci a la puissance de lui montrer qu’il est “un rien au milieu du tout”, pour plagier Pascal. C’est particulièrement vrai pour la Guadeloupe et la Martinique, qui possèdent chacune un volcan et qui ont déjà eu l’occasion de montrer que le risque naturel est bien réel avec les cyclones et les tremblements de terre pouvant frapper sans crier gare.

Les enjeux sociaux

La sociologie des pays français d’Amérique a bien changé. De l’inflexion de la structure sociologique, on arrive progressivement à une transformation. La Guyane constitue cette fois un exemple singulièrement emblématique. Dans ce contexte, le “vivre ensemble” devient à la fois une impérieuse nécessité, et même une urgence. La cohabitation de la différence ne va pas forcément de soi. L’intelligence sociale commande alors de prévenir tout trouble qui pourrait altérer ponctuellement ou durablement la cohésion sociale qui soutient la pacification sociale.

Par ailleurs, on observe que le distinguo naguère juste entre jeunesse lettrée et jeunesse déviante a volé en éclat. En effet, la scolarisation n’affranchit plus de la délinquance. Hélas, les box des tribunaux correctionnels sont dramatiquement remplis de jeunes s’exprimant parfaitement et qui connaissent tout aussi parfaitement l’environnement des lycées pour les avoir fréquentés, voire pour y avoir acquis un diplôme.

Enfin, les populations sises dans ces territoires sont vieillissantes. Ce ne sont pas les perspectives offertes par la “silver économie” qui peuvent rassurer sur des lendemains qu’il convient aussi de préparer avec sagesse, humanité, intelligence tout en respectant la tradition : le respect inextinguible des “gran moun” et leur vœu presque ésotérique de passer de vie à trépas dans leur demeure.

Les défis à relever

Bien sûr, plusieurs défis sont nécessairement à relever pour que la déprime sociale ambiante en Guadeloupe, en Guyane et en Martinique ne se transforme pas en dépression profonde, sévère et majeure. Ces défis sont au moins au nombre de quatre : le financement renouvelé des économies locales grâce à l’avoir colossal des banques alimenté par l’épargne et les remboursements des crédits octroyés ; la mise en place d’une vaste politique d’adhésion à la culture de l’entrepreneuriat dès le plus jeune âge pour expulser des bulbes rachidiens la conviction que la fonction publique est le seul moyen de sécuriser l’avenir ; la souveraineté et la sécurité alimentaire décrétée comme priorité pour rompre la dépendance faisant que “nos jardins créoles poussent désormais sur les bateaux” servant à l’importation des denrées alimentaires ; la restauration des liens sociaux en vue d’ériger l’altérité en exigence salutaire.

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