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Santé des chefs d’entreprise aux Antilles-Guyane : négligence totale !

Santé des chefs d’entreprise aux Antilles-Guyane : négligence totale !

Aujourd’hui, rien n’est vraiment organisé pour accompagner le chef d’entreprise confronté à la maladie. Une situation à faire évoluer d’urgence ! Des attentes souvent contradictoires provoquent une véritable hécatombe.

La crise du coronavirus fait office de révélateur pour de nombreux problèmes cachés ou escamotés. La santé des chefs d’entreprise est l’un de ces problèmes : quand le ministère de l’Économie et des Finances, l’association d’Aide psychologique aux entrepreneurs en souffrance aiguë, l’APESA, Harmonie Mutuelle/groupe Vyv, CCI France et CMA France ont lancé le 27 avril 2020, ensemble, un numéro vert pour apporter une première écoute et un soutien psychologique aux chefs d’entreprise en détresse, la nouvelle a d’abord suscité l’incrédulité. La stupeur était palpable parce qu’une telle annonce remettait en cause le mythe de l’homme fort, conquérant, le couteau entre les dents, les crocs rayant le parquet, gagnant à tout prix, quitte à écrabouiller son “petit personnel”, voire son environnement, la croyance en la croissance continue, à la Rolex à moins de 50 ans, etc., etc.

Derrière cette illusion entretenue, la réalité est en effet tout autre : AVC, cancers, dépression, burn-out… frappent sans distinction hommes, femmes, dirigeants de petites ou de grandes entreprises, de tout âge, et même de plus en plus jeunes. Selon Santé publique France, quarante pour cent des cancers sont évitables, mais le risque est amplifié par le stress et la pression. Souvent, face au stress lié à son activité, le chef d’entreprise mange mal, fume, s’alcoolise mondainement et se sédentarise, attitudes qui laissent peu de place à l’attention au corps.

 

Peu attentif aux signaux faibles

Pour le chef d’entreprise, la prévention est souvent synonyme de perte de temps. Alors que les salariés doivent être suivis par la médecine du travail, le chef d’entreprise ne se sent pas concerné par cette problématique. Il prend très rarement des congés de maladie : comme si dans l’imaginaire collectif, celui ou celle qui “met le pain sur la table” ne pouvait pas se retrouver en situation de maladie, voire en faiblesse. Ce serait presque une question morale.

Le dirigeant, souvent déifié dans la communauté, est comme ainsi non autorisé à être attentif aux signaux faibles qui pourraient l’alerter sur sa dégradation physique.

De même, il ne va pas se reposer : il va éventuellement s’autoriser à se détendre… en faisant un voyage bien arrosé ! Le repos sans rien faire est vécu comme une gageure car ils sont regardés comme des “acteurs économiques” et non pas des opérateurs économiques comme peuvent l’être des salariés. Un déplacement sémantique qui changerait tout.

Les actions de prévention ne sont donc pas aisées à mettre en place pour cette population qui peut être dans le déni. Les chefs d’entreprise peuvent en effet être informés des risques pour la santé de certaines pratiques parce que les campagnes d’information ont été nombreuses durant ces dernières années. En revanche, ils ne semblent pas être sensibilisés, ce qui est différent. Être sensibilisé, c’est savoir et reconnaître que des attitudes ont un impact sur soi et décider de changer personnellement ses manières de faire. Beaucoup de chefs d’entreprise ne sont visiblement pas à ce stade-là !

 

Peu de dépistage

Il est vrai que les chefs d’entreprise ne sont pas aidés dans cette prise de conscience par la vision comptable actuelle de l’entreprise. En effet, il n’existe dans le plan comptable aucun compte qui permettrait une prise en charge des bonnes actions de l’entrepreneur pour se maintenir en bonne santé : elles sont classées en avantages en nature ou perçues comme détournement de biens sociaux. Certes, en tout, il faut de la mesure, cependant, constat est fait que, pour les hommes et les femmes du chiffre, payer un abonnement à une salle de sport pour un chef d’entreprise ne se fait pas.

D’une manière générale, le chef d’entreprise se retrouve peu en consultation de dépistage (voir encadré ci-dessous). Conséquence : quand la maladie est découverte, c’est souvent à un stade avancé.

Lorsque le diagnostic est posé, le chef d’entreprise des Antilles-Guyane tente la plupart du temps de garder le secret le plus longtemps possible, notamment pour tenter de mettre en ordre ce qui pourrait l’être : ce surplus d’activité aggrave souvent son état de santé (voir encadré).

 

Risque de santé et risque juridique

Quand la maladie survient, le chef d’entreprise des Antilles-Guyane peut en effet se retrouver à devoir traiter de questions auxquelles il n’avait jusqu’alors pas prêté attention. Au-delà de la mise en place d’une organisation pour la gestion de l’activité courante en cas de crise et de la connaissance exacte de sa couverture médicale, il doit appréhender le risque juridique que provoque sa nouvelle situation de santé. Il est souvent caution solidaire sur son activité : quelle responsabilité entraîne-t-elle en cas de maladie, voire d’invalidité ou de décès, et quelles sont les conséquences successorales ? Des questions aux réponses vertigineuses pour celle et celui qui ne s’y sont pas préparé.

Face à la survenance de la maladie, le chef d’entreprise passe par plusieurs étapes qui comportent leur lot de difficultés. La première : suivre régulièrement son parcours de soins en est un (voir encadré ci-dessous).

Dans cette période délicate, il est obligé de revoir dans l’urgence son organisation qui jusqu’alors n’avait pas été pensée en tenant compte de son éventuelle absence. L’après-traitement peut se résumer à la mort, et c’est alors une catastrophe pour tous ceux qui travaillaient voire dépendaient de lui. La suite peut être la vie, mais avec la nécessité de se définir un nouveau projet de vie. À la fin d’un traitement ou d’une hospitalisation en effet, tous les paramètres de vie sont souvent bouleversés et le chef d’entreprise se retrouve confronté à une accumulation de problèmes personnels : divorce, dépression, perte de son entreprise, procédure collective sans que soient pris en compte les conséquences de son hospitalisation, perte de revenus, accumulation de dettes, retrait de ses cartes bancaires… Un bouillonnement qui peut le faire rechuter.

Cette vision “apocalyptique” du chef d’entreprise confronté à la maladie démontre qu’il est plus que temps que la réponse à la santé de l’entrepreneur ne concerne plus que les professionnels de santé. Il est temps que tous les corps professionnels autour de l’entrepreneur réfléchissent aussi en termes de santé, qu’il y ait de la recherche transversale en sciences sociales et économiques pour mieux adapter la réponse à la problématique de santé des entrepreneurs. Aux Antilles-Guyane aussi.

 

Dépistage

Trois cancers sont aujourd’hui régulièrement dépistés aux Antilles-Guyane : ceux du col de l’utérus, du sein et du côlon. Aujourd’hui, dans les centres de dépistage, les chefs d’entreprise sont rares. Ce sont ceux qui répondent le moins lors des campagnes et qui sont donc les moins détectés. Les chefs d’entreprise sont également ceux qui consultent le moins les médecins : ils sont alors fréquemment dépistés au moment où la maladie est déjà à un stade avancé, avec malheureusement souvent une issue fatale. Or, les statistiques le montrent : plus les cancers sont dépistés tôt, plus les chances de guérison sont grandes. Pour faire face à cette situation particulière, les plates-formes régionales de santé en cours de déploiement envisagent de parvenir à la rédaction d’un plan cancer plus particulièrement destiné aux chefs d’entreprise.

 

Santé du chef d’entreprise en Guadeloupe : L’aract ausculte

L’Association régionale d’amélioration des conditions de travail (Aract) Guadeloupe s’intéresse depuis 2008 au sujet de la santé du chef d’entreprise. Elle a interrogé une majorité de dirigeants d’entreprises de moins de 10 salariés (41%) voire sans salariés (51%), les plus nombreux en Guadeloupe. Ces entrepreneurs se sentent globalement en bonne santé physique (51%) et morale (44%). Ils déclarent bien dormir (41%), mais 53% d’entre eux se sentent isolés, 57% disent consommer de l’alcool ou autres pour résister et 40% reconnaissent un risque de burnout. Pour la première fois, l’Aract Guadeloupe organise ce 12 mai un colloque sur le sujet.

 

Le diagnostic

Le diagnostic, l’annonce d’une maladie est vécu par le chef d’entreprise des Antilles-Guyane comme un arrêt forcé. Il n’a pas de congés classiques identiques à ceux des salariés pour sécuriser cet instant d’immobilité. Cet arrêt est même pour lui impensable : il veut au contraire finaliser un certain nombre de tâches avant de l’envisager, entraînant une suractivité qui peut aggraver sa pathologie. Cette annonce est souvent l’occasion de mettre en ordre ses papiers, de payer les cotisations qui ont été négligées…

Vis-à-vis de l’entourage, l’annonce du diagnostic est souvent retardée, longtemps frappée du sceau du secret. Quand les choses sont dévoilées, le regard et l’attitude des partenaires se modifient, mettant alors en risque la personne voire la structure. Comptablement, il est rare que le risque de maladie du chef d’entreprise des Antilles-Guyane soit couvert par une assurance : l’assurance hommes clés est peut souscrite. Le diagnostic est donc pour l’entrepreneur une période de danger décuplée.

 

Le parcours de soins

Difficile pour le chef d’entreprise atteint d’une pathologie de suivre avec régularité son parcours de soins. Parce que son activité continue, il doit l’aménager, éventuellement avec des horaires décalés, ce qui n’est pas aisé pour l’organiser. Quand ses forces s’amenuisent, il se voit contraint de réduire son activité économique, entraînant une baisse des rendements et une perte de crédibilité auprès de ses partenaires financiers et assurantiels. Avoir été malade bloque encore souvent l’accès aux financements et aux assurances.

Or, depuis dix ans, la convention Assurer et emprunter avec un risque aggravé de santé (AERAS) permet de faciliter l’accès à l’assurance et à l’emprunt des personnes ayant ou ayant eu un problème grave de santé. Depuis ce mois de mars 2021, la convention a même été élargi aux personnes porteuses du VIH, et à celles atteintes d’une leucémie lymphoïde chronique. Cette convention pose également le principe du droit à l’oubli après avoir eu une pathologie, une dépendance sérieuse, de l’obésité…

Aujourd’hui, si le chef d’entreprise peut obtenir une assistance sociale pour suivre les conséquences de sa maladie, il n’existe pas d’assistance à la gestion de cette période de crise particulière qu’est la maladie des chefs d’entreprise.

 

Nouvelle Stratégie cancer de l’État

Depuis 15 ans, la France enchaîne des stratégies cancer. Le dernier plan cancer date de 2020 et court jusqu’en 2025. Il a comme ambition de mener des stratégies décennales plus proches du terrain et des différentes populations confrontées à ces pathologies, dont les chefs d’entreprise. Une feuille de route à 2025 vient d’être déclinée en région. Elle doit être portée par des plates-formes de cancérologie qui doivent intensifier leurs actions de prévention, la détection précoce, leur dispositif d’annonce de la maladie, d’accès aux soins ainsi que le maintien dans ce parcours, sa sortie et le suivi après les traitements.

Pour un chef d’entreprise, l’annonce d’un cancer est comme l’arrivée dans un territoire inconnu. Beaucoup d’éléments changent : la gestion courante de l’entreprise pendant le parcours de soins, les relations avec les collaborateurs, les clients, les fournisseurs, les partenaires financiers, les actionnaires, l’accès aux prêts et les inévitables conséquences juridiques, etc. Souvent, l’effondrement guette, pour l’entrepreneur voire aussi pour son organisation. Les plates-formes régionales envisagent ainsi de créer des groupes de parole composés d’entrepreneurs et d’experts capables d’accompagner les chefs d’entreprise confrontés à un tel effondrement. Les chambres consulaires seront sollicitées, à savoir les chambres de commerce, d’agriculture, des métiers, les associations professionnelles de pêche… L’idée est de constituer une force d’accompagnement à disposition des entrepreneurs confrontés à la maladie. Dans les prochaines années, il restera à passer des intentions aux actes.

 

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