Tribune

Gouverner avec sentiment

Gouverner avec sentiment

Pour Pierre-Yves Chicot, le discours politique aux Antilles et en Guyane est celui de la doctrine capitaliste qui n’a rien à faire des sentiments. Gouverner avec sentiment chez nous, exige de nous, de revenir à des valeurs qui n’étiolent pas notre identité.

L’ossature de la vie a pour épine dorsale les sentiments, définis de la manière suivante : “capacité d’apprécier un ordre de choses ou de valeurs”. Le monde, particulièrement troublé dans lequel nous vivons en premier lieu, pour parler d’elles, des êtres : humains, animaux, plantes. Aujourd’hui convoque dans l’espace privé et collectif cet élément immatériel, confiné à la banalisation : les sentiments. Or, ceux-ci coïncident avec la Vie et la Nature, si on postule, qu’il convient en premier lieu, pour parler d’elles, des êtres : humains, animaux, plantes.

L’art de diriger, que ce soit la privata illud (chose privée) ou la res communis ou la res publica (chose commune, chose publique) est concerné par l’art, qui est l’ensemble des œuvres humaines destinées à toucher les sens et les émotions du public. Le régime politique dans lequel vit le citoyen peut être à l’origine d’émotions générées par celui-ci, si on ajoute à cela le caractère des dirigeants qui ne doivent être, en aucun cas déshumanisés. Ils ne seront jamais des divinités.

En effet, par exemple, la Constitution française consacre le président de la République comme un arbitre, en décrétant par conséquent qu’il doit être apte à démontrer cette compétence ou à l’embrasser le plus aisément possible. Cet exemple pourrait être largement généralisé à l’ensemble des dirigeants de la planète. Diriger avec les sentiments d’arbitre signifiant a minima promouvoir la neutralité et tendre à pacifier l’espace collectif, et ne pas être pris, en flagrant délit par exemple, d’être exclusivement le président d’un ou de quelques-uns.

Pour montrer à quel point la dimension des sentiments joue un rôle considérable dans la manière d’envisager l’art de diriger et, partant, de garantir le vivre ensemble, le citoyen-électeur doit être en capacité d’apprécier le degré de sincérité de celle ou celui qui le courtise pour emporter sa conviction. La politique, hélas, dans ce qu’elle comporte comme élément structurant qu’est le discours, peut être, à bien des égards, mâtinée de mensonges : le travestissement de ce que l’on est vraiment, de ce que l’on désire vraiment. Or, la sincérité est l’expression fidèle des sentiments réels par la vérité. La sincérité peut être vue comme une vertu philosophique. Il est question d’authenticité lorsqu’il s’agit de sincérité dans l’expression de notre être profond, au-delà de tout discours.

La sincérité dans le lexique pratique de l’art de gouverner participe de la rationalité de la conviction. Ainsi considère-t-on qu’être un homme de conviction consiste à s’efforcer de penser par soi-même, d’élaborer son propre questionnement, et c’est aussi la capacité et la sagesse de le remettre en cause. C’est avoir constamment l’esprit en mouvement parce que la conviction n’est pas l’équivalent du statu quo.

 

Le besoin d’une pensée politique vitaliste

Le vitalisme est une tradition philosophique pour laquelle le vivant n’est pas réductible aux lois physico-chimiques. Le vitalisme est donc une évidence de la logique de pensée intelligente pour celui qui souhaite dépasser la simple dimension de la matière à l’échelle de la vie.

Depuis quelques années, les discours politiques, y compris dans les pays français d’Amérique sont absorbés par l’impérieuse nécessité du développement économique matériel et financier, la croissance économique et financière, le pouvoir d’achat qui glorifie la société de consommation.

La substance des sentiments renvoie à la seule matière, en tournant complètement le dos à d’autres valeurs telles que la déférence à l’endroit de la Nature, la solidarité, la justice, la fraternité, le droit au bonheur, etc. Autrement dit, les sociétés modernes, et notoirement celles qui sont industrialisées font reposer la paix intérieure (pour les individus) et extérieure (pour le collectif) sur l’accumulation de biens. Le président du Bénin réélu une deuxième fois s’est fixé comme l’un de ses objectifs prioritaires d’avoir davantage de riches dans son pays. Emmanuel Macron expliquait également il y a quelques années qu’il convenait que la France ait plus de milliardaires, sans savoir si l’accroissement de ces castes, au Bénin ou en France, était de nature à améliorer les conditions d’existence de la collectivité. Car il est évident que pareil objectif ne peut être départi des sentiments de partage, d’équité et de redistribution. Il est en effet juste que la théorie du ruissellement existe, mais il n’est pas démontré que les richesses de certains ruissellent sur l’existence des plus démunis, selon la London Schools of Economics. La théorie du ruissellement, c’est l’idée selon laquelle les revenus des plus riches sont réinjectés dans l’économie, créant ainsi de la croissance et de l’emploi et bénéficiant in fine à l’ensemble de l’économie. La théorie du ruissellement est à l’origine de nombreuses politiques économiques qualifiées de “libérales”, et notamment celles visant à diminuer la charge fiscale des plus riches.

 

Capitalisme contre justice

Depuis de trop nombreuses années, l’essentiel du discours économique qui va dévorer le discours politique contemporain, grâce d’ailleurs à l’influence considérable des think tanks, s’articule autour de l’allocation des ressources, concept économique qui concerne l’utilisation des ressources, et notamment les facteurs de production (travail, capital, matières premières), pour satisfaire à court et long terme les besoins de consommation de la population.

L’économie de la servitude qui a donné lieu à la déportation de millions d’esclaves africains, les faisant passer de la lumière de leur identité ancestrale à la ténébreuse dépersonnalisation, est l’œuvre du capitalisme et s’inscrit a contrario de la justice décrite comme le respect des droits de chacun. Le droit à la liberté et à vivre autant qu’on le souhaite sur sa terre natale a été foulé allègrement aux pieds par les colonisateurs occidentaux, avides d’accumulation de biens au mépris de la culture, des traditions des autres et tout simplement de la vie.

Le discours politique dans les pays français d’Amérique est structurellement celui de la doctrine capitaliste. Les modèles économiques qui sont imaginés et préconisés sont dépourvus de sentiments car procédant du mimétisme. Or, l’identité et l’imaginaire, hérités du patrimoine ancestral tant africain qu’indien, valorisent une philosophie de la vertu autour de l’esprit “lakou”, le “yonn a lot”, l’affirmation du “pal” et des “koudmen” dans les rapports sociaux, pour ne citer que ceux-là.

Gouverner avec des sentiments chez nous exige de nous de revenir à des valeurs qui n’étiolent pas notre identité, même si le puissant processus d’assimilation coloniale peut gommer des aspérités identitaires sans nous tuer fondamentalement, car la diversité, même dans des sociétés fabriquées comme les nôtres, dans la violence, aura toujours droit de cité.

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