Blog de Francette

Désenclavement des Antilles

La tentative de hold-up de Yan et de Marc

La tentative de hold-up de Yan et de Marc

Et si la stratégie du 1er vice-président de la collectivité territoriale de Martinique était de parvenir en fait à aucune participation, ni chez Corsair, ni chez Air Caraïbes…

Nous, journalistes, quand un interlocuteur nous déclare de manière péremptoire qu’il va nous donner “un scoop”, surtout à une heure de grande écoute au JT du soir d’une télévision, il y a comme une petite loupiote qui s’allume instantanément dans notre cerveau alertant : “Attention, information frelatée !” Un scoop ne se donne pas : nous le découvrons. C’est l’essence même de notre métier.

Donc, quand j’entends le 1er vice-président de la collectivité territoriale de la Martinique (CTM) déclarer, après cette formule qu’il croit magique, qu’Air Caraïbes demande à la CTM de prendre une participation dans son capital, je me suis immédiatement demandé si le groupe Dubreuil, propriétaire à 100% de ses 5 filiales aéronautiques, valorisé à 700M€ de chiffre d’affaires en décembre 2019, avait changé de nature. Le groupe vendéen qui a toujours mené ses affaires loin des participations de l’État ou des collectivités, et faisant seulement de courtes collaborations avec des partenaires privés bien solides, aurait changé cette doctrine ancrée depuis ses origines, constitutive de son ADN ?

Première surprise

Ensuite, je me suis demandé, dans quelle société la CTM prendra une part de capital ? Dans la filiale couvrant le trafic régional que le groupe déclare de longue date, à qui veut l’entendre, qu’elle ne trouve pas sa rentabilité : quel intérêt ? Dans la filiale Air Caraïbes Atlantique : la pépite ? Dans celle qui chapeaute FrenchBee ou encore l’activité cargo ou alors la filiale Dubreuil Aéro dans son entier ?

Fin septembre 2020, au moment où CMA CGM avait topé avec le groupe Dubreuil pour entrer au capital de Dubreuil Aéro à hauteur de 30%, la compagnie maritime devait débourser plus de 50M€. A titre de comparaison, le Conseil régional de Guadeloupe a apporté 3M€ dans le tour de table de Corsair. Il y a comme une question d’échelle.

Seconde surprise

Si la compagnie Air Caraïbes a sans doute besoin d’un partenaire, suite à la défection de CMA CGM, cela ne paraît pas devoir être une collectivité locale, cela dit, sans dévaloriser les qualités de la collectivité de la Martinique. Le groupe Dubreuil peut être d’autant plus inquiet que son ancien partenaire, après avoir dénoncé le contrat, va se lancer tout seul dans le fret aérien outre-mer : il vient d’acheter deux Airbus A330-200F pour couvrir un marché qu’il pense juteux. Rodolphe Saadé est très rapide dans ses prises de décision, d’une part, parce qu’il veut que son groupe devienne un “global player” mondial de la logistique, et d’autre part, surtout quand il s’agit de prémunir ses intérêts de regards inquisiteurs.

J’ai enfin également été interrogative face a l’attitude du 1er vice-président pendant ce JT, s’évertuant à présenter Corsair comme désormais un compagnie guadeloupéenne alors que ce n’est pas le cas : le distributeur guyanais Yann Du (franchisé Système U), l’hôtelier réunionnais Yann Lefebvre (hôtels Alamanda et Blue Beach) sont également au tour de table. Cela faisait tout drôle de voir un élu de premier plan  flirter avec l’approximation : cela créait comme un malaise.

Troisième surprise

Et si les enjeux étaient ailleurs.

Tout d’abord, cette bagarre féroce à laquelle se sont livrées les deux premières compagnies desservant les Antilles afin que la 3e ne survive pas à la crise qui touche l’aérien avec le Covid-19 dévoile qu’une stratégie avait déjà été imaginée de partage des créneaux horaires, des passagers et du fret. A deux, ce type d’accord est plus facile : il se fait toujours au détriment du client, qu’il soit particulier ou entreprise.

Ensuite, la première étape de la survie de la troisième compagnie étant passée, la seconde qui lève le courroux concerne la participation des collectivités de Martinique, mais aussi de Guyane et la confirmation de celle de Mayotte au tour de table. Si cette entrée massive des collectivités d’outre-mer au capital de Corsair réussi, Air Caraïbes, compagnie vendéenne complètement privée, qui est parvenue, grâce à une savante stratégie marketing, à apparaître comme la compagnie de l’outre-mer, ne pourra plus s’en prévaloir. Cela peut faire perdre quelques points en termes commercial.

En revanche, la stratégie du 1er vice-président de la collectivité de Martinique est à ce stade pas très lisible. Sa volonté de faire passer l’examen du dossier par la commission des finances de la CTM avec auditions des protagonistes (repreneurs et acteurs martiniquais du secteur) avant tout vote a du sens, parce que cette prise de participation est une décision importante. En revanche, faire entrer à ce stade et de cette manière Air Caraïbes dans le jeu, en poussant les antagonistes entre la Martinique et la Guadeloupe, donne l’impression qu’il ne veut parvenir en fait à aucune prise de participation de la CTM, ni chez Corsair, ni chez Air Caraïbes, qui, à preuve du contraire, n’est pas vraiment preneur !

Nous assistons à un jeu à somme nulle, à une tentative de hold-up sur un dossier important, qui arrangerait les affaires du groupe Dubreuil, mais qui, si elle réussit, parviendrait à “affaiblir” l’accord autour de la reprise de Corsair, et qui aurait l’inconvénient de tenir la Martinique à l’écart d’une vraie dynamique de désenclavement aérien portée pour la première fois par des opérateurs et collectivités de tout l’outre-mer.

Monsieur le 1er vice-président, rassurez-nous sur vos intentions.

 

Lire aussi : “Prise de participation de la Martinique au capital de Corsair : les tractations doivent aboutir !”

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