Entretien

Entretien avec Géraldine Couray, directrice de la Maison Daner : “Les femmes doivent croire en leurs capacités !”

Entretien avec Géraldine Couray, directrice de la Maison Daner : “Les femmes doivent croire en leurs capacités !”

Pour cette cinquantenaire issue d’un parcours général, la reprise de la Maison Daner est un moyen d’expérimenter ses convictions, d’imaginer d’autres voies entrepreneuriales.

Après quatorze années à la gouvernance d’établissements accompagnant des étudiants dans leurs parcours pédagogique, vous reprenez une entreprise industrielle de 21 ans d’âge : qu’est-ce qui vous a poussé à franchir le pas ?

Ce qui m’a aidée à franchir le pas est l’incroyable histoire d’Arlette Évesque, qui à 70 ans se lance dans l’aventure entrepreneuriale et crée une entreprise selon ses rêves afin que les seniors puissent demeurer entourés de confort chez eux. À cet âge, elle n’a pas eu peur de se lancer. C’est déjà une première leçon magistrale. Ensuite, elle a pu hisser son entreprise avec sa vision et ses valeurs au stade de leader français des solutions de confort et de bien-être à destination des seniors.

L’opportunité de reprendre une telle entreprise est une vraie chance, et ce d’autant plus qu’elle a devant elle de vraies perspectives de développement. C’est un beau projet.

L’opportunité et l’envie étant là, avec votre parcours atypique, à quelles réticences avez-vous été confrontées ?

Effectivement, je possède un doctorat en histoire de l’art, ce qui semble ne pas être la voie royale pour diriger une industrie. Personnellement, je pense le contraire, car ce type de formation longue, difficile, vous apprend la persévérance, la nécessité de s’adapter aux situations diverses qui surgissent toujours lors de la réalisation de projets, la nécessité de travailler en équipe, d’écouter les autres, de faire des choix, de les assumer, d’accepter de les transformer, de cheminer, pour se donner le plus de chances de parvenir à une belle réalisation. Ces cinq années de doctorat avec des responsables de thèse qui souhaitaient la perfection ont été très formatrices.

Quel était le titre de votre doctorat ?

Le titre était “L’architecture, la restauration et la mise en valeur du patrimoine”.

Voyez-vous un lien avec la reprise de la Maison Daner ?

Assurément. La Maison Daner est pionnière et peut être considérée comme un patrimoine. Elle vend du bien-être et du confort, des fauteuils ergonomiques personnalisés, adaptés à la morphologie, au poids, à la taille, motorisés ou non, etc. Ce qui veut dire que, pour nous, chaque client est unique et que nous développons avec lui une relation de proximité particulière. En quelque sorte, c’est le même état d’esprit face à de l’architecture parfois millénaire à restaurer.

La Maison Daner est en outre une entreprise à taille humaine, à savoir de 15 salariés entourés d’un réseau de 25 agents indépendants qui sillonnent la France : c’est cet ensemble de 40 personnes qui fait la réussite de notre entreprise. Le travail d’équipe est déterminant.

À titre personnel, en tant que femme, avez-vous rencontré des difficultés particulières au cours de cette reprise ?

Je n’ai pas rencontré de contraintes particulières aussi bien personnellement que professionnellement, parce que je considère qu’un individu doit être en mesure de construire sa liberté pour mener à bien ses projets sans obstacle. Cette liberté est adossée à des capacités d’adaptation, quelles que soient les contraintes extérieures. Par exemple, le Covid-19 nous a forcés à nous adapter parce que nous voulons continuer à aller de l’avant pour servir nos clients.

Elle est aussi adossée à une capacité à mesurer les risques, à retravailler son business plan, à avoir une vision lointaine pour prendre les bonnes décisions l’esprit serein.

Ce sont selon moi les conditions pour se donner la chance d’exercer toutes ses capacités. Elles sont nombreuses, souvent sous-utilisées, et les femmes les ont toutes !

C’est vrai qu’il existe toujours des sirènes extérieures porteuses de découragement : il faut savoir les ignorer pour conserver son enthousiasme, tout en faisant preuve de prudence et de courage.

Vous avez donc repris la société en 2018 : qu’avez-vous gardé, qu’avez-vous changé ?

À mon arrivée, la Maison Daner était constituée d’une équipe essentiellement féminine : j’ai souhaité rééquilibrer cette situation pour être plus en cohérence avec le regard que je porte sur la société. Aujourd’hui, les femmes sont toujours majoritaires, mais nous avons six hommes dans l’équipe.

De même, lors d’un changement de dirigeant, il y a toujours une période durant laquelle les méthodes se confrontent. Nous avons pu traverser ces mutations indispensables d’une part parce que la société a déménagé, d’autre part parce que, pour moi, le conflit n’est pas une option car il n’est pas constructif, contrairement à ce qui est souvent dit. Je considère au contraire qu’il faut être en attention constante, savoir repérer les signes mous annonçant les conflits et s’en occuper tout de suite pour éviter les situations dramatiques.

Comment avez-vous créé l’adhésion ?

Je crée l’adhésion en développant le bien-être au travail. Pour moi, ce n’est pas juste un slogan : c’est la garantie de la réussite. Je le fais en rencontrant quotidiennement tous les salariés, en les écoutant, en leur donnant des possibilités afin que nous trouvions ensemble des solutions adaptées aux besoins des clients. Je m’attache aussi à leur communiquer mon enthousiasme, mon envie de toujours aller de l’avant.

Mon objectif est de renforcer quotidiennement le lien de confiance entre nous qui nous donnera la capacité de bien réagir en cas de situations désagréables. Malgré le contexte du moment, difficile, voire effrayant, nous devons être en capacité de nous sentir en sécurité grâce à la qualité de nos produits, à notre cohésion et au soin constant que nous mettons à la relation avec nos clients.

Être heureux, être bien, être confiant, ce sont trois états que vous semblez mettre au cœur de votre entreprise. Jusqu’alors, ils étaient réservés à la sphère privée : pourquoi cette translation ?

Selon moi, ces trois états sont également essentiels au cœur des entreprises. Même si la majorité des entrepreneurs ne semblent pas encore orientés vers cet objectif, pour moi, le temps de la réévaluation complète de ce qui est vécu par les individus dans les entreprises est venu.

C’est-à-dire ?

Une entreprise ne doit plus être un lieu où l’on souffre. On peut être efficace sans souffrir.

Quand vous annoncez cette vision à vos équipes, comment est-elle reçue ?

Elle n’est pas seulement annoncée, elle est surtout vécue au quotidien. Chaque jour, je démontre que c’est possible, quelles que soient les situations qui se présentent, de garder et de faire grandir cette énergie naturelle qui nous accompagne capable de faire émerger les meilleures solutions possible, et cela en demeurant souriant, enthousiaste, rassurant. C’est cela aussi croire en soi !

Si c’était à refaire, referiez-vous cette expérience de reprise ?

Sans aucun doute ! Si c’était à refaire, je la referais ! On apprend des expériences. Elles nous apprennent que l’on ne sait jamais et que rien n’est en soi difficile, à la condition que l’on sache écouter, que l’on accepte d’apprendre, de comprendre et d’évaluer les situations.

Un doctorat en histoire de l’art pendant cinq ans vous apprend que l’on ne sait rien, que tout est encore à apprendre et à connaître, chaque jour, qu’il faut s’adapter en permanence, rebondir en permanence, être persévérant, ne pas se décourager, pour mener vers la réussite un projet, même si c’est difficile. C’est conserver sa ligne de conduite en étant attentif aux autres, pour réussir ensemble.

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