Tribune

Déboulonnages en République

Déboulonnages en République

Pour Pierre-Yves Chicot, la diffusion savamment orchestrée en France d’une culture de haine conforte les préjugés raciaux.

Le bien vivre ensemble est une condition déterminante de la pacification sociale.

La République est témoin depuis quelques mois d’actes de déboulonnages qui d’après leurs auteurs symbolisent doublement, d’une part, la dénonciation du maintien d’un ordre colonial qu’on croyait révolu, en raison de la départementalisation précédée de l’accès à la citoyenneté françaises des nègres ; et, d’autre part, une vision partielle et partiale dans l’écriture de l’histoire nationale. Car, à la vérité, si le substrat idéologique dénonce le colonialisme, il n’est pas fondamentalement question, à tout le moins, dans un premier temps, de séparation d’avec la France. Le sujet est celui d’une dignité humaine érodée devant être restaurée dans son entier. Mais aussi celui de la reconnaissance de la contribution des ancêtres de ceux qui déboulonnent à la grandeur de la Martinique et à l’œuvre de leur retour à l’humanité, qu’ils n’ont du reste, jamais quitté, même dans leurs rapports sociaux d’avec leurs bourreaux.

Il est à observer que ces mouvements de déboulonnages devenus réguliers, sont principalement organisés en Martinique, un pays français d’Amérique ou la thématique raciale n’a probablement de pareil que la Kanaky rebaptisée “Nouvelle-Calédonie”. Malgré la constitutionnalisation du sacro-saint principe d’égalité, le syncrétisme n’a pas pris tel que le démontre non sans brio scientifique, Michel Giraud et Ulrike Zander. Ce dernier expliquant que : “la société martiniquaise reste jusqu’à l’heure actuelle marquée par une stratification « socio-raciale » singulière qui a été créée au début de l’époque esclavagiste”. Il existe “une complexité des relations symboliques conflictuelles fondées sur des constructions « socio-raciales » entre les différents groupes de la population martiniquaise”.

 

L’égalité abstraite

Sur les chaines de radio et de télévision, des éditorialistes en France hexagonale ainsi que des ersatz d’intellectuels s’agitent davantage qu’ils ne cherchent à comprendre ou à démontrer et résument le débat en usant d’expressions suivantes : “racialistes”, “décoloniaux”, “essentialiste”, “séparatistes”. Or, c’est la République ou plutôt un nombre trop important de ses dirigeants, singulièrement politiques, qui malgré le principe d’égalité, vertu cardinale et garant de l’unité nationale, qui s’évertuent à déboulonner avec toute la force qu’ils peuvent posséder, le vivre ensemble, qui se révèle toujours plus fragile lorsque les déshérités sont sommés de demeurer éternellement dans ladite condition.

Ils n’accordent aucun prix à la fraternité qui postule que la Nation peut transcender une conception intégriste de la laïcité pour embrasser une approche pascalienne, selon laquelle l’homme peut valablement envisager de préférer “l’homme esprit” à “l’homme déchu”, en faisant sien l’amour du prochain qui n’est pas exclusif de la philosophie biblique. Mirabeau disait avec tant de talent, de sagesse et de sagacité que “la liberté générale bannira du monde entier les absurdes oppressions qui accablent les hommes et fera renaître une fraternité universelle, sans laquelle tous les avantages publics et individuels sont si douteux et si précaires”.

En se détournant des principes d’égalité et de fraternité, ils gardent leurs prunelles uniquement rivées sur la liberté qui, détournée et galvaudée, donne consistance à leur doctrine néo-libérale, ancêtre du capitalisme. Autrement dit, ce système économique qui a relégué les nègres au statut juridique de biens meubles avec comme seul objectif l’enrichissement d’un petit nombre, même au cœur de l’Etat. Voyez Colbert, l’inventeur du Code noir. Comment peut-on penser qu’un afro-descendant guadeloupéen, guyanais, martiniquais, réunionnais pourrait le célébrer quand bien même le rapport au passé est bien plus complexe, et partant, que la temporalité a ses raisons pures ? C’est vraisemblablement pour cette raison que Merleau-Ponty chante le fait que “la conscience de nous-même ne fait qu’un avec l’expérience interne du temps”. Il ne serait pas inepte de soutenir que le capitalisme Colbertiste a à voir avec le néolibéralisme moderne tant celui-ci a augmenté les libertés, mais en desserrant les liens communautaires et les solidarités, elle a parcellisé la société, transformant les individus en travailleurs-consommateurs compétitifs au service de l’économie concurrentielle mondialisée et de l’oligarchie qui la contrôle. C’est une idéologie et un mode de vie adaptés au capitalisme concurrentiel et à la rivalité entre États.

Le capitalisme Colbertiste comme le néo-libéralisme tentaculaire d’aujourd’hui ignore les valeurs morales assez communément partagées par les individus : entraide, réciprocité, justice. L’égoïsme, l’individualisme, la compétition, la liberté individuelle sont glorifiés. L’idéologie néolibérale, comme le Colbertisme en son temps, foulent aux pieds les valeurs traditionnelles rattachées à l’altérité et à l’altruisme au nom de l’utilitarisme.

L’Etat et ensuite la République doivent être au service des suprématistes de la force qui se confondent quasiment spontanément en suprématistes de la race. Il est alors constamment pénible de parvenir à l’égalité réelle (cf. à titre d’exemple, la loi n° 2017-256 du 28 février 2017 de programmation relative à l’égalité réelle outre-mer et portant autres dispositions en matière sociale et économique), car ce principe directeur fondamental qu’est le principe d’égalité doit demeurer, de leur point de vue, ankyloser dans l’abstrait.

 

La diabolisation de la République

Suivant l’étymologie : diabolos est ce “qui désunit”.  Est diabolique ce qui divise et menace la cohésion de la communauté. Par la politique, la religion, l’idéologie, il est possible de penser une stratégie dans le seul but de diviser ses membres. La nature diabolique est ainsi créée. Les citoyens sont invités à la tentation du pire : une confrontation infernale avec son prochain (Alberto Velasco, psychiatre et Psychanalyste, Le diable, l’exorciste et le psychanalyste. Conversations sur le mal et la possession, éditions Favre).

Freud a évoqué le “caractère démoniaque” des pulsions, car elles exigent satisfaction y compris en abusant du prochain. Grâce au renoncement pulsionnel, la civilisation permet au “plus grand nombre d’hommes de rester en communauté”. Loin d’être pérenne, elle requiert un effort constant pour limiter la division qui conduit à la ségrégation, l’hostilité et, dans le pire des cas, à la guerre.

La diffusion savamment orchestrée en France, d’une culture de la haine par une profusion de discours mises à la disposition du commun des citoyens n’a pas simplement pour effet de conforter les préjugés raciaux et donc la résurrection réussie du Gobinisme (Comte Arthur-Joseph Gobineau, 1816-1882), dont les graines pestilentielles sont semées dans son “Essai sur l’inégalité des races humaines” : “Fondé sur l’idée de la race comme facteur fondamental de l’histoire, il présente l’aryen dolichocéphale blond comme le type de l’humanité supérieure. Par cette vue, Gobineau a favorisé l’orgueil pangermaniste et son système est particulièrement apprécié en Allemagne. Il eut une grande influence sur les idées de Wagner ” (Paulo Siqueira, Le “banzo” du comte de Gobineau).

Proportionnellement, cette entreprise malfaisante de diabolisation de la République, en ce que celle-ci favorise la division-désunion stimule le sentiment communautaire particulier qui était enfoui par le fait de l’assimilation coloniale. Le sentiment communautaire général s’affaisse peu à peu, et donne naissance à la véracité de nations au sein de la République, singulièrement dans les collectivités non hexagonales. Schoelcher ne peut donc pas avoir fondé la nation martiniquaise, guyanaise ou guadeloupéenne. La lecture de son parcours est dès lors autre. Il n’est plus ce bienfaiteur qui a osé penser une forme d’altérité en écho au combat des nègres marron, mais un symbole du mythe de l’homme blanc érigé en alpha et omega de l’histoire des pays français d’Amérique.

La reconsidération de l’histoire dans les pays français d’Amérique, et singulièrement aujourd’hui en Martinique, équivaut à la contestation du récit national tout en convoquant la vénération d’autres mythes fondateurs réels qui se veulent, il faut bien l’avouer, attachés au référentiel Nègre. Le chef-marron Gabriel en Guyane et le Général Francisque Fabulé sont désormais les héros préférés en lieu et place de Napoléon et Joséphine, Colbert et Schoelcher. Delgrès, Masoto, Solitude, Ignace pour la Guadeloupe prennent place peu à peu dans le cœur et l’esprit des guadeloupéens et trônent, il faut le souhaiter, à jamais, sur des statues installées sur un boulevard dit “boulevard des héros” sur le territoire de la commune des Abymes.

Le bien vivre-ensemble est une condition déterminante de la pacification sociale. Celui-ci devient, avec l’urgence climatique, un enjeu et un objectif prioritaires de la République française. La fraternité un des éléments du triptyque (liberté, égalité, fraternité) confine au cosmopolitisme qui est la conscience d’appartenir pour chacun de nous à l’ensemble de l’Humanité.

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