Tribune

Vivre dignement

Vivre dignement

Pour Pierre-Yves Chicot, le message d’indignation de Stéphane Hessel garde toute sa force une décennie plus tard. L’indigence morale doublée de l’aridité de l’éthique personnelle fait autant obstacle à la diffusion de la richesse matérielle et qu’à la prospérité de la richesse de l’esprit.

Qui aurait cru que le cri du cœur militant et de citoyen engagé de Stéphane Hessel aurait eu un tel retentissement une décennie plus tard ? Dans l’exposé de sa pensée au seuil de sa vie, l’ancien résistant expliquait que la pire des attitudes est l’indifférence. Donc, indignons-nous ! Telle est son invitation.

Dans sa livraison très critique de la situation mondiale, l’auteur du best-seller de 2010 nous convie à changer de système économique pour plusieurs raisons. Au bout de la plume de l’auteur, il est question de mettre en évidence l’existence d’une “actuelle dictature internationale des marchés financiers (…) qui menace la paix et la démocratie”.

Dans Indignez-vous, celui-ci met en cause le système économique en cours, dénonçant les écarts de richesse grandissants. Les gouvernants n’ont pas su, constate-t-il, tirer les leçons des erreurs de la crise économique de 2008, pourtant dévastatrice. “L’écart entre les plus pauvres et les plus riches n’a jamais été aussi important, et la course à l’argent, la compétition autant encouragées.” L’alternative proposée est d’accorder la primauté à “l’intérêt général” sur “l’intérêt particulier”, et le “juste partage des richesses créées par le monde du travail” sur le “pouvoir de l’argent”.

Se projeter vers l’avenir

S’il est un mal qui tourmente la société du plus grand nombre, c’est bien la difficulté de plus en plus grande à se projeter, soi-même, et encore moins sa progéniture. En étant baigné dans un univers structuré autour de la philosophie marchande bien réelle, le petit peuple évoque très fréquemment le pouvoir d’achat. Au-delà du simple acte d’acheter, dans un univers intégralement marchand, l’interrogation qui obsède une large frange de la population réside dans la manière d’accéder à un niveau de revenu qui sera de nature à favoriser l’épanouissement individuel et collectif. Par exemple, quand les moyens financiers sont toujours plus limités, permettre à sa progéniture de devenir parfaitement bilingue pour être mieux armée dans le monde où “la compétition est tant encouragée”, selon la formule de Stéphane Hessel ?

La précarité est l’antithèse même de la volonté légitime de vivre dignement. La précarité est accompagnée d’une forme de programmation mentale nécessaire à l’ingestion des discours dominants de la société libérale. Alors même que les déconvenues de la vie peuvent être amorties par la solidarité nationale, celle-ci est réputée inopportune et surannée. Or l’altérité constitue un élément fondamental de la cohésion sociale. Au lieu d’être plantée dans le terreau fertile du cœur de l’humanité, elle est déracinée avec soin au profit de la course à l’argent dénoncée par Stéphane Hessel, au bénéfice de l’individualité.

Mais vraiment, que reste-t-il lorsque la société-tribu, laudatrice de la vertu de la collectivité, s’étiole pour créer défiance, méfiance entre les gens, et une aire de jeu où chacun des acteurs ne poursuit que son seul intérêt personnel ?

Ici, dans la France d’Amérique, au confluent de l’Afrique au principal, de l’Asie, de l’Europe, c’est “lespwi lakou”, c’est aussi le “coup de main” qui dégringolent et plongent nos sociétés dans des tourments qu’on aurait rarement imaginés, car la bienveillance a structuré pendant de très nombreuses années notre rapport à aujourd’hui et à demain. Exemple : “Bondyé Bon”, pour reprendre une vieille expression qui renvoie à la puissante bonté de l’Univers, dont les origines sont autant nos racines animistes que nos convictions chrétiennes postérieures qui s’y sont greffées.

Faire passer la pauvreté de vie à trépas

Si l’abondance quantitative est devenue un critère déterminant des sociétés modernes, les individus semblent devenus davantage pauvres en fruits de l’esprit, qui bien sûr sont immatériels : l’amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la bénignité, la constance, la charité, la douceur, la tempérance, la bienveillance. Ces valeurs sont autant de conditions à l’émergence et à la pérennité d’une société équilibrée et pacifiée, catalyseur de l’expression féconde du génie individuel et collectif.

L’indigence morale doublée de l’aridité de l’éthique personnelle fait autant obstacle à la diffusion de la richesse matérielle qu’à la prospérité de la richesse de l’esprit.

De l’avis des thuriféraires d’une certaine vision du libéralisme économique, “les inégalités ne causent pas la pauvreté. Cela peut sembler absurde, mais il est capital de le rappeler : ce n’est pas parce qu’il y a des riches qu’il y a des pauvres ; ce n’est pas parce qu’il y a des inégalités immenses que persiste le scandale de la pauvreté… Se focaliser sur la lutte contre les inégalités conduit à adopter des politiques pour redistribuer la richesse. L’objectif est très généreux, mais en pratique cela conduit à sanctionner le talent (dont on estime qu’il ne devrait pas conduire à un niveau excessif de fortune), à développer une fiscalité punitive (et le contrôle des comportements économiques et sociaux qui y sont liés), à donner à certains un pouvoir arbitraire sur le travail des autres”. (https://www.contrepoints.org/2017/10/07/300351-capitalisme-premier-allie-contre-pauvrete).

Un autre point de vue qui trouve une résonance dans les sociétés françaises d’Amérique constate qu’entre “riches et pauvres, hommes et femmes, habitants des villes et des campagnes, citoyens et étrangers…, les inégalités continuent de se creuser dans le monde, au sein des pays en développement comme dans les pays développés. Avec des effets négatifs sur la croissance, le bien-être ou la sécurité des personnes”. (https://www.afd.fr/fr/sept-bonnes-raisons-de-lutter-enfin-contre-les-inegalites)

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