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Sucre-rhum : grands bouleversements à venir !

Sucre-rhum : grands bouleversements à venir !

La fin des quotas sucriers en Europe rebat toutes les cartes. L’accès du marché européen à tous les producteurs de sucre ne sera pas sans conséquence pour les productions des DOM.

Depuis le 1er octobre 2017, la production européenne de sucre n’est plus soumise à des quotas. Ce changement fondamental n’est pas sans conséquence pour les producteurs de sucre outre-mer. L’abondance de la production mondiale, la chute des cours du sucre et le désintérêt croissant de la population pour les produits sucrés à cause des ravages causés sur la santé font que l’avenir de la filière est loin d’être assuré. Dans ce contexte, toutes les diversifications comptent, même si elles peuvent apparaître comme des niches, et tous les coups seront permis.

Le sucre était le dernier marché encadré de l’Union européenne. Depuis le 1er octobre 2017, cette dernière barrière a sauté. Le monde croule littéralement sous le sucre (voir encadré). Les pays producteurs, telles la Thaïlande et l’Inde, ont accru sensiblement leur production en 2017, l’Europe, dont la France, a augmenté de 20 % ses surfaces cultivées. Dans ce contexte de production haussier, le prix de la matière première sucre a, lui, chuté de 30 % depuis février 2017.

Pour maintenir leurs positions, les producteurs européens, dont les français, et leurs collègues du reste du monde sont obligés de développer des stratégies export ambitieuses et de se diversifier. Selon les producteurs européens, seuls les groupes qui agrègent des usines dans un grand nombre de pays sortiront gagnants des tumultes qui s’annoncent. En matière de stratégies export, les producteurs européens ont choisi de prendre des positions en Afrique, au Moyen-Orient et au Maghreb.

La France est le septième producteur mondial de sucre et le seul territoire européen à produire du sucre de canne à côté de la betterave. Les autres pays européens producteurs de sucre sont le Royaume-Uni, le Portugal, l’Espagne, l’Italie et la Finlande.

Trois groupes sucriers assurent la production française. Il s’agit de Tereos (Béghin Say), de Cristal Union (Daddy) et de Saint Louis Sucre (Südzucker). La France produit 4,7 millions de tonnes de sucre dont 1,9 million de tonnes sont exportées. 26 000 planteurs exploitent 400 470 hectares et produisent 35 millions de tonnes de betteraves transformées en sucre et en alcool. À La Réunion, en Guadeloupe et en Martinique, 42 200 hectares sont plantés en canne à sucre transformée en sucre et en rhum.

Menace pour les DOM

Les conséquences sur la fin des quotas sucriers outre-mer n’est pas la même d’un DOM à l’autre. La Martinique, avec 2000 tonnes de sucre de canne produits par Le Galion, l’unique sucrerie de l’île, est pour l’instant davantage dans la conservation d’un patrimoine local. Seulement 22 % de la canne produite en Martinique est traitée dans la sucrerie et sa production ne représente qu’un tiers du sucre de canne consommé dans l’île, le reste étant fourni par la Guadeloupe. Aujourd’hui, cette sucrerie est face à de grandes difficultés, d’une part du fait de la vétusté de ses installations, notamment de sa chaudière, d’autre part à cause de ses déséquilibres d’exploitation récurrents chaque année, compensés par la collectivité territoriale de Martinique. Cette subvention exceptionnelle a été à hauteur de 797 000€ pour la seule année 2016. Les hésitations et renvois de décision de la collectivité territoriale, actionnaire majoritaire, en ce qui concerne le raccordement énergétique à la nouvelle usine d’Albioma construite volontairement juste à côté, dans cette perspective, fait planer sur la structure une difficulté d’assumer la campagne sucrière de début 2018. Les cannes ne devraient pas être perdues : les distilleries manquent de canne.

À La Réunion comme en Guadeloupe, la situation est tout autre. Dans ce dernier territoire, la canne occupe 44 % de la surface agricole utile et la Guadeloupe possède deux usines, l’une au Moule, l’autre à Marie-Galante, qui ont produit 41 552 tonnes de sucre en 2016, soit une baisse de 32 % par rapport à 2015. La Guadeloupe exporte 60 % de sa production de sucre brut vers des raffineries européennes.

Une concurrence frontale

La Réunion a sécurisé une partie de sa production avec les sucres spéciaux dont elle est le principal fournisseur. Mais pour tout le reste, la concurrence sera frontale entre les productions des DOM et celles venues de l’Inde, du Brésil et des pays émergents. Les producteurs européens se demandent par exemple si la Grande-Bretagne continuera à acheter son sucre brut. Le Brexit achevé, elle pourra opter pour celui d’autres pays.

Le sucre brut provient en effet de pays d’Afrique-Pacifique-Caraïbe (ACP), de pays moins avancés comme le Mozambique, l’Île Maurice ou le Zimbabwe. Pour mémoire, la première ouverture à la concurrence internationale du marché européen, qui a eu lieu le 1er octobre 2009, a entraîné l’arrêt de la production de sucre à Trinité-et-Tobago et à Saint-Kitts-Nevis, qui bénéficiaient jusqu’alors de quotas sucriers sur ce marché.

Par ailleurs, dans le cadre des négociations GATT (General Agreement on Tariffs and Trade), la Communauté européenne va importer une quantité définie de sucre brut de canne en provenance de pays tiers. Un régime de contingents a été ouvert pour les sucres dits de “concessions CXL” destinés à être raffinés, assortis d’un droit de douane réduit à 92e la tonne, au bénéfice du Brésil (soit 334 054 tonnes), de Cuba (38 969 tonnes), de l’Australie (9925 tonnes), ainsi qu’un contingent sans condition de provenance (253 977 tonnes). Par ailleurs, l’Union européenne négocie des accords commerciaux bilatéraux. Ainsi, de nouveaux contingents à droits nuls ont été ouverts pour le sucre venu de Moldavie (34 000 tonnes), des pays du Pacte andin, à savoir le Pérou (22 660 tonnes), la Colombie (63 860 tonnes), les pays d’Amérique centrale (154 500 tonnes) et le Viêt Nam (20 000 tonnes).

Ce contexte international changeant montre la fragilité des positions : sous cet éclairage, les atermoiements au sujet du raccordement électrique de la dernière usine de la Martinique paraissent kafkaïens, d’autant que les cartes sont en train d’être totalement rebattues. Si l’usine du Galion ne peut plus produire, les besoins de la Martinique trouveront des fournisseurs, et pas seulement en Guadeloupe.

La Martinique, qui a donc fait le choix du rhum agricole, voit d’un mauvais œil la réorientation annoncée d’une partie de la production cannière de Guadeloupe et de La Réunion vers la production de rhum agricole alors que, jusqu’alors, elle servait à la production de rhum de sucrerie. Les échanges à fleurets mouchetés depuis l’annonce de l’augmentation du contingent fiscal par l’Union européenne, passant de 120 000 hectolitres d’alcool pur (HAP) à 144 000 HAP, prouvent que les enjeux sont importants.

Pour faire face à la mutation profonde qui se profile et parce que la France a tiré les leçons de la crise du lait, des mesures de soutien ont été mises en place, aussi bien pour les agriculteurs que pour les industries. Ces outils sont des contrats, la possibilité d’achats à terme, la mise en place d’un fonds mutuel de stabilisation des revenus en cas de crise grave. L’aide de l’État à la filière sucre est passée de 98 à 128 Me. Au niveau des DOM, les aides sont de deux ordres : au niveau de l’État français et au niveau de l’Europe. Au niveau de l’État, pour les producteurs, c’est principalement une aide à la production de canne qui vient d’être revalorisée ; et au niveau des industriels, ce sont deux aides, l’une pour s’adapter à la mutation de marché, l’autre étant une aide à l’écoulement et à la logistique.

Réorientation de production

Au niveau de l’Europe, les producteurs sont accompagnés par le Poséi (voir tableau). Les industriels ont eu aussi une enveloppe pour les aider à s’adapter à la réforme de l’OMC Sucre, pour la transformation de rhum de sucrerie en rhum agricole et par l’aide fiscale pour le rhum contingenté.

L’Europe vient en outre d’adopter un règlement Omnibus, une mini-Politique agricole commune (PAC) en quelque sorte, pour permettre aux États membres de faire face aux difficultés rencontrées par leurs producteurs. Ainsi, ils pourront instaurer un instrument de stabilisation des revenus (ISR) qui serait déclenché à partir d’un seuil de 20 % de pertes. La filière est en outre prête à abonder un fonds de stabilisation qui serait distribué les mauvaises années et souhaite que Bercy mette en place une fiscalité encourageant les agriculteurs à épargner afin d’encaisser les stratégies spéculatives. La stratégie est d’atténuer les effets de la volatilité du marché et de donner aux agriculteurs une visibilité sur leurs revenus. 

Le sucre taxé

L’Assemblée nationale vient d’adopter une nouvelle version de la taxe soda dans projet de loi de finance de la Sécurité sociale (PLFSS). Cette mesure anti-obésité se déclenchera à partir de 1 g de sucre pour 100 ml. Elle progressera jusqu’à une vingtaine d’euros par hectolitre pour un produit dépassant 11 g de sucres ajoutés pour 100 ml. Depuis une dix d’années, le sucre est pointé comme accélérateur de diabète et de l’obésité. Selon l’Institut de recherche et d’innovation (IRI), les ventes de sucre en grandes surfaces ont baissé de 6,5 % entre mai 2016 et mai 2017. Et les produits gourmands sont critiqués par les nutritionnistes.

Sucre : un marché mondial

La production annuelle mondiale de sucre s’élève à environ 180 millions de tonnes. Trois quarts de cette production est du sucre de canne, le reste étant de la betterave. Le marché du sucre est approvisionné par 113 pays producteurs, mais les 10 premiers assurent les trois quarts de la production. Le Brésil est le premier producteur mondial avec 34,69 millions de tonnes de sucre produites en 2016. C’est également le premier exportateur mondial avec 24,4 millions de tonnes). L’Inde et l’Union européenne sont respectivement les deuxième et troisième producteurs mondiaux et les européens sont les premiers consommateurs.

La Thaïlande est, elle, le deuxième pays exportateur mondial. Avec la Chine, elle est donc l’un des plus importants producteurs de sucre, avec plus de 10 millions de tonnes par an. Les autres pays producteurs sont les États-Unis, le Mexique, le Pakistan, l’Australie et la Russie.

Un tiers de la production mondiale est exportée, les deux tiers sous la forme de sucre brut et l’autre tiers sous forme de sucre blanc. La croissance de la consommation de sucre varie en fonction des zones géographiques : elle est faible, voire nulle, dans les pays développés tels que l’Europe et les États-Unis où elle a progressé de moins de 1 % par an sur les dix dernières années, elle est en revanche soutenue dans les pays en développement d’Asie, d’Afrique et du Moyen-Orient, avec une croissance entre 3 % et 4 % par an.

Le nouveau contingent gelé ?

La menace est réelle : le nouveau contingent de 24 000 hectolitres d’alcool pur (HAP) octroyé par l’Europe en novembre dernier sera gelé, c’est-à-dire qu’aucun producteur n’y aura accès, parce que le ministère des Dom refuse de trancher entre la Martinique et la Guadeloupe. En effet, les rhumiers de ces deux territoires sont en guerre ouverte pour la répartition. Alors que la Martinique table sur une augmentation du contingent existant de 20% pour tout le monde, la Guadeloupe veut elle un supplément, d’une part, au motif qu’elle aurait été lésée lors de la définition du précédent contingent en 2012 ; d’autre part, parce que la sucrerie du Galion ne fait pas son contingent, voire peine à produire du sucre. Ce sont les engagements quasi certifiés pris par les ministères de l’Outre-Mer et de l’Agriculture auprès des producteurs guadeloupéens avant toute négociation qui a mis le feu aux poudres.

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