Tribune

Scientificité et animisme dans les pays français d’Amérique

Scientificité et animisme dans les pays français d’Amérique

Pour Pierre-Yves Chicot, l’homme pétri de certitude est désormais angoissé par l’incertitude suscitée par le Covid-19. La désignation de médication alternative n’est pas une contestation capricieuse de la médecine occidentale portée par les vaccins de grands laboratoires mondiaux, mais aussi la proposition d’une autre vision du monde.

Science sans conscience n’est que ruine de l’âme.” Cette pensée de Rabelais est d’une redoutable actualité tant le débat autour et sur la science est particulièrement animé aujourd’hui. Dans les pays français d’Amérique, vivre la pandémie du Covid-19 convoque dans les discussions notre rapport à la science occidentale, alors même que nos pratiques relatives à la guérison n’excluent pas le médecin de ville, les médicaments chimiques et l’hôpital, que celui-ci soit sous statut public ou privé.

La réticence troublante vis-à-vis du vaccin censé réduire les conséquences négatives de la maladie, qui n’est certes pas exclusive de nos sociétés, interroge ici et ailleurs, allant jusqu’à provoquer des qualificatifs peu amènes à notre endroit pour expliquer pourquoi nous sommes rétifs à l’administration d’une ou plusieurs doses. Un des arguments péremptoires consisterait en l’éloge que nous faisons de l’animisme hérité de nos ancêtres non occidentaux.

Quelle scientificité de nos sociétés ? Quelle valeur pouvons-nous accorder au gré du temps qui passe à l’animisme dont l’épine dorsale de la philosophie est d’attribuer aux choses une âme analogue à l’âme humaine ? Peut-être a-t-on cru à tort que l’assimilation coloniale était parvenue à éroder toutes les aspérités de nos ontologies a-occidentales ?

Quelle (s) science (s) ?

Dans les pays français d’Amérique, il est loisible de parler de syncrétisme, résultat de la combinaison entre l’allégeance aux convictions de l’Église catholique et la préservation d’une très forte conviction dans la puissance de l’eau, des feuilles, des écorces pour guérir des maladies qui vont assaillir le corps.

La confrontation entre tradition et modernité n’est pas notre apanage unique. Et d’ailleurs, à des niveaux variables, certainement partout dans le monde la modernité apportée par les sciences dites dures ne fait pas disparaître d’autres sciences plus anciennes dont la maîtrise n’est pas couronnée par un titre symbolique comme le diplôme.

La baguette ou le pendule du sourcier pour trouver de l’eau, les connaissances du chaman, la macération idoine pour telle affection du “gado” en Guyane ou du “Gadèd-zafè” aux Antilles constituent une série d’institutions qui ont résisté à l’avènement d’une seule approche scientifique. Nous sommes dans l’univers de l’animisme, même si sur le plan de l’approche théocratique les religions monothéistes s’échinent encore à faire triompher leurs seuls fondamentaux.

Aujourd’hui, l’animisme se conçoit moins comme une croyance que comme une façon de voir le monde, présente de tout temps dans l’esprit humain. Phillipe Descola le définit comme un “mode d’identification”, c’est-à-dire une façon de concevoir la relation entre soi et l’autre. C’est une forme de religiosité qui imprègne la vie quotidienne, transcende les appartenances religieuses, y compris musulmanes et chrétiennes, sous la forme d’une culture commune, d’un attachement aux traditions et sert de référent à l’identité collective.

La désignation de médication alternative n’est donc pas une contestation capricieuse de la médecine occidentale portée par les vaccins de grands laboratoires mondiaux mais aussi la proposition d’une autre vision du monde pour ce qui concerne la lutte contre certaines pathologies. Il ne s’agit donc probablement pas de se livrer à une guerre des sciences, mais d’inviter les sciences à converser entre elles

Quelles nouvelles considérations de la Nature ?

Emmanuel Kant, pétri d’une grande humilité, déclarait : “J’ai du respect pour deux choses : la Loi Morale et le ciel étoilé au-dessus de ma tête.” Citant la dimension terrestre de ce qui l’oblige, il évoque également la dimension céleste, car ne pouvant ignorer, à l’image de Pascal, que “l’homme est un rien au milieu du Tout”.

L’expression de la Nature est celle de fournir généreusement aux hommes ce dont ils ont besoin, et ce depuis des temps immémoriaux : l’air indispensable à la respiration, la magie de la terre pour faire pousser arbres et plantes indispensables pour calmer la faim, l’eau pour désaltérer. Un autre message moins enjoué est désormais lancé en plus grand nombre. Celui-ci, parfaitement audible, déclare à l’homme que vous ne saurez profiter de tous les bienfaits qui vous sont offerts sans rien accomplir en retour et qui résident dans la déférence inconditionnelle à avoir à l’égard de la Nature.

L’homme pétri de certitude est désormais angoissé par l’incertitude qui l’étreint de plus en plus et qui lui fait peut-être prendre conscience qu’il est un acteur d’une valeur infinitésimale dans l’univers qui l’entoure, et dont il ne sait pas grand-chose. La lecture de l’œuvre prodigieuse de Trinh Xuan Thuan, astrophysicien et écrivain spécialisé dans l’astronomie extragalactique, rend compte de cette assertion qui ne souffre guère de contestation.

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