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Retraite, vieillissement, perte d’autonomie : les Antilles-Guyane en première ligne

Retraite, vieillissement, perte d’autonomie : les Antilles-Guyane en première ligne

L’impact se fera alors que la population âgée vit seule et est majoritairement en grande précarité.

Voilà un rapport resté dans l’ombre à cause de la place prise par la propagation du coronavirus dans le monde et les festivités du carnaval aux Antilles-Guyane, et pourtant, il mérite qu’on s’y arrête. Le 6 février dernier en effet, les députées Stéphanie Atger et Ericka Bareigts ont remis un rapport sur la retraite, le vieillissement, la perte d’autonomie, le grand âge outre-mer, suite à une mission qu’elles ont menée entre le 1er octobre et le 23 novembre 2019. Leur constat est simple : la perte d’autonomie touchera l’outre-mer et singulièrement les Antilles et La Réunion 20 ans plus tôt que la France continentale. Plus précisément, en 2030 en Martinique, 36 % de la population sera âgée de plus de 60 ans, 34 % en Guadeloupe, alors que la France continentale connaîtra cette situation en 2050 ! En 2050, la Martinique et la Guadeloupe compteront respectivement 42,30 % et 37,70 % de plus de 65 ans.

La Guyane paraît moins touchée par ce phénomène en raison notamment de la proportion de la jeunesse dans la population. Cependant, le territoire étant en retard de développement, comme aux Antilles, les jeunes quittent le territoire, laissant derrière eux des parents âgés, parfois isolés, un isolement accentué par l’immensité du territoire. Aujourd’hui, les habitants de plus de 60 ans représentent 6,4 % de la population, mais ils sont en très mauvaise santé avec une espérance de vie inférieure à la moyenne.

Un sujet majeur

La perte d’autonomie est donc un sujet majeur pour les Antilles-Guyane, mais aussi plus globalement pour la France : la population des plus de 60 ans y passera de 5 millions de personnes en 2018 à 25 millions en 2060. La dépendance coûte aujourd’hui 30 Md€ : ce montant sera multiplié par deux d’ici à 2060 ! Outre-mer, la perte d’autonomie est couplée avec une précarité sanitaire et économique. L’absence de moyens financiers et la faiblesse du niveau des retraites, quand elles existent, font qu’une part importante de la population outre-mer renonce à se soigner, et le déficit relatif de médecins aggrave le phénomène. Le tout conjugué accélère l’entrée dans la dépendance.

taux d'équipement en EPHAD

La détérioration de la santé des habitants outre-mer est liée à plusieurs phénomènes. Le premier est la généralisation de la surcharge pondérale, en Martinique, en Guadeloupe et en Guyane. Selon l’étude, le taux de surpoids est supérieur à celui de la moyenne nationale, aussi bien pour les femmes que pour les hommes. Il est de 31 à 34 % contre 29 % en France continentale.

La seconde raison est la fréquence des accidents vasculaires cérébraux (AVC) outre-mer, qui sont la première cause de mortalité chez les femmes et la troisième chez les hommes outre-mer. Le taux de diabète très élevé est la troisième cause : 8,9 % de la population en Guadeloupe est sous traitement, 7,7 % en Martinique et en Guyane. Enfin, la santé bucco-dentaire est dégradée : 71 % des personnes âgées ont une dentition dégradée, 40 % sont complètement édentées, 98 % sont édentées partiellement ou totalement et 99 % auraient besoin d’une prothèse, leur appareillage étant soit inexistant, soit incomplet ou inadapté. Enfin, 89 % présentent au moins un besoin de soins.

Épidémies spécifiques

Outre des affections, les populations outre-mer sont touchées par des épidémies spécifiques comme la dengue, le chikungunya ou le Zika qui accélèrent aussi l’entrée dans la dépendance, voire impactent l’espérance de vie dans ces territoires. Ainsi, l’espérance de vie est moins élevée aux Antilles-Guyane : 77 ans pour les hommes et 84,8 ans pour les femmes en Guadeloupe, respectivement 76 ans et 82 ans en Guyane alors qu’elle est de 79 ans et 85 ans en France continentale.

En Guadeloupe, 50 % de la population masculine déclarent une restriction d’activité à partir de 73 ans, contre 67 ans en Martinique et en Guyane. Les écarts se creusent selon la situation socioprofessionnelle : ainsi, 38 points d’écart sont observés en ce qui concerne la restriction d’activité entre les cadres diplômés (18,8 % pour les hommes, 24,2 % pour les femmes) et les ouvriers non diplômés (56,6 % pour les hommes, 62 % pour les femmes), l’écart montant même à 47 points pour les femmes si elles sont considérées comme inactives, car étant sans activité professionnelle.

La part des seniors en perte d’autonomie est donc plus élevée outre-mer. Elle est estimée à 11,8 % de la population des seniors à domicile en Guadeloupe, 11,3 % en Martinique et 8,2 % en Guyane. Et une croissance forte est attendue d’ici à 2050. Or, la prise en charge de la dépendance est encore à inventer outre-mer.

Vieillir à la maison

En effet, quelle que soit leur origine géographique, les personnes âgées préfèrent vieillir à leur domicile plutôt que dans un établissement spécialisé. C’est particulièrement vrai aux Antilles : 98,7 % des seniors guadeloupéens, 97,8 % des seniors martiniquais contre 95,5 % au niveau national. De même, 64 % des Antillais vivent seuls contre 66 % au niveau national.

L’allocation personnalisée d’autonomie (APA) à domicile aide à payer les dépenses pour rester vivre à domicile malgré la perte d’autonomie. Elle est versée à 276 bénéficiaires pour 1000 personnes âgées de 75 ans et plus en Martinique et 265 bénéficiaires pour 1000 en Guadeloupe. La moyenne nationale est de 222 bénéficiaires pour 1000. Preuve de la précarité dans laquelle vivent les personnes âgées des outre-mer, les territoires de la Martinique et de la Réunion sont parmi les moins généreux en montant : pour une prestation largement supérieure à 22€ de l’heure, la Martinique ne finance que 13€. Par ailleurs, plus de 20 % des retraités outre-mer perçoivent l’allocution solidarité aux personnes âgées (ASPA) contre 4 % au niveau national. Et la précarité des actifs dans ces territoires ne permet pas d’entrevoir une diminution du nombre des bénéficiaires de l’ASPA.

La prise en charge de la dépendance reste à inventer outre-mer parce que les établissements spécialisés sont rares, le parc est en outre souvent vieillissant et la population est majoritairement en précarité économique. En Guadeloupe, 1 % seulement des personnes âgées sont en institution. Le montant moyen de la retraite dans ce département est de 700€, le minimum vieillesse de 590€ et 80 % des personnes de plus de 60 ans vivent avec une retraite moyenne de 700€ par mois. Or, le montant mensuel pour séjourner en Ehpad varie entre 3000 et 4500€ outre-mer contre 1950 au niveau national. Les familles sont en outre réticentes à demander le bénéfice de l’allocation pour perte d’autonomie (APA) par crainte de perdre leur succession, puisque le complément versé est déduit de l’héritage. Or, beaucoup d’Ultramarins ignorent que cette récupération fait l’objet d’une franchise d’un montant de 100 000€ dans les outre-mer, contre 39 000€ au niveau national.

Migration sélective

Ainsi, 91 % des Ultramarins bénéficiaires de l’APA viennent à domicile contre 60 % en moyenne nationale. Ce choix est souvent lié à des difficultés financières : la composition des familles conduit plusieurs générations à vivre sous un même toit avec la retraite du parent âgé en complément des prestations familiales et il n’est pas rare de voir un enfant être déscolarisé ou en rupture scolaire pour aider à la prise en charge de parents âgés ou handicapés.

La situation n’ira pas en s’améliorant : la migration sélective des jeunes adultes fait que ceux qui restent sont souvent dans une situation socio-économique difficile. Ainsi, entre 14 et 22 % des jeunes de 16-25 ans sortent prématurément du système scolaire (11 % en France continentale) et plus de 50 % d’entre eux sont au chômage (29 % en moyenne nationale). Le travail informel est donc particulièrement important dans ces territoires, ce qui veut dire qu’encore aujourd’hui une part non négligeable des habitants ne cotisent pas ou peu et n’auront accès qu’aux minima sociaux à leur retraite.

L’accès à l’information accentue la précarité des personnes âgées dans ces territoires. Les Centres communaux d’action sociale (CCAS) ne sont plus les premiers interlocuteurs des personnes âgées, le peu d’antennes disponibles sont souvent loin et inaccessibles pour des personnes sans moyens de transport. Et la fracture numérique renforce la fracture sociale : alors que les Caisses d’allocations familiales et la Sécurité sociale ne répondent plus au téléphone et renvoient vers des sites Internet, ces populations ne possèdent souvent pas d’ordinateur et ne sont pas à l’aise avec ces technologies.

Travailler l’attractivité

L’accompagnement des personnes âgées peut donc être un réservoir d’emplois, mais à la condition que les personnes soient formées pour éviter les cas de maltraitance notamment ; et surtout à la condition que l’instabilité juridique et le coût du travail soient levés. En effet, depuis janvier 2016, l’aide aux personnes âgées en situation de dépendance et des personnes en situation de handicap n’est plus garantie. De même, au regard des charges, nombreux sont celles et ceux qui préfèrent travailler sans être déclarés. Si le travail non déclaré doit être combattu, il ne faut pas perdre de vue que les activités illégales se développent parce que l’offre légale est insuffisante ou trop onéreuse.

En Martinique, l’Agence régionale de santé (ARS) mène une expérimentation de formule d’Ehpad hors les murs. Deux projets sont en cours : celui de l’Office municipal d’action sociale et de santé (OMASS) du Lamentin et la plate-forme multiservice de l’Association de soins à domicile de l’Est Centre (ASADEC) dans le nord de la Martinique. Pendant trois ans, ces organismes doivent accompagner 30 personnes âgées, chacune avec une offre de services et de technologies directement à domicile. L’expérimentation s’achèvera en 2021.

Le rapport de Stéphanie Atger et Ericka Bareigts donne des pistes d’amélioration pour infléchir la courbe de ce qui se dessine comme devant être un désastre (voir encadré ci-dessous). Ce rapport met aussi en lumière que l’approche du grand âge dans ces territoires doit être systémique : l’accroissement de la part des personnes âgées dans leur population n’est donc pas une fatalité si leurs gouvernances développent une vision inclusive pour toutes les classes d’âge et travaillent tous les aspects de leur attractivité.

Séjour en éhpad plus long

Alors qu’au niveau national la durée moyenne de séjour dans un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) est de moins d’un an, outre-mer, la durée du séjour atteint en moyenne plusieurs années. D’une part, parce que l’âge d’entrée en institution est de 70/75 ans outre-mer contre 85 ans au niveau national ; d’autre part, parce que l’état de santé des personnes âgées dépendantes est plus dégradé outre-mer.

Les voyages réduisent l’incapacité

Voyager forme la jeunesse… et diminue le taux d’incapacité à la vieillesse. C’est ce que met en lumière le rapport des députées. Ainsi, elles observent que le fait d’avoir quitté le département de naissance, même pour un court séjour, réduit considérablement la prévalence des restrictions d’activité : de 16,7 points pour les hommes, et de 12,8 points pour les femmes.

Les femmes et incapacité

Selon le rapport, l’environnement familial et le nombre d’enfants impactent différemment les hommes et les femmes outre-mer. Pour les femmes, le taux d’incapacité augmente avec le nombre d’enfants. De 45,1 % pour celles sans enfants, il monte à 64,3 % pour celles ayant eu jusqu’à cinq enfants. Pour les hommes, la variation du taux n’est pas significative selon le nombre d’enfants.

Les pistes de travail

> Faire du grand âge une priorité nationale et promouvoir sa connaissance

> Améliorer la protection de la personne âgée par la diffusion d’informations sur ses droits

> Rendre attractifs les métiers autour du grand âge

> Couvrir le reste à charge en matière d’hébergement.

> Développer les résidences autonomies outre-mer

> Développer des technologies pour rendre les personnes âgées autonomes (robotiques, matelas intelligents…)

> Développer la télémédecine pour éviter les hospitalisations et les déplacements

> Prévenir la dépendance par l’activité

> Favoriser une meilleure hygiène, notamment bucco-dentaire

> Mieux accompagner les proches aidants, en développant notamment le baluchonnage, remplacement de l’aidant à domicile pour éviter l’épuisement

> Dégager des financements à la hauteur des besoins

> Clarifier les gouvernances locales

 

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