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Questions à Josette Borel-Lincertin, présidente du conseil départemental de Guadeloupe “Redonner confiance aux Guadeloupéens”

Questions à Josette Borel-Lincertin, présidente du conseil départemental de Guadeloupe “Redonner  confiance aux Guadeloupéens”

L’époque que nous vivons exige une vision économique et sociale plus proche de l’humain.

Le Conseil départemental, que vous présidez, a accepté d’être partenaire du colloque économique Rémy Nainsouta que nous organisons avec le Comité commémoratif Rémy Nainsouta. Cet ancien maire de Saint-Claude développait une pensée économique qui incitait chacun à entrer dans l’efficacité du développement économique en faisant déjà bien et mieux avec ce qu’il a. Que pensez-vous de cette approche ?

“Faire bien et mieux, avec ce que nous avons”. Evidemment oui ! Comme ce grand Guadeloupéen, je crois à une vision du développement économique et social qui s’attache à mettre le pays au centre du jeu. C’est une vision qui reste, il me semble, très actuelle. L’idée de ce colloque tombe donc à point nommé et la collectivité départementale que je préside est fière d’être partenaire de cet événement qui valorise une figure importante de notre patrimoine et de sa pensée.

J’irais même un peu plus loin et je complèterais sa pensée en disant qu’il faut “faire bien et mieux, avec ce que nous sommes”. Être une élue socialiste à la tête d’un Département, c’est vouloir transformer les conditions sociales, les conditions humaines… Pour cela, il faut avoir une conscience aigüe de nos réalités. Nous ne pouvons pas, en tant qu’élus, ignorer notre culture, notre histoire, la psychosociologie du territoire dans laquelle nous inscrivons notre action.

La culture qui est nôtre est singulière. Elle doit nourrir nos idées et notre action. C’est la raison pour laquelle, par exemple, les élus départementaux et moi avons porté les Assises de la famille, durant plus d’un an sur tout le territoire. Elles nous ont permis de formuler des propositions concrètes et de nous inscrire collectivement dans des plans d’action qui sont aujourd’hui déclinés dans les communes et sur les territoires des communautés d’agglomération pour, en effet, “faire bien et mieux, avec ce que nous sommes”.

Rémy Nainsouta considérait que la Guadeloupe avait des trésors bloqués : pensez-vous que c’est encore le cas aujourd’hui ?

Nainsouta disait cela pour regretter que notre territoire ne tire pas suffisamment profit de ses atouts. C’était vrai à son époque. Ça l’est encore. Mais, entre-temps, nous avons tout de même collectivement avancé.

Je ne vous citerai qu’un exemple qui m’est cher: l’agriculture. Rémy Nainsouta regrettait que nos sols et nos sous-sols soient, précisément, des “trésors bloqués”. Il recommandait ainsi de “mettre des centaines d’hectares de bonne terre arable à la disposition des producteurs de vivres”. C’est précisément l’une de mes priorités au Conseil départemental, qui est le premier propriétaire foncier aujourd’hui.

Depuis le début de la mandature, nous avons déjà installé plusieurs dizaines de jeunes agriculteurs sur des parcelles dans le Nord Grande-Terre. Nous l’avons également fait à Marie-Galante. Et nous le ferons bientôt dans le Nord Basse-Terre. Notre objectif est de favoriser la diversification et d’avancer résolument vers un meilleur approvisionnement de notre marché intérieur.

Dans le même ordre d’idées, nous avons également étendu notre réseau d’irrigation dans tout le Nord Grande-Terre pour redynamiser notre agriculture. Un peu comme Rémy Nainsouta l’avait imaginé, nous œuvrons à créer les conditions de développement d’une agriculture vivrière diversifiée, qui répondrait aux besoins de notre population.

Bien sûr, il reste beaucoup à faire pour améliorer les écosystèmes favorables à une exploitation raisonnée des nombreux trésors de notre territoire, pour certains encore bloqués. Pourtant, entre d’une part la fatalité de constats de blocages qui ne peuvent qu’être porteurs de découragements et, d’autre part, une naïve autosatisfaction quant au (long) chemin déjà parcouru, j’ai la conviction qu’il y a un espace que nous pouvons et que nous devons occuper pour continuer à construire l’avenir du pays.

Je crois que notre collectivité joue à cet égard un rôle important : le Département est un investisseur public de premier plan qui aménage le territoire, donne de l’activité aux entreprises, favorise l’emploi des Guadeloupéens, accompagne les dynamiques novatrices de tous ordres… Avec plus de 900 M€ de budget cumulé, avec un rôle central dans l’économie sociale et solidaire, le Département est à l’évidence un acteur incontournable de l’économie et de la cohésion sociale de la Guadeloupe.

Sous cet éclairage, quelle pourrait être la vision efficace et gagnante pour un territoire tel que la Guadeloupe ? 

L’époque que nous vivons exige une vision du développement économique et social plus proche de l’humain. Il est donc important – comme Rémy Nainsouta le préconisait aussi – d’examiner les pistes de solutions qui s’offrent à nous en partant toujours de nos réalités, de nos difficultés, de nos forces, de nos faiblesses et des problématiques humaines que nous avons à résoudre.

Cette réflexion pour mettre en œuvre un modèle vertueux de long terme s’inspire des travaux de Rémy Nainsouta, tout autant qu’elle s’inspire des travaux d’Amartya Sen, prix Nobel d’économie, ou encore d’auteurs comme John Rawls, théoricien de la justice, ou plus récemment Thomas Picketty sur les inégalités.

En effet, la population attend que nous trouvions et que nous mettions en œuvre des solutions pour répondre à la litanie de maux qui l’accablent. Selon moi, les plus prégnants pour les perspectives de développement économique et social de long terme sont le chômage de masse, l’exode de nos jeunes diplômés et son corollaire qui est l’urgence du vieillissement démographique… Mais il existe de nombreux autres maux qui minent le pays au quotidien, parfois depuis longtemps, mettant à l’épreuve notre légendaire résilience : ces manques d’eau, ces eaux usées non traitées et rejetées dans la nature, cet empoisonnement des sols, ce CHU qui a brûlé, ces sargasses qui empestent, le coût de la vie, la dépendance aux importations, la faiblesse de la production locale, cette violence dans notre société, ces bouchons interminables sur nos routes…

Ajoutons à ce constat que nous vivons une période qui se caractérise par des défis climatiques mondiaux de plus en plus importants, et des bouleversements technologiques qui entrainent malheureusement une forte montée des inégalités. L’objectif doit donc être, selon moi, de concilier amélioration du niveau de vie, réduction des inégalités et respect de notre environnement dans un nouveau contrat social, plus proche des personnes. Nous pouvons le faire en plaçant l’humain, le Guadeloupéen, au centre du jeu.

Quelles seraient les conditions pour que cette vision efficace et gagnante puisse se réaliser ?

Ma conviction profonde est qu’il faut restaurer la confiance. C’est ce “capital confiance” qui constitue, selon moi, l’élément le plus important d’une vision efficace et gagnante. C’est la raison pour laquelle, même si ce n’est pas notre compétence, aux côtés des autres élus départementaux, je me suis engagée dès le début de la mandature dans le domaine de l’eau potable.

Aujourd’hui nous pouvons revendiquer d’être la Collectivité qui a fait le plus dans le domaine de l’eau potable: 8 usines de production qui alimentent tout le territoire ont été construites ou totalement réhabilitées par le Département pour les 20 prochaines années : Belin à Port-Louis, Boisvin au Moule, Deshauteurs à Sainte-Anne, Prise d’eau au Lamentin,  Vernou à Petit-Bourg, Montval et Saint-Louis à Baillif, enfin Sofaïa Sainte-Rose… Plus de 50 km de canalisations stratégiques, dont celle qui fournit les Saintes, ont été remplacées.

Jamais une collectivité guadeloupéenne n’aura autant investi dans le domaine de l’eau potable puisque nous y aurons consacré plus de 30 M€ en six ans… Mieux encore : par notre engagement, nous avons pu convaincre les autres acteurs de la nécessité de se doter d’un véritable plan d’action partenariale pour aller plus vite et plus loin… L’objectif était et il demeure de redonner confiance aux Guadeloupéennes et aux Guadeloupéens. Nous devons reconstruire pas à pas, action après action, ce lien de confiance, indispensable au développement économique et social du territoire. Pour cela, nous avons tous intérêt à penser ensemble le devenir du pays. C’est la raison pour laquelle je veux avoir confiance. Le mot prend ici tout son sens dans notre capacité à réfléchir et à agir ensemble, sans laquelle nous sommes tous condamnés à l’échec.

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