Entretien

Philippe Waechter : “Le coronavirus a remis les choses à plat et chacun à une chance !”

Philippe Waechter : “Le coronavirus a remis les choses à plat et chacun à une chance !”

Pour ce directeur de la recherche économique de la filiale de BPCE, les moyens considérables mis en œuvre pour freiner le virus ne donnent pas les résultats escomptés. Pour l’instant, pas d’autre choix que de continuer !

Pour Philippe Waechter, des acteurs seront durablement fragilisés, mais d’autres émergeront.

Qu’est-ce qu’Ostrum Asset Management ?

Ostrum Asset Management est un gestionnaire de fonds des compagnies d’assurance. Nous sommes un acteur majeur en France et en Europe, et à ce titre au cœur du système financier français.

 

Quelle est votre lecture de la situation actuelle ?

Avec la crise sanitaire du coronavirus, nous sommes face à une situation jamais observée à l’échelle mondiale. Jusqu’à présent, nous avons été face à des phénomènes d’épidémie cantonnée à une région, comme dans le cas de la peste noire ou de la grippe espagnole. Une zone ou une ville avaient alors été isolées du reste du monde pendant un temps plus ou moins long, trois ans, quatre ans, et le problème avait été réglé.

Cette fois, parce que la mondialisation est devenue une réalité, parce que les transports, notamment aériens, se sont énormément développés, la pandémie a touché le monde entier. Des pays comme l’Italie, la France, l’Allemagne ont dû s’isoler, ce qui ne s’était jamais observé auparavant.

Comme nous n’avions aucune connaissance de l’ampleur et de la durée du phénomène, les gouvernements, les banques centrales et les citoyens ont joué aux apprentis sorciers. C’est la situation dans laquelle nous sommes encore aujourd’hui.

 

Quelle en a été la conséquence en matière financière ?

Jusqu’alors, quand il y avait une crise financière, les processus étaient connus : un actif vendu à crédit à un prix trop élevé crée une bulle financière qui éclate, des personnes perdent de l’argent, les gouvernements prennent des mesures d’investissement et fiscales pour relancer l’activité, et les banques centrales baissent les taux internes.

Ces techniques ont fonctionné après la crise de 1929, après celles de 1987, de 2009. Cette fois, comme nous n’avons aucune perspective en termes de durée, nous constatons la limite de ces techniques. La découverte d’un vaccin pourrait donner quelques perspectives…

 

Ou alors…

Ou alors, il faudrait attendre que l’immunité collective se fasse, que le virus devienne moins actif, mais cela prend du temps. Or, au regard de ce qu’est devenue l’économie aujourd’hui, les conséquences sur les acteurs, sur l’emploi et sur les revenus seront majeures. Aucun gouvernement ne veut prendre en outre le risque de millions de morts.

 

Quels sont donc les choix gouvernementaux que vous observez ?

Les gouvernements ont fait le choix de créer volontairement un choc, avec le confinement, pour ralentir la progression du virus, de compenser les pertes en faisant le pari que quand tout cela sera fini, nous retrouverons une situation normale. Mais la difficulté est qu’il y a une première, puis une seconde vague, que d’autres peuvent encore suivre avec plus ou moins de violence, comme nous le voyons en Italie. Quand des régions sont dans des situations dégradées, l’option est l’attentisme et la prudence.

 

Quelles en sont les conséquences ?

L’activité économique est médiocre : plus aucun acteur ne prend de risques, les gouvernements compensent les effets négatifs, les banques centrales achètent des actifs… Cela me fait penser à une certaine pyramide…

 

Le système serait donc dans une grande fragilité : comment imaginer un demain ?

Demain peut s’imaginer de plusieurs manières. La première : quoi qu’il en soit, la pandémie va s’arrêter. La grippe espagnole a duré quatre ans, la peste noire cinq ans, tuant chaque fois des millions de personnes dans le monde. Le confinement, les restrictions plus ou moins permanentes et le virus donnent l’espoir que nous pourrions parvenir à tordre le cou du virus sans en payer un coût humain aussi important.

C’était cela l’objectif de la récession, un jeu que nous imaginions à un coup pour stopper le virus. Or, nous nous rendons compte que nous sommes dans une partie à plusieurs coups ! Nous n’avons donc pas d’autre choix que de continuer, malgré l’impact macroéconomique fort. Aujourd’hui, l’action des banques centrales est conditionnée à celle des gouvernements et des moyens considérables sont mis dans le système. Par exemple, les États-Unis approchent un déficit à hauteur de 16 % de leur produit intérieur brut (PIB) : du jamais-vu !

Nous nous demandons tous comment en sortir. Nous savons que le vaccin ne réglera pas tout, qu’il ne permettra que de donner un coup d’arrêt.

La seconde manière d’imaginer demain est de se dire, à l’instar de ce qui s’est passé après le choc pétrolier de 1973, que des acteurs seront fragilisés, comme on le voit aujourd’hui pour le transport, le tourisme, que certains secteurs, de petite taille aujourd’hui, portent la croissance de demain, comme cela s’est produit à cette époque.

Nous devons donc être en capacité de relocaliser les ressources vers les secteurs qui ont le plus de chances de porter la croissance à venir ; l’incertitude actuelle devrait accélérer la tendance.

 

Sur quels secteurs miser ?

Sur celui de la transition énergétique assurément, sur une économie encore plus technique pour accroître encore les capacités à gérer à distance. Nous ne sommes pas encore capables de faire tous les choix, les idées ne sont pas encore claires, mais il est certain qu’elles devront intégrer la soutenabilité de la croissance, les objectifs des accords de Paris. Peut-être pour la première fois, l’attention à l’environnement n’est plus seulement une position intellectuelle, mais une réalité si nous voulons que nos petits-enfants et arrière-petits-enfants vivent dans un monde soutenable.

Ce qui est certain, c’est que les idées fourmillent partout : le coronavirus a tout remis à plat et chacun à sa chance

 

Ce qui se passe rend-il vos interlocuteurs plus raisonnables ?

Non, je ne le crois pas. Sur le moment oui, mais à long terme, non, parce que l’homme a une grande capacité d’oubli.

 

Ostrum Asset Management

Ostrum Asset Management fait partie des 25 filiales de Banque Populaire-Caisse d’Épargne (BPCE) gestionnaires d’actifs dans le monde pour un total de 1000 Md€.

Ostrum Asset Management existe depuis 1998 sous le nom de Natixis Asset Management. Après la fusion pour traiter une partie des actifs assurantiels de la Banque Postale, la société a changé de nom le 2 novembre 2020 et est devenue Ostrum Asset Management. Ostrum Asset Management est donc spécialisée dans la gestion des fonds des compagnies d’assurance, dont ceux de CNP Assurance, acteur de référence de l’assurance de personnes en France, en Europe et au Brésil en matière d’assurance vie, de retraite, d’assurance emprunteur, de prévoyance, de santé, de services… Ostrium Asset Management gère 430 Md€ d’actifs et emploie 400 personnes.

 

CV de Philippe Waechter

Philippe Waechter est directeur de la recherche économique chez Ostrum Asset Management. Auparavant, il était chef économiste chez Natixis Asset Management et à la Bred Banque Populaire. Il est diplômé de troisième cycle de l’université Paris I. En 2003-2004, il avait été nommé professeur associé en économie et finance à l’université d’Évry. Il est actuellement chargé de cours à l’École normale supérieure de Cachan. Il a été membre associé du Conseil économique et social de l’Île-de-France. En 2008, il a publié avec Martial You “Subprimes, la faillite mondiale” aux éditions Alphée.

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