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Crise sanitaire

Patrick Vial-Collet, Philippe Jock : aucun plan de redémarrage à l’horizon !

Patrick Vial-Collet, Philippe Jock : aucun plan de redémarrage à l’horizon !

Pour les présidents des chambres de commerce de Guadeloupe et de Martinique, si les réponses d’urgence des collectivités locales ont été à la hauteur des enjeux, pour le redémarrage, c’est le flou total.

Comment jugez vous la réponse du gouvernement face à l’impact du confinement sur l’activité économique ?

Philippe Jock, président de la CCI Martinique : La réponse du gouvernement est satisfaisante. Il y a eu une série de neuf amendements dont trois plus particulièrement concernent les entreprises, à savoir le report de charges sociales et fiscales, la mise en place de l’activité partielle pour tous et le Prêt Garanti Etat. Le fonds de garanti anti-faillite distribué depuis ce 15 avril a lui été porté de 2000 à 5000€

Nous avons également désormais un horizon : le 11 mai. Et le gouvernement annonce des réponses appropriées pour des secteurs particuliers comme le tourisme, la restauration et l’événementiel : le comité interministériel du 27 avril prochain détaillera les modalités.

Cependant, nous n’avons pas de visibilité, ni de véritable calendrier pour la reprise d’activité.

Patrick Vial Collet, Président de la CCI des Îles de Guadeloupe : Pour moi, il y a deux phases. La première a été un arrêt  obligatoire de l’activité avec des autorisation de sortie, une ouverture limité pour quelques commerce avec des choses bizarres de type : “OK pour la vente de produits informatiques, mais pas pour l’électroménager”. Pas facile !

La deuxième phase a constitué en la mise ne place de deux outils : l’activité partielle pour les entreprises, tout en le préfinançant ; et un outil de trésorerie qui propose d’emprunter alors que les entreprises n’ont pas de rentrée d’argent ! c’est une décision difficile.

La troisième phase sera celle du redémarrage. En matière de déconfinement, il n’y a en effet aucune indication claire : pas tout le monde en même temps, pas tous les secteurs, avec des protections pour les salariés, dans les transports, etc. Cette reprise nécessitera des investissements, qui n’étaient pas prévu, ce qui sera très difficile quand il n’y a déjà plus de marge de manœuvre.

Nous avons fait un sondage rapide auprès de nos adhérents : si les entrepreneurs disent avoir compris les mesures de confinement, ils disent ne rien comprendre concernant celles pour le redémarrage de l’activité ! Par exemple, doit-on comprendre que dès le 12 mai, que l’on est déconfiné ?

Ph.J. : En ce qui concerne la dette, les entreprises doivent emprunter ce dont elles ont véritablement besoin, pas forcément le plafond de 25% des trois mois de chiffre d’affaires comme proposé. La logique du gouvernement est d’éviter que le crédit inter-entreprises s’arrête et entraîne des défaillances en cascade.

De même, un prêt à taux zéro pour faire face aux charges fixes, cela ne me choque pas. Il doit permettre d’anticiper le rebond de l’activité. Il faut juste toujours garder à l’esprit que ce sont des sommes à rembourser. Certes, nous ne connaissons pas encore le taux d’intérêt qui sera fixé dans un an. D’où la nécessité de bien utiliser cette possibilité et de la combiner avec les autres outils que sont le report des remboursements repoussés de 6 mois par toutes les banques, l’activité partielle, etc.

P. V.-C. : Cette approche uniquement comptable n’est pas satisfaisante. Emprunter alors qu’on n’a pas de chiffre d’affaires n’est pas sain et il ne faut pas effectivement emprunter trop pour stocker l’argent.

Le vrai problème est que toutes les entreprises ne sont pas touchées de la même manière. Pour certaines, cette crise peut être une aubaine, par exemple, pour les assureurs. Pour les assurances, il faut comprendre qu’en plus des 8Md€ de primes qu’elles encaissent, elles vont récupérer l’équivalent de 2Md€ de plus à cause du non paiement des sinistres. Durant cette crise, ce n’est pas normal que certaines entreprises s’enrichissent pendant que d’autres d’appauvrissent ! Si les assureurs ne changent pas leur position, nous irons vers des contentieux majeurs !

Ph.J. : Je partage l’avis de Patrick : la réponse des assureurs n’est pas à la hauteur des enjeux. Je peux comprendre qu’un dispositif de catastrophe naturelle s’il était actionné mettrait en difficulté l’activité des assureurs dommages, ce qui doit être encore démontré parce qu’ils ont des réserves importantes… En outre, nous payons tous dans nos contrats des cotisations pour les catastrophes naturelles, la mutualisation doit permettre de faire face aux indemnisations, même partielles. De même, leur contribution au Fonds de solidarité est insuffisant. Le bras de fer du gouvernement avec les plus gros d’entre eux ne fait que commencer.

P. V.-C. :  De même, il se pose un problème du manque d’équité, je considère qu’il est à deux niveaux.

Tout d’abord, certains commerces n’ont pas eu d’autre choix que de fermer : je pense qu’à un moment, l’Etat ne pourra pas faire l’économie de regarder les conséquences de ses décisions par rapport à l’équité. Quand le gouvernement dit que le tourisme sera beaucoup touché, cela veut dire qu’intrinsèquement, qu’il admet que les pertes d’exploitation de certains seront plus importants que pour d’autres et qu’il faudra imaginer des outils pour compenser ceux qui ont été touchés de plein fouet par ses décisions.

L’approche est différente pour les entreprises qui ont décidé de ne pas travailler. Cette décision n’est cependant pas critiquable parce que les conditions de travail n’étaient pas garanties et que le risque était tout de même très important.

Ensuite, concernant le PGE, je souhaite un assouplissement pour les TPE. En effet, pour celles qui ont une capacité d’emprunt, il faudrait un déblocage quasi-automatique jusqu’à 12,5% du montant, afin qu’elles puissent faire face aux dépenses impératives. Pour emprunter d’avantage, elles devront ensuite fournir un dossier plus complet, avec une étude plus approfondie avec des plans de trésorerie, tout en sachant que faire un plan de trésorerie aujourd’hui, avec le manque de visibilité en ce qui concerne le redémarrage, est un exercice de haute voltige, voire farfelu !

La Chambre de commerce de Guadeloupe va défendre auprès du gouvernement cette position que l’Etat doit couvrir une partie des pertes d’exploitation pour les secteurs les plus touchés et doit assouplir le PGE pour permettre à nos entreprises de redémarrer.

Le second niveau d’iniquité concerne le traitement en fonction de la taille des entreprises.

Tout d’abord, l y a la masse des TPE, incapable de faire de l’optimisation fiscale, qui se défendent comme elles peuvent devant l’omniprésence de l’Etat.

Ensuite, il y a les PME, une partie des entreprises qui ont atteint un certain seuil, mais qui ne sont pas de grandes entreprises. Et puis, il y a les grandes entreprises et les multinationales.

Et bien, j’ai le sentiment que tout le monde n’a pas les mêmes armes face à la crise, que les choses ne sont pas équitables. Par exemple, pour les grandes entreprises et les multinationales, au regard du risque d’emplois présenté, le gouvernement leur porte une attention et des réponses particulières auxquelles n’accèdent pas la masse des petits qui, il faut le reconnaître, n’intéressent personne ! Or, tous les petits réunis, ils représentent plus d’emplois que les grands groupes !

Ph.J. : C’est d’ailleurs le slogan de l’artisanat !

P. V.-C. :  Soyons clairs, toutes les entreprises sont importantes dans la chaîne de création de valeur et de la création d’emploi. Il faut que cette importance soit également reconnue par tout temps, et encore plus par temps de crise.

Ph.J. : Remettons les choses dans le contexte : au regard de la surprise et de la virulence du virus, il fallait fermer pour arrêter sa propagation, parce qu’il fallait sauver des vies. Maintenant, le gouvernement semble avoir compris qu’il y a des secteurs, comme le tourisme, comme d’autres, qui ne pourront pas faire face seuls au redémarrage d’activité.

Par exemple, le secteur de la grande distribution a perdu un peu de chiffre d’affaires, mais pas tant que cela. En revanche, celui du tourisme, beaucoup. C’est pour cette raison d’ailleurs qu’il y a le 27 avril prochain un conseil interministériel spécifiquement autour de hôtellerie, de la restauration et de l’événementiel. Il faudra aussi se pencher sur l’aérien. Et chez nous, l’impact sur ces secteurs d’activité est d’autant important qu’ils commençaient à prendre une part significative dans nos produits intérieur brut (PIB), pas seulement l’hôtellerie organisée, mais aussi les AirBnB, etc.

Par exemple, nous avons une enquête réalisée auprès des commerçants dans la commune touristique du Marin, dans le Sud de la Martinique. Elle montre que les petits commerces alimentaires réalisent 2/3 de leur chiffre d’affaires avec les touristes. Quant les visiteurs ne viennent pas, ils sont directement pénalisés.

P. V.-C. :  Nous disons la même chose Philippe et moi : l’Etat a pris les bonnes mesures. Je veux dire simplement qu’il faut répartir la facture entre ceux qui auront dû payer plus, ceux qui auront eu à payer moins et ceux qui s’enrichiront.

> Comment appréciez-vous les propositions des collectivités locales pour faire face à la crise ?

Ph.J. : S’agissant de la Martinique, la réponse de premier niveau est acceptable. Il y a un fonds disponible pour toutes les entreprises sans être très excessif sur les exigences pour y accéder, afin de répondre à l’urgence. Il y a aussi le prêt territorial qui peut être un complément aux dispositifs nationaux.

En revanche, et là je rejoins Patrick, il n’y a rien en termes de redémarrage. En Martinique, il n’y a pour l’instant aucune réflexion, aucun plan d’investissement à contre cycle, car il est clair que les entreprises auront du mal à s’en sortir seules. Il serait souhaitable que le secteur public programme un certain nombre d’investissements pertinents, nécessaires ; il y en a aussi bien en Martinique qu’en Guadeloupe.

Il faudrait à la fois investir sur les besoins non couverts et réfléchir au modèle économique. La crise du coronavirus montre la dépendance de nos îles aux importations : il faut y réfléchir pour en sortir.

P. V.-C. :  Pour la Guadeloupe, la Région a pris une décision de bon sens : elle a décidé de concentrer ses moyens sur les entreprises réalisant moins de 120 000€ de chiffre d’affaires et moins de cinq salariés. C’est le Fonds régional d’urgence doté de 5M€. Pour les autres, elle renvoie celles qui réalisent plus de chiffre d’affaires aux dispositifs nationaux, dont le Prêt Garanti Etat.

Cette décision est sage parce que les collectivités elles-même vont souffrir de cette crise : il y aura moins d’octroi de mer, moins de taxe sur les carburants… à répartir, dans un contexte où la plupart de nos communes sont déjà surendettées. Un sujet dont personne ne parle encore en ce moment !

Maintenant, ce sont les instruments de la phase de redémarrage qu’il faut construire. A la Région s’affrontent les politiques, plutôt à l’écoute du monde économique, et les permanents qui militent pour la maîtrise des dépenses.

Or, je considère qu’il faut sauver l’entreprise France quelqu’en soit le prix et le coût ! Il faut investir pour pouvoir récolter, même si on doit endetter le pays et la Région pour 30 ans !

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