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Ouest guyanais : la lumière crue de l’Iédom

Ouest guyanais : la lumière crue de l’Iédom

L’absence de services publics, la difficulté de libérer le foncier détenu à 99 % par l’État pour les habitants de l’Ouest guyanais dans les bras des trafiquants.

L’Iédom Guyane vient d’effectuer une étude sur l’Ouest guyanais qui fera date : “Mieux connaître l’Ouest était une demande récurrente du monde économique et politique de Guyane. Cette note, que nous avons intitulée “L’Ouest guyanais, un enjeu économique et social majeur pour l’avenir de la Guyane”, est un condensé des problèmes rencontrés partout en Guyane”, résume David Fardel, chargé d’étude à l’Iédom de Guyane.

Cette note, d’une richesse incroyable et sidérante par ce qu’elle met en lumière, peut en effet avoir plusieurs lectures. Entre les lignes, on comprend que le désastre que vivent les populations de cette partie de la Guyane vient de la faiblesse des services de l’État, de la très lente mise à disposition du foncier, qui est pourtant important, des investissements publics qui ne sont pas à la hauteur des enjeux et de l’activité informelle qui domine l’activité économique et publique.

En effet, entre 1990 et 2020, la population de l’Ouest guyanais a été multipliée par quatre. Les services publics n’ont pas suivi la même tendance et l’informel y supplée. Par exemple, il n’y a pas de service de cantine : ce sont des tatis qui, à l’arrière de leur camionnette ou dans leur cour, nourrissent les écoliers à Saint-Laurent-du-Maroni. Un nombre non négligeable d’enfants ne sont pas scolarisés : alors que l’Ouest compte 40 % de jeunes de 11 à 17 ans, il ne dispose que de 35 % des collèges et 31 % des lycées.

L’informel supplée à l’absence de services publics

De même, en matière de transports publics, tout est à faire. Aucune commune de la communauté de communes de l’Ouest guyanais (CCOG) ne dispose d’un service public organisé de transport. Le transport en commun non scolaire est assuré par des taxis collectifs formels ou non, en covoiturage via des annonces sur Internet. Pour les communes du Maroni, la pirogue est le moyen de transport pour tout. La gendarmerie estime que 1000 pirogues circulent tous les jours sur le Maroni, transportant des enfants scolarisés mais aussi des marchandises de toutes sortes, des véhicules…

La difficulté pour libérer le foncier pèse sur l’organisation de l’Ouest guyanais. L’État détient 99 % du foncier dont 30 % à Saint-Laurent, 49 % à Mana et 73 % à Maripasoula avec un déblocage long et complexe. Résultat : 59 % de l’habitat à Saint-Laurent, 62 % à Mana relèvent du bâti spontané. En 2016, sur 19 200 résidences principales, 12 400 logements disposaient de l’électricité, or EDF recense 8200 clients résidentiels. Seuls 5376 logements sont reliés à un système de tout à l’égout. Le nombre de logements sociaux est notoirement insuffisant à l’Ouest : 25 pour 1000 habitant contre 64 pour 1000 sur l’ensemble de la Guyane.

Des collectivités endettées

Du côté des collectivités, elles sont toutes endettées et selon un rapport de 2018 de la Chambre régionale des comptes, les documents d’information financière et comptable sont incomplets, imprécis, voire inexacts, ce qui ne garantit pas la fiabilité des comptes. De même, la modernité du Centre hospitalier de l’Ouest guyanais, inauguré en 2019 et où 44 % des personnes soignées sont d’origine hors Union européenne, ne doit pas cacher la difficulté d’accès aux soins dans le reste de l’Ouest. L’insécurité se développe : un vol à main armé tous les trois jours, un tiers de la production mondiale de cocaïne passe par la Guyane et le Suriname, la Guyane étant devenue la porte d’entrée vers l’Union européenne.

Monter en compétence et en probité

La note de l’Iédom s’achève sur des préconisations : que les services publics s’organisent, que l’accompagnement notamment bancaire des entreprises soit renforcé, que d’importants investissements voient le jour : centrale électrique, dépôt pétrolier, grande distribution, pôle judiciaire et pénitentiaire, cité administrative, infrastructures de transport (aérodrome, ferry, pont…), construction de collèges, lycées, centres de formation post-bac, alimentation en eau potable… Un plan d’investissement de 2,1 Md€ est prévu. Mais s’il n’est pas accompagné d’une montée en compétence, son impact sur l’emploi demeurera restreint. Et puis, il faudrait que ceux qui sont en charge de construire ce bien commun de meilleure qualité résistent à l’envie de se constituer un patrimoine au cœur de la forêt.

Les interlocuteurs

L’Ouest guyanais couvre 40 956 km², soit 49 % de la Guyane. Il est constitué de huit communes regroupées au sein de la communauté de communes de l’Ouest guyanais (CCOG). Trois sont reliées uniquement par le fleuve Maroni (Maripasoula, Grand-Santi, Papaïchton), un uniquement par les airs (Saül) et les quatre restantes (Saint-Laurent-du-Maroni, Apatou, Mana, Awala-Yalimapo) sont reliées par la route à Cayenne après au moins trois heures de route.

Pendant une semaine, en mai 2019, les services de l’Iédom ont été en immersion auprès de tous les interlocuteurs concernés par l’Ouest guyanais : la Chambre de commerce, les responsables du BTP, des banques, des piroguiers, le rectorat, la gendarmerie, la DAF, la police aux frontières, la sous-préfecture, la CCOG, les habitants des quartiers informels…

Il en ressort que la population de l’Ouest guyanais est composite. Elle est constituée de Bushinengués, d’Amérindiens, de créoles, de métropolitains, d’immigrés chinois et de Sud-Américains. 42 % de la population est étrangère et ne maîtrise pas le français. 40 % de la population a moins de 15 ans. 73 % des habitants ont un niveau d’études inférieur ou égal à celui du brevet des collèges. En 2016, le taux de chômage était de 54,7 %. Parallèlement, recruter dans l’Ouest paraît difficile : 56,6 % des 906 projets de recrutement recensés par l’enquête sur les besoins de main-d’œuvre de Pôle Emploi en 2019 n’ont pas été réalisés.

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