Vision

Les natifs des outre-mer ne sont pas assez formés !

Les natifs des outre-mer ne sont pas assez formés !

Les commissaires aux comptes des outre-mer mettent en lumière cette faiblesse qui handicape l’activité économique.

Les commissaires aux comptes des régions d’outre-mer avaient un problème avec l’application de l’article 9 de la loi relative à la croissance et à la transformation des entreprises, dite loi PACTE, qui relève depuis 2019 les seuils d’intervention des commissaires aux comptes dans les sociétés de 4 à 8 M€ : s’il est appliqué en l’état, il provoquera selon eux un véritable séisme dans la profession. Ils ont donc obtenu de Bercy un différé d’application de deux ans, le temps pour eux de démontrer ce qu’ils annoncent au ministère des Finances et à la Chancellerie.

 

Arguments incontestables

Pour avoir des arguments incontestables et ne pas simplement déployer un argumentaire corporatiste, ils ont décidé de confier à PrimeView la réalisation d’une étude avec un triple objectif : comprendre la dynamique entre diplômes et emploi dans ces territoires, caractériser leur tissu économique, et bien sûr démontrer l’utilité de la profession de commissaires aux comptes dans de tels espaces économiques.

 

Méthodologie originale

L’originalité de cette étude vient de la méthode choisie par le cabinet PrimeView : celui de répartir l’ensemble des départements français, dont les sept d’outre-mer dans cinq catégories homogènes (voir encadré ci-après). C’est la première fois qu’une telle approche est réalisée : on est même surpris que personne n’y ait pensé auparavant. Elle a l’avantage de casser bien des codes et des clichés.

Le premier : l’éloignement, qui se fait sentir sur le prix des billets d’avion, est une vraie difficulté propre aux territoires ultramarins et est une source d’inégalités. En revanche, l’outre-mer partage avec quelques territoires métropolitains peu développés la problématique de l’éloignement géographique jusqu’aux centres politiques et administratifs. L’éloignement ne peut donc pas expliquer le déficit de développement.

 

Des stéréotypes

Le second : l’exiguïté des marchés. Sauf pour la Guyane, la surface terrestre des territoires d’outre-mer est limitée, mais, selon PrimeView, la densité de leur population en fait des lieux où l’offre est face à une demande solvable. Selon ce cabinet, cette exiguïté peut troubler le jeu normal de la concurrence, génère la cherté des prix, voire crée des situations de rente si les outils de régulation appliqués sur le continent y sont absents. PrimeView montre également que ces territoires négligent un domaine qu’ils ont pourtant vaste : il s’agit de la surface maritime. L’étude ne fait que mettre en lumière cette vision instillée de longue date, et donc complètement intégrée par des générations, que la mer sépare alors qu’elle relie et est vectrice d’activités économiques tout à fait rentables, pas seulement celles issues de la pêche. Ce stéréotype est en train d’être mis à mal par les jeunes générations.

Le troisième : la dynamique démographique. Sauf en Guyane, la Martinique et la Guadeloupe sont en perte de vitesse au niveau démographique. Ces deux territoires voient leur population d’actifs diminuer tandis que celle des seniors augmente. L’étude touche du doigt la problématique de l’attractivité de ces territoires pour les jeunes générations. Ils sont pour l’instant dans l’incapacité de générer des activités nouvelles attirantes pour les générations diplômées, qui seraient capables de créer une nouvelle dynamique vertueuse de développement (voir encadré).

 

Étrange fuite des cerveaux

En Guyane, la problématique est tout autre : la dynamique démographique pose surtout le problème de l’intégration de ces nouvelles forces vives.

La quatrième : la fuite des cerveaux. PrimeView montre qu’elle est elle aussi toute relative dans les territoires d’outre-mer par rapport à leur groupe d’appartenance. Ceux-ci ne peuvent donc imputer la faiblesse de leurs performances à la seule fuite des cerveaux. Elle est aussi toute relative quand on compare à ce qui se passe dans les autres territoires du groupe des Déclinants. Si l’étude constate un flux migratoire des diplômés de l’enseignement supérieur, elle est bien moins importante que celle observée dans les groupes de référence.

 

Des natifs d’outre-mer pas formés

En fait, cette étude met en lumière un fait que personne n’attendait : celui de constater que les natifs des territoires ultramarins sont nettement moins diplômés que ceux des groupes auxquels ils appartiennent !

De même, selon les sources du ministère des Armées, plus de 20 % des jeunes natifs des outre-mer ont des problèmes de lecture : que fait l’Éducation nationale !

Et la deuxième réalité mise en lumière par l’algorithme est que les diplômés fuient ces territoires à cause du modèle de société proposé !

Outre de confirmer l’intérêt de la profession de commissaires aux comptes dans ces territoires dont l’organisation jusqu’alors a été pensée intrinsèquement peu tournée vers l’excellence, PrimeView pointe les leviers sur lesquels les décideurs locaux devraient insister s’ils veulent que leurs territoires décollent. Vraiment.

 

Illettrisme et contre-performances économiques

Dès la page 3 de la synthèse de son étude, PrimeView jette un pavé dans la marre : “Les natifs des territoires ultramarins ne sont pas assez formés !” Quelques lignes plus bas, il enfonce le clou : “Le phénomène commence dès les petites classes.” Et il dure : 39 % des natifs de la Martinique, 38 % en Guadeloupe et 37 % en Guyane n’ont aucun diplôme, voire sont illettrés ! Selon l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme, 20 % des natifs de la Guadeloupe et de la Guyane, 13 % en Martinique, contre 7 % en France continentale sont illettrés ! Ces chiffres datent de 2009 pour la Guadeloupe, 2011 pour la Guyane et 2014 pour la Martinique, preuve que la situation s’est sans doute dégradée : lors des tests durant la Journée de défense et de citoyenneté de 2015, les taux d’illettrisme étaient mesurés à 16 % en Guadeloupe, 19,5 % en Martinique et 28,8 % en Guyane !

Ces chiffres expliquent par eux-mêmes les contre-performances dans lesquelles se trouvent les tissus économiques des Antilles-Guyane : un niveau de travail au noir, estimé à 26,5 % en Guadeloupe, à 20 % en Martinique, et stratosphérique en Guyane par PrimeView !

Un niveau de non-diplômés élevé, un pourcentage important d’illettrés : un cocktail qui empêche les acteurs de ces tissus économiques de se projeter ailleurs que dans l’immédiateté. Résultat : des taux de travail au noir estimés à 27% en Guadeloupe, à 20% en Martinique et  stratosphériques en Guyane !

 

La méthode

Pour sortir des formules rabâchées des spécificités, le cabinet PrimeView, choisi par les commissaires aux comptes d’outre-mer, a déployé une méthode en deux étapes. La première a été de répartir les 101 départements français en cinq catégories homogènes : les Attractifs, Paris et sa couronne, les Intermédiaires, les Déclinants et les Émergents. Les sept territoires d’outre-mer étudiés se retrouvent dans trois catégories : les Émergents pour la Guyane et Mayotte ; les Intermédiaires pour La Réunion, la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie, et enfin les Déclinants pour la Martinique et la Guadeloupe.

Pour parvenir à ces cinq groupes homogènes, PrimeView a utilisé des données exhaustives de population : 2020 et 2020, de superficie, de densité (2020) et d’évolution de population. L’agence a en outre appliqué la méthode des k-moyennes qui partitionne les données dans l’objectif de créer des territoires regroupés par leurs ressemblances. Les territoires ultramarins dans les trois catégories où ils se trouvent sont considérés comme similaires aux départements nationaux de la catégorie.

>>> Ainsi, la Martinique et la Guadeloupe se retrouvent dans le groupe des Déclinants avec l’Aisne, l’Allier, les Ardennes, l’Ariège, le Cantal, la Charente, le Cher, la Corrèze, la Creuse, l’Eure-et-Loir, le Gers, l’Indre, le Jura, le Loir-et-Cher, la Haute-Loire, le Lot, le Lot-et-Garonne, la Lozère, la Manche, la Haute-Marne, la Mayenne, la Meuse, la Nièvre, l’Orne, les Hautes-Pyrénées, la Haute-Saône, la Haute-Vienne, les Vosges, l’Yonne et le Territoire de Belfort.

Les territoires du groupe des Déclinants sont à dominante rurale. Peu peuplés, ils accusent généralement un certain retard de développement économique et se caractérisent souvent par une baisse de leur population.

>>> Quant à La Guyane et Mayotte, ce sont les deux seuls territoires dans le groupe des Émergents : ils sont trop hétérogènes et sans comparaison avec les autres départements français.

 

La dynamique vertueuse des diplômés

La dynamique économique n’est pas le fruit du hasard. Elle ne se construit pas à pas, avec à chaque étape des acteurs conscients qui jouent pleinement leur rôle. Un territoire qui ne prend pas la peine de permettre à ses natifs d’acquérir une solide connaissance des fondamentaux que sont l’écriture, la lecture, le calcul et plus globalement la compréhension, se condamne à demeurer un territoire de seconde zone. Aucune critique à cela si ce n’est une décision déterminée, sauf qu’elle-même immanquablement à tous les extrémismes.

Disposer d’un nombre important de diplômés, non pas de personnes à qui un diplôme a été “donné” pour ne pas faire mentir les statistiques, mais d’individus autonomes, en capacité de se projeter à titre personnel dans leur vie, capables de générer du pouvoir d’achat, de consommer des services, qui eux-mêmes créent des emplois et qui par ricochet permettent aux familles moins nanties de pouvoir imaginer financer des études supérieures pour leurs enfants et ainsi entrer dans la dynamique vertueuse du développement de la connaissance.

 

Audits des commissaires aux comptes : la situation aux Antilles-Guyane

Pour la campagne 2019 des commissaires aux comptes aux Antilles-Guyane, 2,1 % des entreprises ont été auditées, ce qui est faible. En croisant avec les chiffres de l’INSEE, ce sont 3 % des entreprises dans la catégorie des Déclinants qui devraient être auditées. Rapporté aux données de l’INSEE, seulement 1,7 % des entreprises sont auditées en Guadeloupe, 2,1 % en Martinique et 2,5 % en Guyane, ce qui place ces départements parmi les moins suivis. Dans les territoires d’outre-mer, une majorité des entreprises auditées sont des entités solitaires, non reliées à des groupes.

Lors des campagnes d’audits entre 2015 et 2019, les commissaires aux comptes d’outre-mer ont observé une augmentation sensible des irrégularités (non-conformité par rapport à la loi, aux textes réglementaires, etc.) ou des inexactitudes (erreurs de calcul dans les comptes, problèmes de présentation des comptes, etc.) pour atteindre 6 % pour la Guadeloupe, 8,1 % pour la Martinique et 6,8 % pour la Guyane. PrimeView constate qu’outre-mer, plus l’entreprise affiche un chiffre d’affaires important et un effectif élevé, plus elle a des chances d’avoir des inexactitudes ou des irrégularités dans ses comptes !

Durant ces mêmes campagnes, le taux d’alerte aux présidents des conseils d’administration et de directoire est également élevé dans les territoires d’outre-mer : 2,2 % en Guadeloupe, 3 % en Martinique et 1,8 % en Guyane. Signalons le taux de 6,5 % pour Saint-Martin… D’une manière générale, le taux d’alerte est plus important outre-mer que sur le reste du territoire national : alors que 2 % des audits sont réalisés outre-mer, 4 % des alertes viennent de ces territoires. Elles portent principalement sur des entités qui n’appartiennent pas à un groupe et qui réalisent moins de 8 M€ de chiffre d’affaires. Le relèvement du seuil risque donc de mettre sous les radars un certain nombre d’entreprises qui ne sont pas vertueuses dans leur exploitation.

Lors de leurs contrôles, les commissaires aux comptes des outre-mer constatent également un nombre significatif de faits nécessitant des signalements au procureur de la République. En 2018, le taux est de 0,7 % pour la Guadeloupe, 0,8 % pour la Martinique, 1,8 % pour la Guyane. Le taux en France continentale est de 0,5 %. Proportionnellement, sur le total des audits avec révélations, 8,1 % viennent de Guadeloupe, 9,5 % de Martinique-Guyane. Par ailleurs, 33,3 % en Guadeloupe, 42,9 % en Guyane des entreprises auditées ayant fait l’objet d’alerte ont également eu des révélations au procureur. Dans la catégorie des Déclinants, seulement 48,7 % des comptes sont certifiés sans réserve.

 

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