Entretien

L’Entrepreneur des Outre-Mer : “Pour être efficace, il faut être dans une ambiance !”

L’Entrepreneur des Outre-Mer : “Pour être efficace, il faut être dans une ambiance !”

Il m’est donné de rencontrer beaucoup de gens. Des personnes parfois sincères, totalement elles-mêmes ; d’autres plus cachées, mais qui recherchent tout de même l’échange au-delà de la seule économie. Celles de cette seconde catégorie veulent toujours insérer le dialogue dans un cadre étroit alors qu’elles le souhaitent débridé au fond d’elles. Cette gageure, je ne m’en soucie guère, les laissant venir par elles-mêmes à la conscience de la joie de l’ouverture totale. Au-delà des mots, ma voix, mes rires, mes silences, mes attentes, mes interruptions ouvrent chaque fois des brèches où nous nous engouffrons toujours avec plaisir. Nous n’en ressortons jamais indemnes. J’adore ces rencontres du Verbe !
Pour ce premier entretien, saluant le retour à une publication mensuelle de notre magazine, j’ai donc imaginé un échange entre moi-même et un être composite qu’est l’Entrepreneur de l’Outre-Mer.

De longue date, au-delà d’écrire sur l’économie, je m’attache à comprendre les processus qui créent les choses, de manière à les amplifier si elles sont positives, à les transformer, si elles sont négatives. Nous venons de vivre deux événements inattendus : le confinement, les personnes mises à l’abri, et l’arrêt volontaire de l’économie par le gouvernement. Ces deux événements ne sont pas neutres. Dans notre numéro de juin, nous avons donné la parole aux grands acteurs pour comprendre leurs réactions immédiates. Dans ce numéro, nous voulons aller plus loin. Cher Entrepreneur de l’Outre-Mer, comment avez-vous reçu l’annonce du président de la République ce 16 mars ?

C’est un cas de force majeure que je comprends. La situation a été gérée à peu près de la même manière dans le monde : confinement, ralentissement de l’économie. Si on avait confiné brutalement, le monde aurait été mis en faillite. Le président Emmanuel Macron vient d’ailleurs de le dire : on ne peut pas complètement arrêter la machine économique. En attendant que tout soit relancé, on fait le dos rond et on attend que ça se passe. Je suis resté presque deux mois sans venir une fois à mon bureau, moi qui voyageais jusqu’alors tout le temps entre les continents !

 

Que faisiez-vous durant vos journées confinées?

Je bouquinais, j’étais sur mon iPad, je m’occupais de mes orchidées…

 

S’occuper d’orchidées laisse le champ libre à la réflexion : à quoi pensiez-vous ?

J’ai réfléchi beaucoup au devenir de nos territoires. Chaque territoire est différent : à La Réunion, c’est très paisible ; en Nouvelle-Calédonie aussi avec des mesures de protection encore plus draconiennes. En Guadeloupe, c’est calme. Il n’y a que la Martinique qui se montre turbulente en ce moment. Ce sont mes sujets de réflexion.

 

Où vous emmènent-ils ?

Je suis de nature optimiste : nous avons connu cela en 2009, cela va passer. Le principal problème de l’outremer est le taux de chômage : 18% en Martinique, 20% en Guadeloupe, 23% en Guyane, 24% à La Réunion contre 8% en métropole. C’est le fonds du problème. Dans les 18% de chômeurs de la Martinique, j’aimerais bien connaître le curriculum vitae de chacun : il doit y avoir une majorité de décrocheurs. Je pense que l’Éducation nationale ne fait pas bien son boulot outre-mer. La décision d’Emmanuel Macron consistant à réduire le nombre d’élèves par classe à 12 est très bien, mais les effets ne se feront sentir qu’à long terme.

N’y a-t-il pas un moyen pour accélérer le processus ?

Je suis quelqu’un qui doute beaucoup. Je regarde constamment comment font les autres et je veux comprendre pourquoi ils font mieux que moi. J’observe les territoires pour comprendre pourquoi il y en a certains qui vont mieux que d’autres. Par exemple, si la Guadeloupe doit faire encore quelques efforts en matière de propreté, sur le nombre de panneaux publicitaires, etc., elle va incontestablement mieux que la Martinique.

 

Comment l’expliquez-vous ?

Le personnel politique y est de meilleure qualité en ce moment. Je crois au benchmarking : personne n’a la science infuse, c’est en parlant avec les autres qu’on progresse.

 

Cette qualité est-elle simplement liée au niveau intellectuel ? Dans d’autres pays, il y a des personnes qui sont arrivées à leur tête qui n’avaient pas un niveau livresque élevé, mais qui, en s’appuyant sur la préservation du bien commun et l’intérêt général, ont fait de grandes choses…

J’en reviens toujours à l’éducation. Sans paraître affirmatif, – parce que je suis un homme de doute – je pense que c’est la clé. C’est pour cela que faire grève dans ce secteur, quelles que soient les revendications, n’est pas une solution parce que les conséquences sont plus graves que les difficultés du moment.

Faut-il être tout le temps dans la compétition ?

Nous sommes aujourd’hui dans une course, une compétition pour se développer. Dans cette course, je retiens dix principes : l’éthique, bien se comporter avec ses clients, ses fournisseurs, gros ou petits ; la conscience de la fragilité, rien n’est acquis ; la diversité ; l’attention aux évolutions – peut être que dans 10 ans, les supermarchés n’existeront plus – ; la compétence ; la nécessité du développement, un groupe doit se développer en permanence ; l’enthousiasme…

 

Il en manque trois…

Humm….

 

Vous semblez hésiter à partager… Alors je vais vous faire une confidence. Quand je suis revenue à la Martinique voilà 24 ans, je savais produire des journaux : écrire, corriger, maquetter, faire imprimer, organiser la distribution. Mais créer une entreprise, je ne m’en sentais pas capable. Je ne voyais pas comment faire. Je suis donc allée voir un dirigeant d’un grand groupe aujourd’hui, mais en phase de développement à l’époque, que j’avais interviewé. Je lui ai soumis le problème. Au lieu d’un long discours, il m’a confié le livret d’accueil de son entreprise. Dans cet ouvrage d’une quinzaine de pages, tout y était condensé : ses valeurs, le pourquoi des choses, les objectifs,  l’organigramme, les fiches de poste… Je l’ai copié en l’adaptant à ma personnalité. Ce petit ouvrage m’a permis de gagner dix ans et d’éviter bien des erreurs. Cet esprit du partage et du don sans attendre en retour, je l’ai insufflé dans mon entreprise. Je pense que si Inter-Entreprises n’était qu’un magazine pour me permettre de seulement m’en sortir, il serait déjà arrêté depuis longtemps. C’est parce que je partage tout ce que je comprends avec mes lecteurs qu’il perdure.

Cher Entrepreneur de l’Outre-Mer, continuons notre cheminement dans cette période particulière : comment avez-vous géré vos activités à distance ?

Nous avons fait beaucoup de réunions en visioconférence. L’habitude de se réunir tous les mois a été conservée, mais en visio. Elles pouvaient être très longues, trois heures, quatre heures, parce qu’il fallait que chacun puisse expliquer ce qui se passait dans son territoire, afin que nous puissions bien apprécier les situations pour prendre de bonnes décisions. Ce temps n’est pas du temps perdu : c’est aussi du temps où chacun écoute l’autre, afin que nous puisions les bonnes idées chez les uns pour les appliquer chez les autres.

 

Vous aviez déjà l’habitude de vous réunir régulièrement, de vous parler, de vous écouter. Le Covid n’a donc rien changé…

Les bonnes habitudes prises par temps calme deviennent des réflexes efficaces par mauvais temps. Seule la technique était nouvelle.

 

Comment analysez-vous les conséquences de l’arrêt de l’activité  ?

Si l’alimentaire a mieux tenu, dans d’autres secteurs, c’est catastrophique : l’automobile plonge de 80%, le béton et tout ce qui concerne la construction est également à -80%. Ceux qui ont la chance d’être diversifiés et qui gèrent correctement leurs affaires s’en sortiront mieux que ceux qui ne sont que sur un métier et sur un territoire. Pour beaucoup de petites boutiques, c’est catastrophique !

Le confinement a conduit au recours massif au télétravail : pensez-vous que cela va perdurer ?

Je ne le crois pas. Pour être efficace, il faut être dans une ambiance. Partager un “bonjour”, un sourire : on est content de cette petite seconde de convivialité que l’on n’aurait pas si chacun était chez soi. En se rencontrant, on fait équipe.

 

Le terme “ambiance” va jusqu’où pour vous ?

C’est très important pour moi ! L’ambiance, c’est faire beaucoup de terrain, aller à la rencontre des équipes. Mon ADN, c’est d’aller dans les entreprises. Mon groupe vient de faire une acquisition importante : une entreprise donc le dirigeant n’allait jamais dans ses magasins. Je ne suis même pas certain qu’il savait où se trouvait le territoire d’outre-mer où ils étaient implantés !

 

Poursuivons notre déambulation covidienne : comment avez-vous déconfiné vos entreprises ?

Petit à petit. Nous avons fait confiance aux responsables des unités : ce sont de vrais patrons. Nous avons une organisation très décentralisée : nous ne sommes pas du genre à sortir des circulaires applicables partout !

 

Et les mesures gouvernementales, comment les appréciez-vous ?

Je ne peux pas émettre de critiques sur un sujet où personne ne connaît l’avenir. Le président du Brésil croit le connaître, le président des Etats-Unis croit le connaître : voyez les résultats. Les Européens font différemment… Ce que j’observe, c’est que les choses sont plutôt bien gérées en France. L’Etat a sorti son carnet de chèques, il n’y a pas trop de faillites pour l’instant.

 

Durant les 60 dernières années, sur les secteurs d’activité où vous avez entrepris, vous avez fait des prévisions, vous les avez réajustées par rapport à la réalité et vous avez prospéré. Le Covid-19 et plus largement les chaos éruptifs qui touchent le monde, mettent l’imprévisibilité au cœur du système. Comment projette-t-on une activité, un groupe, dans un monde aussi instable ?

Je regarde ce qui marche et je garde en mémoire les revers de fortune comme Kodak, Ho Hio Hen ou encore Boussac, première fortune de France qui a achevé sa vie ruiné dans un appartement prêté par un ami.

 

Quel peut être un demain ?

Les pays sont comme les entreprises : vous gérez bien, vous montez les marches de l’escalier ; vous gérez mal, vous les descendez. La France était cinquième puissance du monde, aujourd’hui, elle est sixième. Si on ne la réforme pas, elle sera septième voire huitième.

Voilà 32 ans, La Réunion était un territoire très en retard par rapport à la Martinique. Une de mes certitudes est que les hommes sont aussi compétents partout, qu’ils soient Chinois, Indiens ou autres. La Réunion a eu deux hommes qui l’ont fait décoller : Michel Debré qui lui a appris à réfléchir à 10 ans, et Paul Vergès, habité par une vision de territoire et de sa diaspora.

Je suis obsédé par le benchmarking : à La Réunion, le monde économique et le monde politique, quel que soit le bord, se parlent sans arrêt, non pas pour se combattre, mais pour construire ensemble.

Comment transposer cette manière de faire aux Antilles-Guyane, singulièrement à la Martinique ?

Je ne sais pas…

 

Vraiment ?

Humm….

 

Je pense que nous sommes à la fin d’un cycle qui a eu des grandeurs mais qui a aussi conduit à la situation dans laquelle nous sommes. C’est la même pièce qui se joue dans le monde et dans l’outre-mer français. Ses caractéristiques : paupérisation des populations, inégalités croissantes, dégradation de la nature, etc. Coronavirus ou pas, le monde va continuer, avec ou sans nous. L’Homme est lilliputien sur quelque chose de nettement plus grand. La question est de savoir, sur le temps qui reste, ce que nous allons faire. Durant le cycle qui s’enclenche, sèmerons-nous d’autres graines afin que poussent des arbres différents  ?

J’échange beaucoup avec un opérateur important du tourisme. La Martinique reçoit 600 000 touristes à la semaine, 400 000 touristes d’un jour. A la Guadeloupe, il y a 750 000 touristes à la semaine et 350 000 touristes d’un jour. Et la Caraïbe, c’est un fleuve de touristes.

Honfleur : 15 000 habitants, 3 millions et demi de touristes.

Nous pourrions imaginer 2 millions de touristes d’une semaine en Martinique. Cela veut dire beaucoup de restauration, un festival de musique caribéenne, d’art contemporain, etc.

L’hôtellerie est un secteur que j’observe, où j’envisage d’investir par civisme. Pour que l’hôtellerie fonctionne, il faut augmenter les prix de 5%. Dans tous les comptes d’exploitation que je vois, les entreprises perdent 2% par an et quand elles gagnent, c’est 1%, 2% : ce n’est pas suffisant. Quand vous avez un hôtel de 100 chambres, il ne faut pas plus de 70 personnes pour équilibrer les comptes. A Sainte-Lucie, un hôtel de même capacité aura 400 salariés et une attention différente au client. Toute la difficulté de ce secteur vient de là.

Sorti du Japon, de l’Europe et des États-Unis, le salaire moyen tourne autour de 500€ pour 48 heures de travail. Le plus bas que je connaisse est Madagascar avec 40€. C’est cela le problème.

 

Dans quel sens est-ce un problème ?

Humm…

 

Le Coronavirus a ceci d’intéressant que tout le monde, riches, pauvres, jeunes, vieux, hommes, femmes, noirs, blancs, adultes, seniors, enfants, nourrissons, a dû ralentir voire s’arrêter. Pour les entreprises, l’impact est le même : des pertes plus ou moins importantes, mais pour tout le monde. Que faire après ce K.O. debout, cet ippon asséné à l’espèce humaine par d’un organisme vivant indiscernable à l’œil nu ? Est-ce qu’on repart comme avant dans la course folle et le fol espoir de retrouver un “comme avant” ? Ou est-ce que l’on accepte la perte, on comprend ce qui l’a créée et on change les bases ? Cher Entrepreneur de l’Outre-Mer, demeurerons-nous encore avec quelques îlots de riches au milieu d’un océan de pauvres ou allons-nous tenter une plus juste répartition des richesses ?

Humm…

 

Ce sont de vraies belles questions ouvertes que je vous offre. Qu’est-ce qui vous fait demeurer optimiste ?

J’ai la chance d’être installé dans une quinzaine de territoires : quand l’un fonctionne moins bien, un autre vient compenser.

C’est l’optimisme de l’entrepreneur. Qu’est-ce qui alimente votre optimisme personnel ?

L’impression de participer au progrès. Cette recherche des clés du développement au sens large du terme m’intéresse. Au fond de moi, je pense qu’un pays est comme une entreprise. Aujourd’hui, même si les dirigeants ont la volonté de transformer les choses, il y a des résistances. Comment les vaincre ?

 

Ces résistances ne viendraient-elles pas d’une trop grande absence de coopération, acceptée par les peuples jusqu’alors et devenue insupportable aujourd’hui ? L’approche dominante du moment est encore très martiale : du genre «rentre dans le rang ou crève !» De par le monde, les peuples montrent qu’ils ne veulent plus de cette méthode…

Humm…

Je crois au temps : il parvient toujours à faire tomber les résistances…

Mais moi, je n’ai plus le temps !

 

Comment avez-vous apprécié les déboulonnages de statuts et toute cette effervescence ?

Pas bien. Pas bien du tout. Et il n’y a eu aucune intervention d’homme politique pour condamner fermement tout cela. Mais des propos condamnant molement tout en les excusant. Y’a toujours 50/50 quoi… Et vous ?

 

Pour moi, ce genre de bêtise arrive quand on se sent impuissant. Je partage votre avis que les gens sont intelligents. Comme vous, je pose l’intelligence de chacun comme principe. N’importe quel être intelligent, quand il se retrouve face à un mur, ne voyant aucune perspective, est capable des pires bêtises. Vous expliquez que ce qui vous tient en haleine joyeuse sur la durée, c’est cet espoir de progresser, de gagner, de transformer, d’avancer. Cette émulation créative vous permet de canaliser votre énergie vers autre chose que vers la partie la plus sombre, la plus renfrognée et la plus revancharde de l’échec. Les habitants de nos territoires, et singulièrement de la Martinique, cumulent depuis plusieurs années des désespoirs sans reconnaissance : ils se découvrent contaminés pour des générations par le chlordécone ; ils ne perçoivent aucune perspective économique attractive puisque les leaders passent leur temps à s’invectiver ; le chaos du monde leur montre en outre que l’herbe ne sera pas forcément plus verte ailleurs puisque jamais les affaires du monde n’ont été concentrées en aussi peu de mains et qu’on se retrouve dans la déclinaison du même partout. Que lui reste-t-il ? Casser les jouets de ceux qu’ils considèrent comme les responsables de cette indigence.

Si cette revendication de sortir de l’espace public ces noms et symboles qui ne perpétuent qu’une seule lecture de l’histoire est légitime, le faire de cette manière affaiblit la démarche. Ce sont donc des bêtises, mais provoquées par un système qui génère du désespoir, qui gâche les énergies. Comment faire pour que le système ne broie plus l’individu ? Personne ne parviendra à me convaincre que se faire gazer, tabasser ne laisse pas de traces qui, même si on obtient réparation, de détruisent pas l’individu à petit feu. On peut ne conserver que l’image du héros, mais elle s’effrite dans la solitude de la nuit, parce que, comme l’écrit Christiane Taubira dans son dernier ouvrage, elles sont peuplées d’épines.

Je n’ai pas la clé.

 

Je ne suis pas désespérée…

Moi non plus.

 

Je vais vous expliquer pourquoi je ne suis pas désespérée. Là encore, cela a à voir avec les leçons venues de l’expérience coronavirus. Le message d’annonce du confinement de M. Macron a créé un niveau d’anxiété d’intensité maximale chez les Français, ça n’avait peut être pas été prévu le gouvernement. Au moment du déconfinement, à coup d’injonctions culpabilisantes, les dirigeants pensaient pouvoir pousser les Français dans les magasins, bien conditionnés qu’ils étaient par la publicité, pensaient-ils. Or, rien n’y fait. Résultat : la peur du lendemain perturbe aujourd’hui le système parce que son carburant, la frénésie d’achat, manque.

Même si le niveau de peur demeure encore élevé, aujourd’hui entretenu par le décompte des contaminés et le développement de mesures contraignantes, il va diminuer, parce que le vent n’est jamais tout le temps cyclone. A l’heure de l’accalmie, les peuples auront peut-être découvert la puissance de simplement se détourner des choses. Qu’il en soit de même pour l’Entrepreneur de l’Outre-Mer.

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