Entretien

Geoffroy Roux de Bézieux : “Être en prise directe avec les territoires”

Geoffroy Roux de Bézieux : “Être en prise directe avec les territoires”

Pour Geoffroy Roux de Bézieux, le Medef doit se transformer pour mieux coller aux besoins de ses adhérents en régions. En outre, pour lui, le dérapage des délais de paiement des collectivités outre-mer ressemble à de la cavalerie.

Que vous a inspiré la vue de M. Martinez, leader de la CGT, se faire huer et protéger par les forces de l’ordre lors du dernier défilé du 1er mai  ?

Personne n’a vu venir le mouvement des Gilets jaunes, et cet incident est le signe de la difficulté que traversent les corps intermédiaires, et singulièrement les syndicats de salariés. Coupés de leur base, parce que leurs représentants occupent ces postes à plein temps, ils sont en train de mourir à petit feu.

Cette situation menace aussi les syndicats patronaux. Au Medef, nous en sommes conscients, c’est pour cela que nous sommes en train de faire évoluer nos statuts afin de donner davantage de pouvoir aux territoires, alors que jusqu’alors il était principalement détenu par les fédérations patronales. De même, il sera désormais inscrit dans les statuts que le Medef de l’outre-mer a un représentant au conseil exécutif.

Qu’est-ce qui mettrait le Medef à l’abri d’une mort à petit feu ?

La seule chose qui nous distingue vraiment des syndicats de salariés est que nous sommes des entrepreneurs en activité, en prise directe avec ce que vivent nos adhérents. C’est cela qui change tout.

Vous achevez une première tournée aux Antilles et en Guyane : qu’en avez-vous retenu ?

Outre d’être une promesse de campagne, je suis venu pour comprendre et apprendre afin d’être le porte-parole de toutes les entreprises, quels que soient leur taille, leur secteur d’activité et leur situation géographique.

Les DOM/TOM sont encore trop souvent perçus comme des territoires qui coûtent et leurs niches fiscales. Or, nous sommes dans une période favorable pour renverser cette approche. Le principe de la “mondialisation paisible” est remis en cause. Dans ce nouveau contexte, les régions ultrapériphériques et les DOM deviennent des atouts, car elles sont des têtes de pont partout dans le monde et nous pouvons nous organiser pour vendre ensemble.

Cette idée est intéressante. Or, le ciel autour des territoires d’outre-mer n’est pas ouvert…

C’est un problème que je découvre.

Les chefs d’entreprise locaux vous ont sensibilisés aux délais de paiement des collectivités anormalement longs aux Antilles-Guyane : qu’en pensez-vous ?

J’ai effectivement découvert cette situation tout à fait anormale, parce que cela veut dire que les communes sont structurellement déficitaires et qu’une majorité d’entre elles sont en faillite virtuelle. J’ai également découvert les problèmes de paiement entre les collectivités qui se répercutent sur les entreprises et les choses se seraient dégradées durant les trois dernières années. Si le problème n’est pas réglé sur le long terme, nous sommes face à de la cavalerie.

Il faut bien comprendre que cette situation provoque la mort d’entreprises, empêche de nouvelles embauches dans celles qui résistent, voire décourage des entrepreneurs d’en créer.

Pour en sortir, un des postes pourrait être la publicité des noms des mauvais payeurs, voire la mise en place d’un observatoire des dépenses et des paiements.

Comment appréciez-vous la loi Pacte qui vient d’être votée  ?

Ce texte comporte un certain nombre de mesures qui vont dans le bon sens, mais il n’est pas révolutionnaire. Par exemple, la suppression du forfait social pour les entreprises de moins de 250 salariés est une bonne chose, de même que la suppression du seuil de 20 salariés et la prise en compte du dépassement de seuil au bout de cinq ans.

Qu’en est-il de la raison d’être de l’entreprise  ?

Cette partie du texte concerne surtout les entreprises d’une certaine taille. La loi leur demande en effet de réaffirmer sa vocation. Mais l’objectif premier d’une entreprise demeure de faire du profit.

Le gouvernement envisage de réduire le nombre de niches fiscales : qu’en pensez-vous ?

Tout d’abord, je n’aime pas l’expression “niches fiscales”. Globalement, le niveau de taxation en France est aujourd’hui de 48 % contre 38 % en Allemagne par exemple. L’augmentation a été continue durant les trente dernières années. Pour réduire les différentiels fiscaux, les gouvernements successifs ont octroyé des niches fiscales qui sont des béquilles.

Le problème est que depuis décembre, le gouvernement a octroyé 17 Md pour le pouvoir d’achat. Pour ne pas augmenter les impôts, il a choisi de réduire voire d’annuler des niches fiscales. Celles concernant les DOM sont préservées pour l’année 2019.

Soyons clairs : les entreprises veulent bien participer à l’effort national. Cependant, nous avons besoin de stabilité fiscale.

Comment voyez-vous l’avenir  ?

L’État français, de plus en plus impuissant, demandera de plus en plus de choses aux entreprises. Par exemple, pour l’apprentissage, il demande que les entreprises corrigent les défauts de l’Éducation nationale, voire des familles. Beaucoup trop de jeunes sortent de l’école sans connaissances techniques, en ayant des problèmes de comportement, voire en étant illettrés. Ces demandes ne vont pas s’arrêter : les entrepreneurs doivent en être conscients.

 

 

Elections européennes

Outre l’augmentation de la participation, surtout des jeunes, ces élections ont mis en lumière deux thèmes. Le premier thème est la souveraineté : le peuple européen est inquiet de la montée des tensions économiques dans le monde. D’un côté, il y a la Chine avec ses productions largement subventionnées ; de l’autre, l’Europe où ce principe est banni. Les peuples et les entreprises revendiquent de la réciprocité et l’émergence d’un nouveau modèle d’échanges plus équilibré.

Le second thème est l’inquiétude face au bouleversement climatique. Il n’y a plus de climatosceptiques dans le patronat, parce que les entreprises ont les solutions. Si la solution technique n’existe pas encore, l’innovation et le génie humain peuvent faire émerger les solutions.

D’une manière générale, l’Europe doit se doter de capacités pour peser dans les négociations internationales, face au rapport de force entre la Chine et les États-Unis. Elle devrait aussi être en mesure de proposer une alternative à la Route de la Soie lancée par la Chine.

 

 

ONG, les nouveaux interlocuteurs des entreprises

Parallèlement à la crise des corps intermédiaires, les Organisations non gouvernementales (ONG) voient leur influence s’accroître auprès des consommateurs, des pouvoirs publics et des salariés. Selon le Medef, les entreprises doivent ouvrir des discussions avec les ONG. Certes, certaines des ONG sont extrémistes dans leurs positions et les critères de leur représentativité ne sont pas encore stabilisés, mais le vote écologiste massif des dernières élections européennes pour les écologistes qui sont proches des ONG démontre qu’il ne faut pas fermer la porte, selon l’organisation patronale.

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