Tribune

Fragilités démocratiques

Fragilités démocratiques

Pour Pierre-Yves Chicot, l’histoire récente des États-Unis révèle à quel point la démocratie est un bien à chérir. Le peuple lui-même travaille à courir à sa perte parce qu’il est épuisé, désabusé, désargenté et devient alors plus prompt à se blottir dans les bras d’une femme ou d’un homme providentiel qui n’a aucune sensibilité pour sa douleur.

Existe-t-il un régime politique idéal par nature ? Probablement non. Néanmoins, à partir du moment où il s’agit d’administrer une collectivité (État indépendant ou territoire non indépendant), il importe de trouver les meilleurs ressorts, afin que soient satisfaites les exigences de responsabilité, de participation du plus grand nombre, de limitation de la durée des mandats ainsi que le respect des libertés fondamentales, telles que se réunir, s’exprimer, manifester, etc.

À quelques encablures de nos pays français d’Amérique, notre grand voisin, les États-Unis d’Amérique, ont vécu quatre années de fragilité politique qui auraient pu mettre à mal la démocratie, dont la définition simple est “le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple”.

La démocratie représente la garantie de confier le pouvoir au peuple, qui ne devrait pas être susceptible de faire preuve de masochisme et, par conséquent, qui songerait à penser et à organiser son sort, en ayant chevillé au corps la recherche de son bonheur. On est mieux servi que par soi-même.

Par ailleurs, en faisant du peuple l’alpha et l’oméga des plus hautes décisions publiques, singulièrement la désignation des dirigeants, c’est le moyen de mettre un terme à leurs agissements lorsque leurs mots séduisants en campagne électorale ne sont plus en adéquation avec leurs actes au moment de l’exercice du pouvoir politique.

La continuité démocratique

Convaincus que la démocratie est un bien intarissable, une ressource inépuisable, les citoyens peuvent être tentés de s’assoupir, se contentant de la beauté de l’expression “continuité démocratique”. Or cette continuité démocratique n’a de sens qu’à la condition d’avoir une collectivité humaine veillative, informée, ayant le sens critique et des responsabilités.

C’est à juste titre que Condorcet énonce les mesures qui attaquent “ce boulevard sacré de la liberté” en empêchant les citoyens “d’être libres dans [leur] confiance, de choisir pour défendre les intérêts publics” ceux qu’ils croient “réunir plus de zèle, de probité, de courage et de lumières”. Il militera, finalement non sans surprise, pour l’expression du suffrage universel.

Par ailleurs, cet orfèvre de la pensée démocratique inscrit la perfectibilité au cœur de la citoyenneté en écartant les modèles archaïques qui ne sont jamais découragés pour revenir.

Il proclame que les hommes doivent compter sur eux-mêmes pour penser et assumer le lien politique. Condorcet résume ainsi sa pensée : “Les anciens législateurs aspiraient à rendre éternelles les Constitutions qu’ils présentaient, au nom des dieux, à l’enthousiasme du peuple. Mais les Constitutions dictées par la raison doivent en suivre le progrès. Nous avons perdu cet art des anciens législateurs d’opérer des prodiges et de faire parler des oracles. La Pythie de Delphes et les tonnerres du Sinaï sont depuis longtemps réduits au silence. Les législateurs d’aujourd’hui ne sont que des hommes qui ne pensent donner à des hommes, leurs égaux, que des lois passagères comme eux.”

Cette déclaration vibrante et chargée d’énergie prospective prouve à quel point l’exercice du pouvoir politique doit demeurer de passage pour ceux qui ont la chance d’être oints par le peuple.

Ce qui est, heureusement, une péripétie de l’histoire récente des États-Unis révèle à quel point la démocratie est un bien à chérir par séquences journalières, un végétal dont le terreau du maintien gagne à demeurer fertile et arrosé.

L’invasion du Capitole, en ce 6 janvier 2021, sur le coup de sifflet d’un chef d’État égocentré, malveillant, menteur, manipulateur, raciste est à la vérité le résultat de pitreries d’un homme politique extrêmement dangereux qui a cru que ses partisans sont des chiens décérébrés ayant le pouvoir de renverser ou d’inverser le verdict du suffrage universel.

La régression démocratique

Joby Bernabé a déclamé avec talent sur la “logique du pourrissement” où “le microbe se délecte”, “la redingote en crise”, “la corde de la mère igname qui étrangle la mère igname”.

Ces vers du poète martiniquais ont du sens lorsqu’il est question de la démocratie pouvant aussi être infectée par la logique du pourrissement. Survient alors la crise. Autrement dit la rupture des habitudes, facteurs de déstabilisation, de fragilités démocratiques, voire de l’extinction de la démocratie.

Zaki Laïdi a mis en garde contre les dérives du marché qui s’attaquent aux structures de la démocratie pour dépouiller le peuple de la parole au profit des possédants. L’ultime but recherché est la substitution de la démocratie par la ploutocratie.

La régression démocratique est le fait de candidats habilement rusés, confortablement financés, et qui parviennent au pouvoir pour dévitaliser le système démocratique. Les citoyens sont qualifiés de procureurs lorsqu’ils osent formuler des critiques à l’endroit de la conduite de politiques publiques. C’est le microbe qui n’est pas encore au stade de la délectation parce qu’il n’a pas totalement infecté l’organe sain, mais y met de l’acharnement en cherchant à persuader le peuple que la critique ne peut être qu’une étreinte de la sottise.

Plus grave, lorsque “la corde de la mère igname étrangle la mère igname”. Autrement dit, le peuple lui-même travaille à courir à sa perte parce qu’il est épuisé, désabusé, désargenté et devient alors plus prompt à se blottir dans les bras d’une femme ou d’un homme providentiel qui n’a aucune sensibilité pour sa douleur. Mais il n’en est pas conscient. Et lorsqu’il le redevient, il est à l’image des deux autres forces qui lui ressemblent, l’eau et le feu : inarrêtables. Alors peut resurgir la gloire démocratique.

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