Entretien

Denis Lesueur : “Les groupes locaux doivent assumer leurs responsabilités de leaders !”

Denis Lesueur : “Les groupes locaux doivent assumer leurs responsabilités de leaders !”

Câble, aviation, droit des affaires… : pour désenclaver les territoires français de la Caraïbe, ce groupe guadeloupéen s’attaque à des sujets qui concernent tout le monde. Pour Denis Lesueur, les territoires français d’Amérique doivent se reconnecter à la Caraïbe.

Comment se porte le groupe Loret ?

Le groupe Loret se porte bien. Nous sommes sortis avec succès de la période de sauvegarde qu’a connue notre groupe à partir de 2012. Preuve de ce retournement réussi de situation après les graves difficultés financières commencées en 2008, notre groupe a obtenu en 2017 le prix Ulysse, distinction décernée par les lecteurs de l’hebdomadaire économique Challenge et l’Association pour le retournement des entreprises (ARE) constituée d’avocats, d’experts-comptables, de conseils, de mandataires ad hoc, de banquiers, de fonds d’investissement, de managers de crise, etc.

Notre groupe intervient aujourd’hui en Guadeloupe, en Martinique et en Guyane dans la distribution automobile, la location de voitures, la distribution de pièces détachées. Nous avons aussi encore l’activité télécoms jusqu’à la fin de la délégation de service public Guadeloupe Numérique, qui s’achève en 2025.

 

Votre groupe va-t-il se repositionner au renouvellement de cette délégation de service public ?

Non, nous n’en avons pas l’intention. Aujourd’hui, notre groupe emploie 750 collaborateurs et nous réalisons 380 M€ de chiffre d’affaires.

 

Pourquoi votre groupe ne se repositionnera-t-il pas ?

Parce que ce n’est plus notre métier et parce que, aujourd’hui, il y a suffisamment d’opérateurs, ce qui a changé les conditions de la concurrence. Car grâce à notre incursion dans les télécoms et la pose du câble Guadeloupe Numérique, la location d’un mégabit dans la région est passée de 3000€ par mois à 450€ avant que nous démarrions le projet, et à 20€ aujourd’hui !

 

Pourquoi l’avoir fait ?

Nous l’avons fait parce que nous avons une grande conscience que désenclaver nos pays, de toutes les manières possibles, est une question de survie. Notre groupe exerce sur des territoires insulaires, cloisonnés entre eux. Si nous ne travaillons pas sur des projets structurants de nature à intégrer nos îles dans leur environnement, nous sommes condamnés à disparaître. Nous devons tout faire pour intégrer les territoires français à la Caraïbe.

 

Pourquoi le pensez-vous ?

Parce que la Caraïbe est une force. La Caraïbe est grande et, d’un bout à l’autre, nous avons une histoire commune. Ce sont des îles qui ont été tour à tour occupées par les Français, les Espagnols, les Hollandais. Même si nous parlons anglais, français ou autre, le créole est notre langue commune. Et puis, il y a aussi de grands pays : par exemple, la Colombie est caribéenne. La Caraïbe recèle en outre un capital humain aujourd’hui encore inexploité : c’est un atout pour l’avenir. Avec ses histoires douloureuses, la Caraïbe a été cloisonnée : il est temps de la décloisonner !

 

Après le numérique, votre groupe a également accompagné le groupe Dubreuil quand il a décidé de se lancer dans les liaisons transatlantiques. Pourquoi l’avoir fait ?

C’est toujours dans une logique de désenclavement de nos territoires. Souvenez-vous qu’en 2003 Air Liberté a été liquidé et que les Antilles risquaient de se retrouver dans un duopole Air France-Corsair qui allait restreindre les capacités de se déplacer vers le continent. Notre groupe a pris 10 % du capital de la société que le groupe Dubreuil créait pour ce trafic particulier. Le groupe Dubreuil a racheté nos parts au bout de deux ans.

 

Vous êtes également très impliqué depuis 2007 dans le projet Ohadac qui a abouti en 2021 à la création de la première et l’unique Cour d’arbitrage caribéen : pourquoi relever un tel challenge de sécuriser les contrats, voire d’harmoniser les pratiques du droit des affaires dans la Caraïbe ?

C’est de la responsabilité des groupes locaux d’assumer leur leadership en travaillant sur des sujets capables d’améliorer le mieux-être du plus grand nombre. Ces territoires nous permettent de faire de bonnes affaires. Nous voyons ce qui nécessite amélioration : c’est aussi de notre responsabilité de le faire, aux côtés de la puissance publique.

 

Tous les dirigeants de groupe ne pensent pas comme vous… 

Eh bien, c’est dommage. Notre groupe ne devrait pas être une exception !

Nos territoires ont besoin d’être mieux organisés, d’être mieux desservis et dotés de services pour l’heure inexistants. Ce n’est pas tout de le dire, il faut mettre la main à la pâte et à la poche pour que les choses changent.

 

Selon vous, des groupes locaux auraient dû s’intéresser à l’améliorer de la distribution de l’eau dans nos îles?

Oui, je le pense.

En outre, vis-à-vis de nos voisins qui n’ont pas le même niveau que nous, il faut avoir une autre approche. Au lieu de nous calfeutrer, voire de développer un faux sentiment de supériorité, développons au contraire les échanges avec eux afin que leur niveau de vie progresse aussi, et comme cela nous aurons moins de problèmes.

 

Vous êtes dans le tour de table de Corsair : cela était-il indispensable ?

Le covid-19 est en train de rebattre toutes les cartes, dont celles de l’aérien. Dans le même esprit, la perspective de revenir à un duopole, cette fois avec Air France et Air Caraïbe, n’était pas acceptable. Et puis, c’est historique : si nous parvenons à rassembler des opérateurs de tout l’outre-mer autour de la table pour renforcer la capitalisation de la société, nous maîtriserons un maillon indispensable pour renforcer l’accessibilité de nos territoires.

 

Votre groupe s’intéresse également à la santé des Caribéens ?

Nous avons effectivement lancé en 2015 Saint-Barth Executive, une compagnie aérienne pour effectuer du charter VIP et des évacuations sanitaires dans la Caraïbe. C’est une première pièce d’un projet important : celui de cartographier toutes les spécialités médicales dans la Caraïbe adossé à une hotline et à un service de conciergerie dans les îles de manière à ce que les patients caribéens soient traités au plus près de chez eux et non plus à trois heures ou à huit heures d’avion !

Les projets de ce type, s’ils se multiplient, – et les groupes  locaux peuvent les porter-, seront de nature à permettre à nos jeunes de revenir dans de meilleures conditions.

 

Le groupe Loret : chiffres clés

– Création : 1973

– Nombre de salariés : 750

– Chiffre d’affaires : 380 M€

> Distribution automobile

– Auto Guadeloupe Développement en Guadeloupe (marques Peugeot, Citroën, Kia), 5200 véhicules par an, 30 % de part de marché.

– Somasco en Guyane (marques Peugeot, Citroën, Kia), 1800 véhicules neufs, 30 % de part de marché.

– Sorémar dans les îles du Nord (marque Kia), 600 véhicules neufs, 22 % de part de marché.

> Location de véhicules

– Salva, Soguloc en Martinique, en Guadeloupe et en Guyane (Hertz, Thrifty), flotte de 2500 véhicules, leader sur les trois territoires.

– CGFF, Conseil Gestion & Financement de Flotte en Guadeloupe, Martinique, Guyane & Saint-Martin, 2500 véhicules, leader dans les trois territoires.

> Pièces de rechange

– Saci (Saci, Renault Trucks), Guadeloupe, Martinique, Guyane, 100 véhicules industriels.

> Exploitation du cable sous-marin

– Global Caribbean Network (liaison Porto Rico, Sainte-Croix, Saint-Martin, Saint-Barthélemy, Guadeloupe, 900 km de long, capacité de 10 Tb/s.

> Transport aérien

– Saint Barth Executive, Charter VIP et évacuation sanitaire dans la Caraïbe avec eux Pilatus de neuf places dans la Caraïbe française. La société possède 7 droits de trafic dans la zone sur les 14 qui l’intéressent. Le groupe Loret discute avec les Agences régionales de santé de Guadeloupe et de Martinique qui recherchent un prestataire fiable.

 

 

Partager cet article :

Suggestion d'articles :