Stratégie

Corsair/Air Antilles-Air Guyane Express : la première brique d’un pôle aérien en Caraïbe-Guyane !

Corsair/Air Antilles-Air Guyane Express : la première brique d’un pôle aérien en Caraïbe-Guyane !

Le rachat de Corsair permet d’envisager de développer dans la région un pôle technique. Le désenclavement aérien de la Caraïbe peut être enfin envisagé.

Le coronavirus a malmené le transport aérien, notamment celui qui relie l’outre-mer avec le reste du monde. Le risque était grand de voir se refermer pour longtemps sur ces régions, singulièrement sur la Martinique et la Guadeloupe, la période où ces territoires étaient reliés par cinq compagnies au reste du monde.

Avant la crise sanitaire, la Martinique et la Guadeloupe étaient desservies par Air France, Air Caraïbes, Corsair, Level et XL Airways. XL a jeté l’éponge fin 2019, Level en juillet 2020, il ne restait que les trois premières dont Corsair, en grande difficulté. Cette compagnie recherchait de l’argent frais depuis plusieurs mois, le groupe TUI, l’actionnaire principal, n’envisageant pas de la recapitaliser.

Intérêt au dossier

En 2020, à cause de ses fonds propres négatifs, Corsair ne pouvait avoir accès au prêt garanti État (PGE). TUI a alors confié à la banque Lazard le soin de trouver des partenaires, soit pour investir, soit pour racheter la compagnie.

Éric Koury et Patrick Vial Collet se sont très vite intéressés à ce dossier : avec les deux autres compagnies, Corsair est un maillon important de leurs activités. Ils ont immédiatement perçu le risque que représentait la disparition de la troisième compagnie pour leurs activités. Le premier est en effet PDG de Caire (Air Guyane Express, Air Antilles Express, Caribsky) : Corsair conforte son activité aérienne régionale grâce à des connexions avec les lignes nationales ; Patrick Vial Collet, PDG du groupe Leader Hôtels, possède cinq hôtels en Guadeloupe et est l’attributaire pour la construction d’un cinq étoiles de luxe aux Trois-Îlets, en Martinique. En activité dans le tourisme depuis 35 ans, il ne se revoyait pas revivre la période pas si lointaine durant laquelle les acteurs du tourisme des Antilles “pleuraient” littéralement auprès des compagnies pour qu’elles augmentent leur offre de sièges.

Négociation exclusive

Ils ont donc signé une lettre d’intérêt et une autre de confidentialité totale avec la Banque Lazard pour avoir accès au dossier. Dix sociétés ont fait de même, dont des fonds d’investissement, Air Caraïbes et CMA CGM.

Au bout de cette phase d’observation, Éric Koury et Patrick Vial Collet se sont retrouvés être les seuls à confirmer leur intérêt pour le dossier. Ils sont donc entrés en négociation exclusive avec la banque Lazard en avril 2020. Ils se sont alors entourés d’une équipe de dix personnes, experts en acquisition (banque d’affaires, conseillers divers), pour parvenir à un état des lieux précis de la flotte, affiner les budgets, faire des simulations…, et ainsi obtenir un audit précis de la compagnie afin de réduire les risques d’acquisition, évitant les mauvaises surprises une fois qu’ils auront les clefs.

Il en est ressorti que la compagnie avait besoin d’être recapitalisée à hauteur de 300 M€. Une restructuration en trois étapes a donc été imaginée. La première constituait à parvenir à ce que le groupe TUI abandonne une dette à hauteur de 105 M€ et apporte 25 M€ sous forme d’un avion cédé gracieusement à la nouvelle compagnie. L’accord a été trouvé.

La seconde étape a consisté à négocier avec l’État pour obtenir une aide à la restructuration de 106,7 M€, un crédit d’impôt de 30,2 M€ et des moratoires pour les dettes fiscales et sociales, soit un total de 141 M€. Cet accompagnement par l’État français a été entériné par la Commission européenne.

Enfin, la dernière étape consistait à rassembler 30 M€ apportés par des opérateurs privés et publics. Cet apport est exigé par la Commission européenne et le Comité interministériel de restructuration industrielle (CIRI) en contrepartie des aides.

Toutes les collectivités informées dès juillet 2020

Éric Koury, Patrick Vial Collet ainsi que Denis Lesueur ont apporté chacun 3 M€, de même que le Guyanais Ian Du et le Réunionnais Yan Lefevre. D’autres opérateurs privés de moindre envergure ont pris de plus petits tickets.

Le 25 novembre 2020, un accord de reprise a été signé entre la SA Corsair, le groupe TUI, l’État et le consortium d’investisseurs ; l’accord a été entériné par le tribunal de commerce de Créteil le 17 décembre 2020.

Dans cette phase de négociation exclusive confidentielle, les acquéreurs ont également souhaité associer à cette reprise les collectivités locales des territoires touchés par la compagnie, à savoir la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane, la Réunion et Mayotte, de manière à transformer cette reprise en un projet ultramarin.

Ainsi, dès juillet 2020, un conseiller particulier a été nommé dans chacune des collectivités pour suivre le dossier et ainsi tenir informés les présidents. Rapidement, le conseil régional de la Réunion n’a pas donné suite, car déjà impliqué dans Air Austral. Les échanges se sont poursuivis pendant quatre mois avec les collectivités, les investisseurs souhaitant que celles de Guadeloupe et de Martinique apportent 3 M€ chacune, la Guyane 1 M€ et Mayotte entre 1 et 3 M€, pour atteindre un total de 10 M€.

Que les DGAC de la zone se parlent enfin !

Le 30 décembre 2020, la totalité des actions de Corsair ont été transmises à Outre-Mer R-Plane, le holding d’investissement désormais propriétaire de la compagnie. Le siège et l’encadrement ont été transférés en Guadeloupe et un nouveau conseil d’administration composé de 40 % de femmes a porté Patrick Vial Collet et Éric Koury respectivement à la présidence et à la direction générale.

Le 30 décembre, l’assemblée permanente de la Région Guadeloupe a validé le principe de l’entrée au capital d’Outre-Mer R-Plane de sa SEM de Patrimoine, à hauteur de 1 M€ et de son apport de 2 M€ en compte courant, décision confirmée par un vote à l’unanimité lors de première plénière du 22 janvier 2021. Les votes sont en cours en Martinique, en Guyane et à Mayotte.

Toutes les régions devront avoir pris leur décision avant le 28 février, date de l’assemblée générale d’Outre-Mer R-Plane durant laquelle sera effectuée l’augmentation de capital.

À cette occasion, dix investisseurs privés martiniquais entreront également au capital, dont Jean-Max Élizé, Patrick Fabre et Bertrand Clerc.

Au-delà de l’intérêt que doivent confirmer les collectivités de Martinique, de Guyane et de Mayotte pour Corsair en acceptant d’intégrer son capital, le positionnement des moyens de Corsair, joints à ceux de Caire (Air Antilles Express, Air Guyane Express, Caribsky), permet pour la première fois d’envisager l’ouverture du ciel de la Caraïbe. Caire est en effet en train de travailler à la reprise des liaisons de la Liat, compagnie historique de la Caraïbe, qui a jeté l’éponge en juin 2020, terrassée elle aussi par la crise sanitaire.

Pour que tout cela prenne forme et aille vite, la Direction générale de l’aviation civile (DGAC) de France et celles des États de la Caraïbe doivent commencer à se parler.

Corsair : la stratégie

La compagnie Corsair dispose de cinq avions. Au départ de Paris-Orly, Corsair va recentrer son activité sur les Antilles françaises (54 % des passagers en 2919), la Réunion (20 %), l’Afrique (12 %), l’île Maurice (3 %) et pousser jusqu’à Mayotte qu’elle ne desservait pas jusqu’alors. Elle se retire en revanche de l’Amérique du Nord (20 %), marché extrêmement concurrentiel. En 2019, Corsair a transporté 1 million de passagers. Pour renforcer ses capacités, la compagnie a cinq avions en commande chez Airbus. Un premier a été livré en 2020, mais reste encore dans les hangars du constructeur à cause de la crise sanitaire. Trois seront livrés en 2021 et un en 2022. En 2022, la compagnie disposera alors d’une flotte de dix avions, année du redémarrage de l’activité aérienne selon les nouveaux actionnaires.

Vers les Antilles, Corsair assure un vol quotidien et montera à deux vols en haute saison. Pour l’instant, les vols Paris-Cayenne ne sont pas prévus : Air France et Air Caraïbes ont en effet augmenté leur offre de sièges sur cette liaison, freinant ainsi l’arrivée d’une troisième compagnie. En revanche, la liaison Antilles-Cayenne est à l’étude. La présence de la compagnie Norwegian pendant quelques mois a montré qu’un potentiel est là. Dans la Caraïbe, avec Air Antilles Express, Corsair veut créer de la continuité grâce à un partage de codes. À savoir, avec un seul billet, un seul enregistrement et un seul tarif, parvenir à relier les vingt-cinq destinations touchées par Air Antilles Express. L’alignement des horaires sera également recherché pour éviter les longues attentes.

Côté social, en 2019, Corsair employait 1100 personnes. Dans le dossier de reprise, le nombre de collaborateurs a été ramené à 932, soit 168 personnes en moins. Ce plan a été accepté par le comité social économique (CSE). Dans son plan stratégique, Corsair prévoit d’implanter aux Antilles ses bases techniques pour accueillir les personnels navigants techniques (PNT) et les personnels navigants commerciaux (PNC) ainsi que des mécaniciens avions qui seront chargés de la maintenance des appareils. La pyramide des âges de la compagnie fait que dans les huit prochaines années 500 salariés devront être remplacés. Le challenge : former les Ultramarins afin qu’ils puissent occuper ces postes. À court terme, avec les 150 emplois créés par Corsair dans sa base Antilles, s’ajouteront aux 330 emplois directs de Caire (Air Antilles Express/Air Guyane Express) et 150 emplois indirects dans les sociétés d’assistance, le pôle aérien des deux compagnies cumulera 600 emplois techniques basés dans la région. Pour assurer son expansion et son renouvellement, un vivier de jeunes formés devra être constitué.

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