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Aux urnes citoyens : « démocratisez la démocratie » !

Aux urnes citoyens : « démocratisez la démocratie » !

Pour Pierre-Yves Chicot, en mélangeant fantaisie et politique, on dévitalise l’aspect sacré de la posture, du discours et des actes politiques.

C’est au début des années 2000, une décennie après la chute du mur de Berlin, que Colin Crouch avance que l’Europe et les États-Unis sont entrés dans l’ère de la postdémocratie. Cela ressemble à s’y méprendre à ce que nous vivons aujourd’hui.

Un Président de la République souffleté, un leader de l’opposition enfariné, des élus locaux en rang serré qui sont convoqués par les autorités policières sur instruction de magistrats enquêteurs, sont-ce des péripéties de la vie démocratique d’aujourd’hui ?

Certainement, si l’on juge que la politique a conservé toute la dimension de son cynisme mais s’est dépouillée, de façon plutôt substantielle, de la vision selon laquelle la collectivité est à la fois la cible à conquérir et la composante à dorloter, afin de garantir un tant soit peu l’équilibre social.

L’impression qui est laissée aujourd’hui est celle d’un grand chambardement, à l’image de la rythmique dictée par l’idéologie du marché. Car la doxa est désormais la suivante : quelques-uns en lieu et place du plus grand nombre. Ce dernier devant simplement servir à faire fonctionner le système démocratique qui veut que ce soient les citoyens qui élisent leurs représentants.

 

La désacralisation de la fonction politique

Depuis quelques années, la grande tendance est de faire peuple. Ainsi, dans les pays français d’Amérique, l’art de discourir donnant le sentiment que le candidat avait fréquenté les cabinets de grammaire de Vaugelas constituait une qualité centrale pour au moins se présenter à une élection.

Depuis quelques années, à la faveur, pourra-t-on dire de la montée en gamme des langues régionales, dont le créole, le recours au français comme langue de la compétence est devenu moins systématique.

Le propos ne consiste pas à dire que la langue créole est moins valorisante qu’une autre, mais à observer que la maîtrise parfaite du français n’est plus un gage de sélection. Mais il s’agit surtout de convaincre le peuple que le candidat est à son image.

En 2021, on peut être frappé par le nombre de listes en Martinique dont la dénomination même est libellée en créole et, mieux encore, là où on ne s’y attendrait pas. C’est aussi vrai en Guadeloupe, et dans une moindre mesure en Guyane.

Ailleurs, en France hexagonale par exemple, les plus grands hommes d’État ont pris l’habitude de se rendre dans des émissions de divertissement mêlant alors spectacle et art politique d’informer le peuple sur les desseins de la Nation.

Dans les deux cas de figure, il existe une désacralisation de la politique qui va de pair avec la prise du pouvoir du marché. C’est bien du pantouflage qu’il s’agit, c’est-à-dire lorsque le politique devient non pas forcément incompétent, mais incapable d’imprimer le rythme dominateur pour envisager demain.

La conséquence est celle de la baisse du niveau de connaissances civiques, car, en mélangeant fantaisie et politique, on attire probablement davantage le regard de ceux qui ne sont pas de prime abord intéressés, mais on dévitalise en même temps l’aspect sacré de la posture, du discours et des actes politiques.

Bien sûr, il n’est pas question de déshumaniser la femme ou l’homme politique, mais de considérer que la fonction, qui a une valeur au-dessus de la femme ou de l’homme, doit l’emporter, et non pas l’ego du candidat qui a le bonheur d’obtenir l’onction du suffrage universel.

 

La resacralisation de l’intérêt général

Les convocations nombreuses des oints du suffrage universel autant au plan national qu’au plan local par la justice, ainsi que leur éventuelle condamnation indiquent au moins deux choses. Tout d’abord, en termes de conséquences, une désaffection de plus en plus grande pour la démocratie et le choix davantage probable d’une femme ou d’un homme providentiel profitant de l’effet d’aubaine inespéré pour asseoir sa vision et ses ambitions. Ensuite, cette configuration du délitement de la probité en politique est à loisible interprétable comme la nécessité d’une resacralisation de l’intérêt général.

En effet, lorsque la puissance de l’intention n’est plus de mettre à disposition les moyens et les finances de la collectivité au service du bien-être de celle-ci, c’est le signe d’un changement de système politique. Dans nos espaces publiques, cette inflexion pourrait signifier l’avènement de la postdémocratie : citoyens incultes et passionnés en majorité par les jeux, médias intervenant sur instructions, dirigeants politiques dénués d’une vision collective pour préférer des objectifs dont un petit nombre seulement seront les bénéficiaires.

“C’est au début des années 2000, une décennie après la chute du mur de Berlin, que Colin Crouch avance que l’Europe et les États-Unis sont entrés dans l’ère de la postdémocratie. En apparence, écrit-il, le système institutionnel des démocraties occidentales n’a pas changé et repose toujours sur des élections libres, un espace public non censuré et un État de droit. Cependant, le processus de prise de décision se trouve désormais aux antipodes du type de démocratie qui s’était mis en place avant la Seconde Guerre mondiale aux États-Unis et après celle-ci dans d’autres pays. Cette “démocratie maximale” permettait aux citoyens, et plus particulièrement aux membres de la classe ouvrière, de peser réellement sur le pouvoir tout en bénéficiant de droits sociaux considérables. Le grand nombre pouvait ainsi dans une large mesure se gouverner lui-même, ou du moins peser substantiellement sur les gouvernants. Soutenu par cette dynamique et reposant sur l’idée de service public, l’État démocratique pouvait offrir un nombre accru de biens publics aux citoyens, exercer un contrôle réel sur le capitalisme et réduire les inégalités inévitablement engendrées par ce dernier” (Yves Sintomer, Démocratiser la démocratie ou céder aux tentations autoritaires). À bien y regarder, la description ci-avant énoncée ressemble à s’y méprendre à ce que nous vivons aujourd’hui.

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