Tribune

“Appelez la police” !

“Appelez la police” !

Pour Pierre-Yves Chicot, par les temps qui courent, l’éthique de la responsabilité semble s’être perdue en chemin.

L’éthique de la responsabilité est une contributrice décisive à une culture qui lui est supérieure, celle du respect de l’autre.

A p plusieurs stades de la scolarité d’un élève, il lui est enseigné la période dite du “siècle des Lumières” correspondant à un mouvement philosophique, littéraire et culturel au XVIIIe siècle, désireux de lutter contre l’obscurantisme, mettant entre autres en évidence la beauté de la diversité de la connaissance.

La re-connaissance évidente du principe d’égalité va chercher à éteindre la relation asymétrique entre le suzerain et le serf en France hexagonale ainsi que la relation tout aussi cruellement asymétrique entre le maître et l’esclave. En 1794, quelques années après la proclamation de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la libération des esclaves noirs est consacrée dans les colonies françaises d’Amérique.

L’ombre, toujours désireuse de chasser la lumière, reprendra le pouvoir par le rétablissement de l’esclavage en 1848. On peut lire, dans la capitale des Bahamas, à Nassau, sur une des fresques d’un musée consacré à l’histoire de l’esclavage, cette phrase emblématique de la culture de la dictature de la haine, prononcée par Napoléon Bonaparte sur la nécessité de freiner la marche en avant des noirs.

L’étrange sentiment que l’on a en ce début du XXIe siècle est le retour impétueux et turbulent de l’ombre, nourrissant bien sûr l’ambition du retour de l’obscurantisme par la propagation de raisonnements superficiels, laissant penser par exemple qu’il existe une inégalité entre les hommes dont l’un des compartiments est le mythe d’un prétendu sexe fort sur un prétendu sexe faible.

Des États de droit montrant des signes manifestes de fébrilité

Dans les grandes démocraties occidentales en Europe de l’Ouest, dont la France, et en Amérique du Nord, le modèle ayant pour soubassement “vox populi vox dei” semble vaciller. Dans des pays d’Europe de l’Est ayant adhéré à l’Union européenne, des régimes autoritaires s’installent.

De façon générale, dans les modèles démocratiques anciens, là où les codes, les valeurs et les aphorismes du marché s’affirment au détriment du précepte de la volonté générale exprimée par les peuples, l’autoritarisme progresse. L’autoritarisme étant défini comme le caractère autoritaire, arbitraire d’un régime ou d’un pouvoir politique qui veut imposer à la société et aux citoyens son idéologie et la toute-puissance de l’État.

Keziah Nuissier et Michel Zecler pourront vraisemblablement témoigner de la douleur ressentie dans leur chair sous le poids d’une expression d’autoritarisme née, du reste, de “l’exercice de la violence physique légitime” qui n’a pas respecté le périmètre qui lui est assigné dans un État de droit. Autrement dit, l’État qui demeure indéfectiblement soumis au respect de la règle qui vaut pour n’importe quel citoyen : ma liberté s’arrête là où commence celle de l’autre.

Michel Zecler a appelé la police, en vain. Keziah Nuissier demeure encore choqué que la puissance publique affectée à l’ordre ait pu avoir pareil comportement à son endroit. Lorsque l’État de droit montre des signes manifestes de fébrilité, la liberté de circuler dans le premier cas et la liberté de manifester dans le second peut s’avérer particulièrement dangereuse pour les citoyens. En insistant sur le terme citoyen dans les présents cas, il est précieux de rappeler qu’il y a une relation directe, voire symbiotique, entre la citoyenneté et la nationalité en France.

Pour ce qui concerne l’exercice de l’autorité, indispensable à la régulation et à la pacification sociale, que l’on se place du point de vue des missions qui incombent à la puissance publique étatique ou des devoirs imposés aux dépositaires de l’autorité publique, l’éthique de responsabilité devra être indéniablement convoquée.

Éthique de responsabilité et exercice de l’autorité publique

Dans des sociétés aussi bouleversées aujourd’hui par l’inquiétude et la peur de l’autre qui ne me ressemble pas, l’impératif du vivre ensemble s’affirme comme le point prioritaire à inscrire à l’ordre du jour de la recherche de la remédiation sociale.

Dans ce contexte de crises de la vie politique et sociale actuelle, les citoyens et les sociétés civiles sont placés, à l’échelle globale, nationale et individuelle, face à des dilemmes éthiques. D’après ce que nous rapporte Roselyne Koren, “il s’agit alors de s’interroger sur les tenants et aboutissants de la responsabilité collective et de choisir entre deux types essentiels de prise de position : l’invocation de l’impuissance et/ou la recherche passéiste de coupables ; l’acte d’assumer ses responsabilités et de chercher des modes novateurs de résolution des crises, résolument tournés vers l’avenir”. Tel est l’enjeu majeur auquel sont confrontés les États de droit et leur système démocratique chancelant.

L’éthique de responsabilité de Hans Jonas nous remplit de sa lumineuse sagesse et n’est, heureusement, toujours pas frappée d’obsolescence. Jonas nous dit : “Agis de façon que les effets de ton action ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d’une telle vie”, ou encore : “Ne compromets pas les conditions pour la survie indéfinie de l’humanité sur terre” et puis “inclus dans ton choix actuel l’intégrité future de l’homme comme objet secondaire de ton vouloir”. Même si le discours jonassien est tenu au service de la protection de la Nature, il nous est tout aussi loisible de le retenir pour le sujet qui nous occupe. Comment l’autorité peut-elle s’exercer sans détruire la vie durable en communauté ? Comment l’exercice de l’autorité peut-il s’interdire de porter atteinte à la survie de rapports empreints d’humanité ? Enfin, comment l’exercice de l’autorité peut-il toujours contribuer à garantir l’intégrité physique des individus appréhendés ? L’éthique de responsabilité est une contributrice décisive à une culture qui lui est supérieure : celle du respect de l’autre.

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