Tribune

2009-2019 : ces mouvements sociaux, une forme de défense du bien commun

2009-2019 : ces mouvements sociaux, une forme de défense du bien commun

Pour Pierre-Yves Chicot, les populations refusent  le modèle du “travailleur pauvre”.

Il est somme toute interpellatif d’observer que dix ans après les mouvements sociaux en Guadeloupe, en Guyane et en Martinique que les citoyens des classes populaires et des classes moyennes de France hexagonale défilent depuis plusieurs samedis dans nombre de villes de France, avec pour principal motif de revendication le pouvoir d’achat.

La thématique du pouvoir d’achat oscille entre l’envie de celui qui le revendique de désirer acquérir plus de biens ou de services ou tout simplement de satisfaire à l’approvisionnement, pour lui et les siens, des besoins de première nécessité. C’est bien ce dont il s’agit dans les deux cas.

Le mal-être sociétal

En 2009, c’est le prix toujours plus exorbitant du prix du carburant qui alimente le moyen essentiel de transport qu’est la voiture qui fait gonfler les poitrines de cris de colère. En France hexagonale, c’est la décision d’une nouvelle taxe liée au carburant qui constituera l’élément hubristique servant de catalyse essentielle au désormais fameux mouvement des gilets jaunes.

À l’origine de ces mouvements sociaux, le mal-être individuel agrégé s’exprime. Il est né fréquemment, comme dans ces cas présentement évoqués, par une rupture de la confiance dans le système. Loin d’être une expression galvaudée et dénuée de sens, il faut entendre par “système” l’édifice commun constitué par les autorités publiques investies ou non du suffrage universel, en charge de garantir une régulation sociale profitable au plus grand nombre. Lorsque l’absence d’équité, de transparence, d’impartialité affecte la manière d’envisager la régulation de la société, les citoyens à bout de nerfs éructent, réclament, vitupèrent, admonestent. Un ensemble d’actes qui peuvent donner lieu à des débordements violents.

Défense du bien commun

Dans le fond, ces violences peuvent s’expliquer par au moins deux raisons : la volonté du pouvoir interpellé de tester le véritable élan vital des mécontents ; l’existence dans le bulbe rachidien des gouvernants de la conviction que les mesures appliquées ne peuvent souffrir de contestations sérieuses, car ils sont forcément dans le vrai. Il n’y a jamais d’autres visions politiques possibles par le pouvoir au sommet dès lors que le véritable pouvoir n’a pas exprimé le sien et parfois de manière plus que véhémente quand c’est nécessaire.

Les mouvements sociaux tels que le LKP en Guadeloupe ou les “gilets jaunes” en France représentent une forme de défense du bien commun que le pouvoir politique du moment, pétri d’une idéologie qui lui est propre, est incapable de voir. Voyez l’exposé de la théorie du ruissellement dont le postulat de départ repose d’une part sur le parti pris de la rémunération prioritaire de celui qui prend le risque, sans forcément dire à quel prix il l’a pris (exemple : l’apport de l’argent public), et d’autre part sur la nécessaire subordination du salarié aux options choisies par les managers et les actionnaires.

Or, dans un article intitulé “Rémunération des dirigeants et risque de fraude d’entreprise” (Revue Économique, 2013/3, vol. 64), Pierre Fleckinger, Thierry Lafay et Constance Monnier démontrent comment “ces schémas de rémunération peuvent conduire les dirigeants à adopter des pratiques illicites telles que la collusion ou les fraudes fiscales, comptables ou environnementales, dans la mesure où ces dernières permettent d’accroître la valeur de l’entreprise. Ainsi, de nombreuses entreprises ayant mis en place ces rémunérations “au résultat” ont connu des condamnations pour fraude. En 1993, le dirigeant de Nissan au Royaume-Uni, Michael Hunt, dont le schéma de rémunération était complexe, a été condamné après avoir conduit son entreprise à la plus grande fraude fiscale démasquée dans ce pays. L’affaire Enron, au début des années 2000, a impliqué de hauts dirigeants pour fraude comptable. Au même moment, Enron distribuait à ses dirigeants des options pour 47 millions d’actions. En 2007, la Commission a condamné Saint-Gobain à une amende de plus de 800 millions d’euros pour avoir formé un cartel. Sur la durée du cartel, cette entreprise a consenti à ses mandataires sociaux plus de 420 000 options”.

Si on peut entendre, voire comprendre, que des individus peuvent faire preuve d’un égocentrisme des plus chroniques, ils ne peuvent être surpris que le temps ne puisse être leur sempiternel allié. Le peuple peut réagir et réclamer une révision du système, à l’instar de la demande insistante du “référendum d’initiative citoyenne.

La demande économique et sociale couplée à la demande politique

L’exigence d’un pouvoir d’achat décent procède d’une demande éminemment politique. Lorsque l’entrepreneur souhaite légitimement que son investissement soit le plus pérenne et/ou le plus rentable possible, la mère de famille en gilet jaune, ou la Guadeloupéenne, la Guyanaise, la Martiniquaise de 2009 souhaite que la faiblesse de ses revenus, que la cherté de la vie ne soit pas un facteur à l’origine de la déstabilisation de sa famille. Car, oui, il est vrai que du point de vue économique, vivre convenablement garantit un équilibre de la cellule familiale. On sait, sans risque de se tromper, combien, malgré l’amour prégnant, dans un monde où la dimension marchande est si cardinale, le manque de moyens peut plonger dans le désespoir, car l’avenir pour les ascendants et les descendants s’en trouve sérieusement compromis. Les mouvements sociaux de 2009 dans les pays français d’Amérique, et aujourd’hui dans l’Hexagone, traduisent tout simplement la volonté de pouvoir vivre décemment de son travail. Or, le modèle qui a émergé dans nombre de pays d’Europe est celui du “poor worker” (le travailleur pauvre). Celui-là même qui doit choisir entre se soigner et se nourrir. Celui-là même qui ne peut plus se livrer à un quelconque loisir, car transformé en bête de somme. Comment peut-on décemment imaginer que la plèbe va durablement supporter de vivre en guenilles, alors même que les animaux domestiques des plus fortunés, qui le sont du reste grâce à la force de travail des “poor workers”, se vautrent aussi dans une insolente opulence ?

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