Questions à ...

Willy Angèle : “2009 : des avancées, mais aussi une occasion ratée !”

Willy Angèle : “2009 : des avancées, mais aussi une occasion ratée !”

Pour Willy Angèle, 2009 a permis une prise de conscience de la population de la valeur de l’entreprise. Mais la question centrale du devenir commun n’a toujours pas été abordée.

En tant que président de l’UDE-Medef d’alors, vous avez été au centre des événements de 2009 en Guadeloupe : qu’est-ce qui a changé depuis ce mouvement ?

Je constate des changements aussi bien pour l’entreprise que pour la Guadeloupe.

Tout d’abord, je constate que, dans le monde économique et entrepreneurial de Guadeloupe, la dimension sociétale de l’entreprise est très prégnante. Il apparaît désormais clairement que l’entreprise doit être en prise directe avec le développement de son territoire. C’est pour cette raison qu’à l’UDE-Medef Guadeloupe nous travaillons à créer un label Entreprise Pays. Nous voulons de cette manière distinguer les entreprises qui s’impliquent sociétalement dans le développement du territoire.

Cette approche pose là la fin du dogme néolibéral qui voulait que l’entrepreneur tire sa fortune des territoires, le quittait quand il n’y trouvait plus d’intérêt, sans se sentir responsable de son devenir. Avant 2009, cette vision de responsabilité émergeait, je la défendais à l’époque, mais elle était minoritaire. Aujourd’hui, elle est majoritaire et elle ne fait plus débat.

Quels changements cela a-t-il créés chez le chef d’entreprise ?

Il est devenu plus technique. Il a pris conscience qu’il doit s’impliquer dans le dialogue social, dans le développement de son territoire. Cela implique aussi nos questionnements sur la gestion de l’eau, des routes, de l’aménagement du territoire, des finances des collectivités, etc. Son approche est devenue systémique.

Et au niveau de la population ?

Depuis 2009, la population guadeloupéenne est devenue plus sensible au rôle de l’entreprise et des entrepreneurs dans la société. Avant 2009, le chef d’entreprise était vu comme un businessman profiteur. Après 2009, la casse d’entreprises a été très importante. Beaucoup de Guadeloupéens ont vu nombre d’entrepreneurs de leur connaissance mettre la clef sous la porte et sombrer dans de graves difficultés. De même, beaucoup de Guadeloupéens ont perdu leur travail et ne l’ont pas forcément retrouvé. Tout cela concourt à ce qu’aujourd’hui l’entrepreneur n’est plus regardé comme un profiteur : il est regardé avec respect.

Il n’est plus considéré comme un voleur : il est reconnu comme quelqu’un qui prend des risques, qui se bat pour résoudre ses difficultés. Pour cette évolution, nous pouvons dire merci au mouvement de 2009 !

Concrètement, que s’est-il passé au niveau social depuis 2009 ?

Nous avons travaillé à mettre tous les partenaires sociaux autour de la table et, en mars 2017, l’UDE-Medef a signé un accord-cadre sur le dialogue social avec l’ensemble des partenaires sociaux sauf l’UGTG qui n’a pas souhaité s’associer à la démarche. Nous nous sommes fixé comme objectif de clarifier la situation juridique en ce qui concerne les conventions collectives.

Avec la Diectte, nous voulons sortir du flou juridique entretenu par certains partenaires sociaux sur les accords collectifs locaux, les conventions collectives territoriales et les conventions collectives à étendre outre-mer, notamment en Guadeloupe.

Après étude, nous pouvons ainsi dire que sur l’ensemble des accords collectifs locaux qui ont été signés durant ces dernières années, seules trois d’entre eux ont un statut de convention collective territoriale. Il s’agit des conventions du BTP, des pompistes et d’AssoCanne. Tous les autres accords n’ont pas le statut juridique de convention collective, et donc ne sont pas opposables aux entreprises qui ne les ont pas signés. C’est le cas du commerce, de la sécurité, du tourisme, etc.

C’est un point important : en Guadeloupe, de nombreux conflits sont nés d’une croyance portée par l’UGTG qui prétendait que tous les accords que ce syndicat avait signés s’appliquaient de facto à tous. Ce travail de clarification clôt définitivement ce débat interminable.

Qu’en est-il des conventions collectives étendues ?

Après cette clarification juridique, nous avons en effet posé la méthode pour travailler à l’élargissement à la Guadeloupe des conventions nationales qui ne s’y appliquent pas. Elles sont exactement au nombre de 219. Nous travaillons sur des bases juridiques claires pour parvenir à leur élargissement. Il faut par exemple des branches professionnelles organisées et reconnues : nous y travaillons.

Après cette phase qui doit aboutir à l’élargissement, nous nous attaquerons aux singularités propres à la Guadeloupe.

Quelle autre avancée sociale avez-vous constatée ?

Nous avons créé, avec l’Aract et les partenaires sociaux, des binômes de médiateurs. Ils sont constitués d’un membre de la partie patronale et d’un autre de la partie salariale. Formés à la comédiation, ils pourront intervenir dans les conflits liés au travail avec l’accord des deux parties. Que le territoire dispose d’un tel outil est une vraie avancée.

À l’opposé, qu’est-ce qui, selon vous, aurait pu mieux fonctionner ?

Pour moi, 2009 a été une occasion ratée : dans la rue, la population a exprimé un malaise sociétal profond qui posait la question du devenir de ce pays, de notre communauté, voire de notre identité. À savoir comment faire face à un monde qui évolue, à la mondialisation ?

Face à ce questionnement profond, la réponse n’a été que sociale. Face à comment construire le développement de ce territoire afin que ceux qui y vivent s’y sentent bien et que leurs enfants y aient un devenir, la réponse a été 200€ !

Cette question profonde n’a donc pas été traitée. À tout malheur quelque chose est bon : aujourd’hui, la population guadeloupéenne est devenue plus lucide, elle est moins sujette à se laisser entraîner dans des utopies morbides, d’où son manque de réaction face aux annonces répétées de grèves générales, et son apparente indifférence au mouvement des Gilets jaunes. La population guadeloupéenne est aujourd’hui moins susceptible de se laisser abuser par des personnes qui utiliseraient leur mal-être sociétal pour quelque chose sans finalité.

De même, la population discerne nettement mieux qui est responsable de quoi. Aujourd’hui, elle est consciente que c’est le personnel politique qui a la plus grande responsabilité dans la situation du territoire.

Quelle en est la conséquence ?

La Guadeloupe navigue sans vision, sans projet d’avenir depuis de nombreuses années. Conséquence : entre 2009 et 2019, la Guadeloupe a perdu 10 000 habitants, c’est énorme. Des habitants quittent notre territoire alors que, dans le même temps, la population mondiale augmente : un tel paradoxe doit nous amener à nous poser les vraies questions !

Qu’est-ce que cela veut dire ?

Cela veut dire que notre territoire est moins attractif : qu’est-ce qui fait que ce territoire qui a tout pour réussir fait fuir sa population ? Comment se fait-il qu’aujourd’hui nous ayons en Guadeloupe beaucoup plus de problèmes d’eau qu’en 2009 ? Pourquoi la situation budgétaire de nos collectivités est-elle plus préoccupante qu’en 2009 ? Où sont nos projets à 10 ans, à 20 ans ou à 30 ans ? Peu d’acteurs le font. Nous en sommes encore aujourd’hui à discutailler de rien.

Comment impulser le mouvement ?

La question est où l’on va et comment on peut y arriver concrètement. C’est de cette seule manière que l’on mettra le peuple en tension vers cet objectif commun à atteindre. Il faut sortir des projets alibis.

Depuis 2009, le manque de vision et le manque de capacité à réaliser nos projets sont de plus en plus criants. C’est à cause de cela que nous perdons nos jeunes. Alors qu’ils sont de mieux en mieux formés, qu’ils voyagent, voient ce monde bouger, quand ils reviennent, ils se retrouvent face à des décideurs qui se questionnent encore sur notre passé avec des argumentations qui sont peut-être conceptuellement intéressantes, mais qui n’apportent rien à ce que nous vivons et à la construction de notre avenir.

En clair…

Allons-nous continuer encore longtemps à considérer que nous sommes victimes de notre histoire, à dire : “Nous avons connu une société esclavagiste coloniale, nous sommes donc victimes de cette histoire.” Quand allons-nous décider que, quel que soit ce qui s’est passé dans le passé, nous devons prendre notre destin en main et agir pour rendre notre avenir meilleur ? Quand allons-nous commencer à penser comme cela ?

Chaque fois que nous justifierons ce qui nous arrive comme la conséquence du passé colonial, de notre aliénation, du manque de moyens, nous ne ferons que nous enfermer dans une attitude résignée, passive, qui ne nous amènera pas à nous dépasser, à prendre en main notre destin.

Dans quel temps sommes-nous ?

Aujourd’hui, nous sommes dans un prisme de préjugés raciaux qui excusent tout. Or, ce n’est pas en me comportant comme on voudrait que je me comporte que je contribuerai à faire évoluer le monde.

Aujourd’hui, nous sommes dans des explications toutes faites de notre situation : si nous n’avons de développement économique, c’est parce que le gouvernement ne transfère pas assez d’argent ; si telle collectivité a un déficit budgétaire, c’est parce qu’on n’a pas compris, etc. Aujourd’hui, c’est toujours la faute de quelqu’un : quand est-ce que nous nous prendrons en main ?

Ce besoin de prise en main est aujourd’hui urgent.

Partager cet article :
«

Suggestion d'articles :