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Questions à Olivier Rozemon, auteur de “Comment la France a tué ses villes”

Questions à Olivier Rozemon, auteur de “Comment la France a tué ses villes”

Les populations comme les élus commencent à s’élever contre les implantations commerciales en périphérie qui tuent les centres-villes et magnifient la voiture.

Quel est le propos de votre ouvrage “Comment la France a tué ses villes” ?

Je suis parti du constat visible en traversant les villes de France qu’un nombre de plus en plus grand de commerces de centre-ville sont fermés. Cette crise urbaine détruit les préfectures et sous-préfectures de l’intérieur. La population stagne, les logements sont vacants, le niveau de vie baisse. J’ai alors cherché à comprendre qu’elle en était la cause.

 

Quelle est votre explication ?

Je suis parvenu au constat que l’offensive délibérée de la grande distribution, en périphérie, tue les commerces du centre-ville et des quartiers anciens, et sacrifie les emplois de proximité. En outre, partout la voiture individuelle est considérée comme une obligation, un dû. Or, parce qu’elle occupe de l’espace, génère bruit et pollution, la motorisation contribue à asphyxier les centres-villes.

 

Comment votre ouvrage est-il reçu, notamment par les élus, singulièrement en Martinique ?

Ce livre a mis en lumière un problème que de nombreuses personnes vivent, ressentent, mais sans qu’elles prennent le temps d’en parler réellement et de questionner le modèle qui domine encore aujourd’hui.

Rares sont encore les élus qui ne revendiquent pas d’avoir leur équipement commercial en périphérie de leur ville, occultant l’impact qu’il aura immanquablement sur les commerces du centre-ville et sur l’emploi. Tout cela parce qu’il est bien d’afficher des créations d’emplois lors d’élections. Or, de nombreuses études ont démontré que ces nouvelles implantations en périphérie tuent l’emploi dans les autres zones commerciales et en centre-ville.

 

Pourtant, la frénésie continue…

Oui. Selon Procos, la Fédération du commerce spécialisé, il se crée encore 3 millions de mètres carrés de surface commerciale par an en France avec le même argumentaire : “Les gens le veulent, la population en a besoin, les personnes veulent consommer différemment”, alors même que le modèle de l’hypermarché est remis en cause par le consommateur. Nous sommes comme dans une fuite en avant.

 

Qu’en est-il outre-mer ?

Sans avoir étudié l’outre-mer en détail, j’ai pu constater les mêmes phénomènes en Martinique, notamment à Fort-de-France, au Lamentin. De nombreux petits commerces ont fermé dans les centres-villes. Ceux qui résistent le peuvent car il y a encore une frange importante de la population qui n’a pas de voiture. De même, les petits commerces des villes touristiques, comme Sainte-Luce et Saint-Anne, résistent mieux parce qu’il y a davantage de passage. Cette tendance se constate également dans le sud de la France.

Par ailleurs, comme dans les villes de province, Fort-de-France et Le Lamentin ont jusqu’à 20 % de logements vacants ; les grands équipements, comme les hôpitaux, les Pôles Emploi, etc., les désertent et le revenu moyen de leurs habitants en centre-ville est bas. Ce dernier constat va d’ailleurs à l’encontre d’une idée répandue : les vrais pauvres se trouvent aujourd’hui dans les centres-villes et les personnes plus aisées autour des villes.

 

Constatez-vous un début de questionnement du modèle d’implantation commerciale ?

Depuis 50 ans effectivement, l’étalement urbain a été privilégié sans qu’aucune question soit posée, notamment sur les déplacements et le type de vie que créent ces ensembles périphériques de plus en plus massifs. Même si les maires sont encore majoritairement dans une position ambivalente face aux zones commerciales, aujourd’hui quelques voix commencent à s’élever et à dire “ça suffit !”, soit parce qu’il y a un nouveau projet qui arrive, soit parce qu’ils ont compris que cela ne pouvait plus continuer comme cela. La crise des Gilets jaunes exprime bien ce ras-le-bol : la voiture reine, continuer à aller sans plaisir dans des lieux de consommation… Nous sommes au début d’un changement de paradigme.

 

Quels en sont les signes ?

L’Association des maires de France commence clairement à poser ce problème ainsi que des associations diverses, des chercheurs, etc. Les populations commencent aussi à refuser ce modèle : l’implantation commerciale, auparavant question purement économique, devient un problème politique et sociétal.

Les distributeurs, au départ récalcitrants, commencent eux aussi à y être sensibles, d’une part parce qu’ils peuvent faire autrement, c’est-à-dire imaginer des modèles plus humains, d’autre part parce qu’ils commencent à prendre la mesure du risque de réputation en continuant à passer en force sans tenir compte de l’avis de la population.

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