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Question à David Moueza : ”Former davantage de diplômés”

Question à David Moueza  : ”Former davantage de diplômés”

Pour le président de la Compagnie des commissaires aux comptes de Basse-Terre, c’est la condition pour modifier en profondeur la qualité du tissu économique de Guadeloupe.

La Compagnie des commissaires aux comptes de Basse-Terre a cofinancé et apporté tous les éléments comptables nécessaires pour l’étude sur l’analyse comparative des territoires ultramarins et des départements métropolitains réalisée par le cabinet PrimeView. Qu’en tirez-vous comme enseignements pour la Guadeloupe ?

Je souscris tout à fait aux résultats de cette étude. Nous avions depuis longtemps l’impression que quelque chose ne tournait pas rond, mais nous ne disposions pas d’éléments incontestables pour argumenter cette impression. Cette étude, qui croise des éléments incontestables issus de bases de données nationales en plus des éléments que nous avons apportés, montre les freins réels chez nous. Ainsi, ce n’est pas l’éloignement, ce n’est pas le départ des jeunes pour faire leurs études qui freinent le développement. Le vrai frein est le faible taux de diplômés en Guadeloupe. Oui, nous avons des diplômés, mais ils sont les quelques arbres qui cachent le désert.

 

Quelle est la conséquence de cette situation ?

De tous les outre-mer, la Guadeloupe est le territoire où exercent le plus d’entreprises sans salariés, c’est le lieu où il existe le plus d’entreprises sous-capitalisées, où ces chefs d’entreprise ont le plus de mal à confier des tâches à des collaborateurs parce qu’ils ne trouvent pas dans le réservoir de personnes employables les compétences de qualité. Résultat : ils ne développent pas leurs entités, ce qui a un impact direct sur l’emploi.

Cette faiblesse des connaissances générales handicape également les entrepreneurs face aux mutations technologiques : aujourd’hui, très peu d’entrepreneurs de la Guadeloupe ont fait la transition numérique dans leur entreprise. Cette transition n’est pas juste avoir un e-mail, mais de véritablement repenser son organisation en mettant le client au cœur de la dématérialisation, connaître son besoin pour lui offrir un produit ou un service en adéquation avec ses besoins. Beaucoup d’entreprises guadeloupéennes n’y sont pas.

 

Qu’avez-vous découvert d’autre à la suite de cette étude ?

Cette étude met également en lumière la grande interdépendance des entreprises entre elles, notamment dans le BTP et les services. La santé des donneurs d’ordre ne permet pas de structurer les filières.

Cette étude questionne également les choix en ce qui concerne la politique économique de la Guadeloupe. Elle montre par exemple que l’activité est tournée vers la métropole, mais se désintéresse complètement de son environnement, notamment maritime. Alors que de nombreux bateaux de plaisance croisent dans la zone, il n’y a pas de filière organisée. Pire : le peu d’entreprises qui y exercent aujourd’hui sont dirigées par des entrepreneurs âgés, il existe donc un grand risque de perte de savoir-faire !

 

Cette étude concerne également directement votre profession : la loi Pacte fera en effet passer les seuils de chiffre d’affaires pour l’intervention des commissaires aux comptes outre-mer de 4 à 8 Me en janvier 2021. Quelle incidence en Guadeloupe ?

Tout d’abord, si les seuils sont remontés de cette manière, une majorité des entreprises locales soumises aux contrôles des commissaires aux comptes y échapperont alors que l’étude montre la faiblesse du contrôle interne dans les entreprises ici en Guadeloupe. Dans 6 % des cas, nous constatons lors de nos audits des inexactitudes et des irrégularités dans les comptes, nous déclenchons des alertes dans 2,2 % des cas et alertons le procureur de République dans 0,7 % des cas. Ce serait irresponsable, dans un territoire où l’argent public est au cœur de l’activité économique, que les dispositifs de contrôle soient ainsi allégés.

 

Et pour votre profession ?

Plus directement pour notre profession, si cette loi est appliquée en l’état en janvier 2021, l’incidence sera la disparition de 75 % des mandats des commissaires aux comptes de Guadeloupe ! Ce sera un véritable séisme pour la profession en Guadeloupe, avec des répercussions sur l’ensemble de la filière comptable.

Il faut en effet savoir que pour former un expert-comptable, les candidats doivent réaliser 200 heures de commissariat aux comptes dans nos cabinets. Si nous n’avons plus de cabinets de commissaires aux comptes en Guadeloupe, ces candidats.

L’un des effets sera également que le peu de mandats qui persisteront si la loi passe en l’état seront réalisés par des cabinets extérieurs, supprimant ainsi une expertise locale, mais surtout accentuant le problème des irrégularités.

 

Qu’espérez-vous que devienne cette étude ?

J’espère qu’elle n’atterrira pas dans un tiroir !

J’espère deux types de prolongement : d’une part que les politiques locaux s’en saisissent pour imaginer des politiques mieux adaptées à nos réalités, pour notamment mettre en place des politiques destinées à accroître véritablement les qualifications, à tous les niveaux ; d’autre part, pour notre profession, nous menons des missions de sensibilisation auprès de Bruno Le Maire, le ministre de l’Économie et de la Relance, et de Sébastien Lecornu, le ministre des Outre-Mer. Philippe Gustin, directeur de cabinet du ministre des Outre-Mer, ancien préfet de Guadeloupe, est également sensibilisé au problème. Ayant exercé de longue date dans notre territoire, il est sensible à notre volonté que soit conservé en Guadeloupe un dispositif de contrôle des entreprises.

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