Stratégie

Prix Sara : le changement enfin grâce aux marins-pêcheurs ?

Prix Sara : le changement enfin grâce aux marins-pêcheurs ?

Pour débloquer le Grand port maritime de la Guadeloupe, la Sara vient d’accorder une baisse de 40 centimes aux marins-pêcheurs. Une baisse qui fera tache d’huile : le bon moment pour revoir la formule de calcul.

Le Comité des pêches et des élevages marins des îles de Guadeloupe, l’Union des marins-pêcheurs de Guadeloupe et le syndicat Guadeloupe UIR-CFDT, représentant les salariés, ont signé ce 12 juin un protocole d’accord pour entrer en négociation avec l’État et la Sara. Le sujet : le prix du carburant appliqué à ce secteur d’activité. Pourquoi ? Parce qu’il fallait arrêter le blocage de l’accès du Grand port maritime de la Guadeloupe par cette profession en colère.

La goutte d’eau qui a conduit à ce blocage : l’arrondi systématique au centime supérieur appliqué par les stations-service vendant le super sans-plomb et le gazole détaxés aux marins-pêcheurs, et surtout la hausse par la Sara de 25 centimes d’euros du prix du carburant détaxé depuis le début de l’année 2021. Pour leurs sorties en mer, les marins-pêcheurs consommant en moyenne 2000 litres de carburant par mois, un tel niveau d’augmentation est de nature à simplement couler votre activité, parce que les marges sont faibles.

 

Coup de colère

Ce coup de colère des marins-pêcheurs de Guadeloupe peut être poussé de manière identique par ceux de Guyane et de Martinique. Pour preuve :  pour apaiser les esprits et éviter une surchauffe en d’autres points, la Sara a proposé une baisse de 40 centimes sur le super sans-plomb et de 24 centimes sur le gazole vendus aux marin-pêcheurs de Guadeloupe, mais aussi de Martinique et de Guyane et ce, jusqu’au 31 août 2021.

Pour justifier de cette baisse “substantielle d’un coup pendant 2 mois et demi, la Sara a expliqué qu’elle a changé de « nomenclature », classement servant de base à la fixation du prix pour les professionnels de la mer. Même la préfecture était incapable d’expliquer de quoi il s’agissait. Cette ignorance confirme que, de mois en mois, et ce, depuis des années, les services des préfectures de Guadeloupe, mais aussi de Guyane et de Martinique valident des tableaux donnés par la Sara, sans comprendre ce qu’ils veulent dire véritablement. Une opacité qui devient de moins en moins supportable.

Pour sortir de l’ornière, il a été décidé qu’à partir du 28 juin, un comité de suivi composé des représentants des professionnels de la pêche de Guadeloupe, de l’État et de la Sara sera mis en place. Il sera chargé de déterminer une nouvelle méthode pour contenir les effets d’une variation du coût du marine gazole et de l’essence marine”.

 

Des négociations interrégionales

Il faut des représentants de la Guyane et de la Martinique à ces négociations sectorielles !

Par ailleurs, à la même date, un expert du ministère de la Mer viendra pour aider les marins-pêcheurs à structurer et consolider leur filière. Pour rappel, c’est Annick Girardin, ancienne ministre des Outre-Mer, qui dirige ce ministère : elle sera en terrain connu. Ce travail de structuration est nécessaire car les entreprises de pêche de la Guadeloupe, de la Guyane et de Martinique sont souvent de petites structures qui peinent à remplir leurs obligations. Difficile dans ce cas de couvrir les besoins du marché local.

Nous avons aussi vu que les services des préfectures ne comprennent rien au calcul du prix de sortie Sara : levons donc le voile sur un système bien huilé. Tout d’abord, la Sara achète son fuel en mer du Nord parce qu’il conviendrait mieux aux réglages de la raffinerie et parce qu’il serait aux normes européennes selon l’industriel.

Or, il existe du fuel raffiné produit dans la région Caraïbe qui peut être mis aux normes européennes par simple ajout d’additifs directement dans les soutes des navires ou dans les cuves de stockage : la plus petite raffinerie du monde ne pourrait-elle pas acheter son fuel raffiné directement dans la Caraïbe ? Il y en a à Sainte-Lucie, à Sainte-Croix, à Saint-Eustache ou aux Bahamas par exemple.

La Sara achète déjà du fuel raffiné dans la région quand elle a besoin de faire l’appoint pour servir ses marchés de Guadeloupe, de Guyane et de Martinique ? Pourquoi alors conserver ces achats lointains qui ont en plus un coût carbone effrayant ?

Peut-être est-ce à cause du contrat d’achat exigé en 1969 à Charles de Gaulle, président de la République française à l’époque, par la couronne danoise, exploitante de premier plan de champs pétrolifères en mer du Nord, contrat qui n’est toujours pas dénoncé à ce jour. Donc, première source de surcoût : l’achat injustifié de la matière première bien loin de l’usine.

 

L’argent fait de l’argent

Une fois l’achat de brut effectué, la complexité versus Sara commence. En effet, dans une activité commerciale normale, le prix de sortie d’un produit se calcule à partir d’une moyenne du coût de la matière première : par exemple, dans le cas du fuel, devraient être retenus les prix de trois jours entourant le chargement du tanker, le tout divisé par trois. À ce prix de base sont ajoutés les coûts du fret, du stockage, de la distribution, éventuellement quelques charges financières bien calibrées et les taxes.

Dans l’univers de la Sara, ce processus simple se complexifie. À l’achat du brut, la Sara ajoute une ligne intitulée “autres produits”. Le total de cette ligne fait six fois le coût d’achat de la matière première ! Et dans cette ligne “autres produits”, le raffinage proprement dit ne représente que 20 % du total. En résumé, au mois d’avril dernier, 80 % du montant de la ligne “autres produits”, soit 36,5 M€, relevait de l’inconnu.

La Sara ajoute ensuite des coûts de logistique et d’entreposage mutualisés entre la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane. Ces montants paraissent être au regard du service. La quatrième ligne dans le calcul du coût des carburants concerne la rémunération des capitaux investis : en résumé, l’argent fait de l’argent. Normalement, ce sont des charges financières qui apparaissent, pas de la rémunération de capitaux investis. À ce stade, les patrons de la Sara sont des magiciens !

Parmi les autres éléments entrant dans le calcul du prix de sortie Sara figurent tout d’abord les produits réglementés, c’est-à-dire ceux qui font l’objet d’un encadrement législatif, à savoir le prix du sans plomb, du gas-oil et du gaz, puis les produits non réglementés, à savoir le kérosène, le bitume, etc. ; le prix de ces produits n’est normalement pas pris en compte dans le prix de sortie Sara.

 

Une formule illisible

Le tableau de calcul présente ensuite un prix pivot des produits et services réglementés, ici aussi à clarifier. À ce tarif global est appliqué un coefficient de vente par type de produit réglementé. C’est tout cela mis bout à bout qui donne le prix de sortie Sara.

Même des spécialistes, après avoir testé la formule de calcul à de nombreuses reprises, la trouvent illisible et illogique.

C’est elle cependant qui permet à la Sara de contribuer à hauteur de 22 % en 2019 et de 11 % en 2020 aux bons résultats financiers de Rubis Support et Services, filiale du groupe Rubis. Rubis Support et Services contribue, elle, à hauteur de 33 % à la marge brute de sa société mère : on le voit, Rubis gagne donc à tous les coups.

De là à imaginer qu’un niveau de rémunération lui a été garanti lors du rachat des parts de Total en 2015, il n’y a qu’un tout petit bout de chemin !

Première étape donc avant le début de toute négociation avec les marins-pêcheurs : que la Sara mette tout sur la table ! Sans langue de bois ! Nos pêcheurs sont des personnes qui savent compter : ils sont donc capables de ramener de la simplicité dans de la complexité organisée.

Les taux d’octroi de mer et autre taxe sur les carburants aux Antilles et en Guyane

Deux octrois de mer sont appliqués sur le prix du carburant sortie Sara : l’octroi de mer et l’octroi de mer régional. Les taux diffèrent d’un territoire à l’autre. En Guadeloupe, le taux d’octroi de mer est de 5% sur le sans plomb et sur le gazole et de 7% sur le pétrole lampant. En Martinique, les taux d’octroi de mer sont de 7% sur le sans plomb, 5% sur le gazole, 4,5% sur le fioul 80 cst et le fioul industriel. C’est en Guyane où les choses sont les plus simples d’apparence : 2% d’octroi de mer sur tous les carburants sauf pour le gasoil non routier qui peut bénéficier d’un taux réduit (1,18%) voire être exonéré pour certaines activités.

En ce qui concerne l’octroi de mer régional, il est 2,5% sur tous les carburants vendus en Guadeloupe. En Martinique, il est de 2,5% pour le sans plomb, le gazole, le pétrole lampant, et les fiouls et de 1,5% sur le fioul domestique. En Guyane, il est de 3% pour tous les types de carburants.

Ces trois territoires appliquent également une taxe régionale spéciale appelée la taxe sur les carburants (TSC) qui alimente les caisses des collectivités. C’est un montant fixe prélevé sur la vente de chaque litre de carburant quelque soit le montant du prix sortie Sara. En Martinique et en Guadeloupe, elle est de 49ct€ pour le sans plomb et 28ct€ pour le gasoil. En Guyane, elle est de 63ct€ sur le sans plomb, de 41ct€ sur le gasoil, de 41ct€ sur le gaz non routier, de 18ct€ pour le gazole mis dans des moteurs fixes et sur le fuel domestique.

A la lecture de ces subtilités fiscales qui rapportent aux collectivités locales dont les budget présentent pourtant des déficits abyssaux, on comprend l’impression troublante ressentie par les populations des Antilles et de Guyane.

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