Entretien

Nicolas Ugolin : “Les Antilles peuvent devenir leaders en matière de lutte contre le réchauffement climatique !”

Nicolas Ugolin : “Les Antilles peuvent devenir leaders en matière de lutte contre le réchauffement climatique !”

Pour ce chercheur guadeloupéen, les sargasses sont une excellente matière première capable de piéger le CO2 en excès.

Qui êtes-vous ?

Je suis un chercheur d’origine guadeloupéenne, spécialiste en biophysique, en biochimie et j’ai complété ma formation par de la bio-informatique, c’est-à-dire une science à l’interface des disciplines numériques, à savoir l’informatique, les mathématiques, et des sciences de la vie telles que la biochimie, la biologie, la microbiologie, l’écologie et l’épidémiologie.

Je suis âgée de 53 ans. J’ai déposé mon premier brevet en 2007, et j’en ai une vingtaine aujourd’hui à mon actif.

 

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser au réchauffement climatique ?

En revenant en Guadeloupe régulièrement, j’ai moi-même vu la plage de Sainte-Anne rétrécir.

Avec un groupe de cinq amis tous originaires de Marie-Galante, nous avons posé en 2007 notre première théorie sur le réchauffement climatique. Ils ont chacun des spécialités très différentes : architectes, urbanistes… Cette diversité enrichie notre approche.

Notre principe de base : nous sommes des territoires insulaires et on nous importe des technologies dépassées qui ne sont pas adaptées à nos réalités. Alors que nous avons du solaire, on nous impose du pétrole. Des sommes folles sont dépensées pour ne rien produire, en créant des montagnes de déchets et en favorisant le réchauffement climatique à cause des émissions de CO2.

Depuis, nous nous sommes mis à réfléchir et nous sommes parvenus à imaginer une technologie qui réduit les déchets en produisant de l’énergie, tout cela sans émissions de CO2, ce qui est déterminant pour les Antilles.

 

Comment avez-vous procédé ?

De 2007 à 2015, nous nous sommes intéressés aux sargasses. Nos îles avaient en effet commencé à subir les échouages massifs.

Pour nous, les sargasses sont un mode de défense de l’océan contre l’acidification des eaux : plus il y a de CO2, plus les plantes poussent. Les sargasses poussent sept fois plus vite que les autres plantes et les pesticides déversés dans l’Amazonie sont également des accélérateurs.

Les sargasses sont en outre les meilleurs piégeurs de CO2 : elles le stockent de manière durable. Au lieu d’être un déchet, les sargasses sont pour nous une excellente matière première !

En revanche, il ne faut pas les laisser s’échouer sur nos côtes : elles se transforment alors en un véritable fléau qui érode nos côtes et ses émanations en pourrissant touchent à la santé des populations.

 

Quelle est le principe de votre technologie ?

Notre technologie est la seule au monde qui permet de traiter les sargasses sans déséquilibrer le processus gazeux. C’est-à-dire que nous piégeons le CO2 mais pas l’oxygène. Le carbone, c’est la vie, c’est son excès qui est nocif. C’est pour cela que pour moi il est impropre de parler “d’économie décarbonée”. C’est le carbone fossile qui est gênant.

Le carbone fossile provient du charbon, du pétrole et des plastiques : quand nous en brûlons, cela revient à brûler du pétrole brut ! C’est pour cette raison qu’un incinérateur aggrave le problème.

 

Comment faites-vous ?

Nous traitons les sargasses par pyrolyse sans coût énergétique supplémentaire car nous utilisons l’énergie solaire pour le traitement. Nous avons développé notre solution pendant dix ans pour parvenir à un modèle économiquement viable, sans qu’il soit très onéreux et sans qu’il ait besoin de subventions.

Nous avons développé un système réparateur, capable d’inverser le problème du CO2. Notre technique est disruptive.

 

D’où viendra votre matière première ?

Nous récolterons les sargasses en mer. Nous voulons éviter qu’elles soient souillées par d’autres pollutions. Nous suivrons les arrivées par satellites et organiserons le ramassage avant échouage. Nous ferons du prétraitement ou pas en mer en fonction de la position de la législation, qui n’est pas encore stabilisée. Comme nous produirons 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, nous disposerons d’espaces de stockage.

 

Comment se présente votre système de production ?

C’est l’équivalent d’un conteneur de 40 pieds modifié jusqu’à 47 pieds. L’emprise au sol est donc faible : une usine constituée de cinq lignes de production occupera maximum deux hectares.

Le conteneur est monté sur roues. Il est équipé de panneaux solaires qui peuvent s’orienter et se rétracter en cas de cyclone par exemple.

 

Qu’obtenez-vous en sortie de ligne ?

Nous obtenons trois produits : du charbon actif, du biochar et de l’hydrogène pour les marins-pêcheurs.

Le charbon actif peut entre autres piéger le chlordécone dans le sol et donc dépolluer les terres.

Le biochar est un charbon d’origine végétale. Il est utilisé en agriculture pour augmenter la qualité des sols et il permet de lutter contre le réchauffement climatique grâce à sa capacité de piéger le gaz à effet de serre dans les sols.

 

Quelle est la capacité d’une de vos ligne de production ?

En traitant 27 tonnes de sargasses sur une ligne, nous obtenons 9 tonnes de charbon actif, 18 tonnes de biochar et de l’hydrogène.Une ligne peut transformer chaque année 8 450 tonnes de déchets en 782 tonnes d’hydrogène vert pouvant alimenter 240 bus.

 

Combien coûte une ligne de production ?

Une ligne de production complète constituée de huit conteneurs nécessite un investissement de 5 M€. À titre de comparaison, pour des équipements ayant des capacités de production comparables aux nôtres, l’investissement est de 30 M€, inaccessible pour des petits territoires tels que les nôtres !

 

Et en termes d’emploi ?

Un site équipé de deux lignes emploiera 12 salariés, et une installation de cinq lignes 30 salariés.

 

Quand votre premier site entrera-t-il en activité ?

Dans dix-huit mois, dans la région du Nord Grande-Terre en Guadeloupe, à Anse-Bertrand, le spot le plus ensoleillé au monde.

 

Comment les grands acteurs du marché regardent-ils votre invention ?

Nous nous sommes heurtés à beaucoup de scepticisme face aux services de l’État. Les grands énergéticiens ont du mal à croire qu’une petite entreprise puisse avoir imaginé un modèle vertueux qui efface le CO2. Et pourtant c’est ce que nous proposons.

Les banques également sont sceptiques : elles affichent des stratégies de développement durable, mais dans la réalité elles ne financent pas de projets tel que le nôtre. Entre les discours et les actes, il existe encore une grande distance.

 

Et les politiques ?

Les Antilles peuvent devenir leaders en matière de lutte contre le réchauffement climatique, et ce avec des moyens adaptés à leur taille. Les politiques ne semblent pas avoir encore pris la mesure de cette évolution de rupture.

 

Votre système peut-il traiter les déchets autres que les sargasses ?

Oui, bien sûr : en 2023, une unité traitant de déchets ménagers entrera en exploitation en Croatie et injectera de l’énergie directement sur leur réseau. Nous n’arrivons pas pour perturber ce qui existe. Les déchets ménagers sont déjà dans un modèle économique avec beaucoup de travailleurs.

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