Tribune

Mouvements sociaux : regards croisés

Mouvements sociaux : regards croisés

Pour Pierre-Yves Chicot, les mouvements sociaux des Gilets jaunes et de mars-avril en 2017 en Guyane présentent des convergences dans leur essence.

Une histoire de son qui interpelle est à l’origine des phrases qui suivent. Un cri que l’on entend, aujourd’hui, dans les rues de la capitale française et de nombre de villes de l’Hexagone. Le même cri était poussé dans les rues de Cayenne en mars-avril 2017, à l’initiative des 500 frères et de Twop vyolans.

Le cri “ahou ! ahou !” répété plusieurs fois est donc commun à des Français en mouvement, qu’ils soient en France hexagonale ou en Amérique du Sud, désirant faire entendre leurs revendications de mieux-être social.

Cette clameur saisissante exprime une volonté d’aboutir ainsi que la cohésion du groupe qui, dans les deux cas, voit émerger des leaders dont la désignation ne procède pas de procédures classiques de votation. Le même rejet du système représentatif national et local, considéré comme vermoulu, crée la plus grande méfiance à l’égard de ce qui pourrait ressembler de près ou de loin à des “élu(e)s”.

En effet, en France hexagonale, ni Priscilla Ludoski, ni Éric Drouet, ni Maxime Nicol ne sont des élus. Et en Guyane française, ce n’est pas non plus le cas de Mickael Mancé, de José Achille des 500 frères et d’Olivier Goudet de Twop Vyolans.

Mais des deux côtés de l’Atlantique, ces individus provoquent à la fois la crainte et l’ire des plus hauts responsables politiques. C’est ainsi qu’on a assisté à la démonstration de solidarité du président de la Collectivité territoriale de la Guyane à l’égard du président de la République, l’exhortant, le 1er février 2019, à l’Élysée, à tenir bon. En s’appuyant sur la défiance des protestataires à l’endroit de la démocratie représentative, il comparait ainsi le mouvement social de mars-avril 2017 aux manifestations hebdomadaires des Gilets jaunes.

À Cayenne, à Lille, Toulouse, Paris, Nice ou Bordeaux, ces mouvements sociaux sont fondés sur “l’action de rassembler sur la base de demandes et visions convergentes”, en désignant les mêmes interlocuteurs, les représentants de l’État.

Malaise sociétal

L’insécurité sociale et économique traduit un malaise sociétal persistant qui ne semble pas trouver d’exutoire. À Cayenne, la résignation semble avoir gagné les cœurs, deux ans plus tard, créant simplement un regain d’intérêt pour la transformation statutaire, espérée comme un moyen de changer durablement la vie. La réponse institutionnelle est aussi mise en avant par les Gilets jaunes. C’est d’ailleurs la revendication du référendum d’initiative citoyenne qui apparaît comme le point de départ fondamental pour changer le quotidien. Dans ce contexte où il souhaite voir ses vœux exaucés, le citoyen se propose de prendre davantage en main ses affaires.

Quoi qu’on en dise, ces mouvements sociaux ne sont pas contre l’État ou contre la République et ne nourrissent pas des ambitions de destruction. Pareille conclusion est par trop simpliste pour être prise au sérieux.

Des deux côtés de l’Atlantique, tout en s’adressant parfois avec virulence aux représentants de l’État, ils en exigent plus de protection. Unis dans une colère qui a du mal à se tarir, ces mouvements sociaux n’acceptent pas la financiarisation de l’économie, les inégalités sociales, l’exclusion du plus grand nombre, l’accaparement de la parole du peuple, l’absence de débats contradictoires qui nourrissent amplement la vie démocratique.

Construction de l’édifice commun

François Dubet, sociologue français, écrit en février 2019 : “Si on accepte l’idée que nous sommes confrontés à un nouveau régime d’inégalités, le problème central est celui de la construction d’une nouvelle offre politique et d’un renouvellement de la démocratie. Ceci suppose sans doute de redéfinir la Constitution, de revoir le rôle de l’État et de la décentralisation, mais aussi de construire des politiques sociales universalistes, car le régime des inégalités multiples a été associé à la multiplication des politiques ciblées sur des problèmes et des inégalités singuliers qui ont considérablement affaibli les sentiments de solidarité. En effet, quand plus personne ne comprend les mécanismes de prélèvements et de transferts sociaux, chacun a le sentiment d’être grugé, y compris quand il ne l’est pas ; chacun peut penser que les inégalités sont en concurrence. Il faut aussi parler plus nettement de la question du travail, de sa stabilité et de sa qualité, alors que le problème de l’emploi a tout emporté. Or, à mes yeux et à ceux des enquêtes, le travail reste essentiel à la construction d’une bonne vie ; il offre un espace de relations et de reconnaissance, un sentiment d’utilité et de participation à la vie sociale, et une forme de réalisation de soi. Je n’imagine pas d’autres mécanismes de solidarité que ceux qui dérivent du travail, de ce que l’on donne et de ce que l’on reçoit à partir de son travail. Sans doute les très grandes inégalités posent un problème politique essentiel, car, avec la financiarisation, elles échappent au contrôle des États, mais du point de vue des individus, les “petites” inégalités des salaires et des conditions de travail sont tout aussi décisives.

L’élan vital, cher à Henri Bergson, visant à inverser le cours régressif de l’histoire donne lieu à une expression aussi belle que prometteuse : “l’activisme délibératif”. Cet activisme délibératif témoigne de l’envie pugnace du plus grand nombre, appelé à une autre époque “volonté générale”, de participer à la poursuite de l’édifice commun. Il est question de dire qu’on peut aussi délibérer en contestant, ce qui constitue le témoignage du caractère vivant du peuple. À la stratégie qui vise à exclure des grandes décisions prospectives les individus et la collectivité, ils répondent par la négative. On ne sait pas alors très bien qui produit cette “démocratie agonistique” : forme de démocratie où le conflit joue un rôle central, théorie démocratique radicale valorisant le conflit comme outil de création d’identités politiques plurielles, dont les oppositions continues donnent à la politique démocratique son incomplétude toujours renouvelée. Est-ce les gouvernants qui, repliés sur eux-mêmes, déterminent de manière unilatérale ce qui est bon pour la collectivité, ou est-ce la collectivité qui garde de manière latente sa capacité à se rebeller contre ses intérêts fondamentaux ?

Qu’il soit permis de conclure avec ces nouvelles lignes de François Dubet : “[…] il va de soi qu’il existe un bonheur de l’action collective tenant au passage du silence à la parole, de l’invisibilité à l’exposition dans les médias, et que la chaleur des luttes, sur les ronds-points comme dans les usines et les universités, crée des liens aujourd’hui et, demain, des nostalgies. Cependant, cette fraternité des luttes est plus une émotion, une illusion lyrique, que la définition d’un acteur qui reste hétérogène dans ses conditions de vie et ses revendications. Elle ne nous dit pas quel nouveau principe de solidarité se dessine. Mais le mouvement sera long à s’éteindre complètement, parce que personne ne peut en déclarer la fin sans trahir, même quand des victoires ont été obtenues.”

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