Tribune

Le pouvoir curatif de la rectification historique

Le pouvoir curatif de la rectification historique

Le travail de décolonisation des esprits reste d’actualité pour faire comprendre, y compris aux jeunes générations, que tout moun sé moun.

L’expression du titre choisi est celle de Serge Bouchard, anthropologue canadien qui soutient que le regard de l’anthropologue est plus que jamais nécessaire pour redonner du sens à un monde qui s’étourdit de jour en jour. L’étourdissement peut aussi résulter de l’absence de tout contact réel avec son histoire, qui fonde l’une des principales armatures d’une civilisation.

Alors que les scientifiques démontrent qu’un crime sexuel commis sur une petite fille peut impacter quatre générations, 171 années plus tard, on nous dit : arrêter de vous plaindre, arrêter de ressasser cette histoire d’esclavage. Il faut aller de l’avant. Mais comment aller de l’avant quand le boulet pathologique de l’absence de soi n’est pas annihilé ? Comment aller de l’avant quand votre essence ontologique même est foulée aux pieds ? Parler d’essence ontologique n’est pas l’évocation de l’ancêtre capturé, déporté et mis aux fers, mais des ancêtres libres, érudits, homo faber et animés par leur propre spiritualité.

En cela, le processus curatif dans lequel on voudra bien s’inscrire nous interdit de nous définir comme petits-fils ou petites-filles d’esclaves puisque la période de la servitude n’est pas l’alpha et l’oméga de l’histoire du peuple africain de Guadeloupe, de Guyane ou de Martinique.

Il faut se souvenir que le 27 mai en Guadeloupe, le 22 mai en Martinique et le 10 juin en Guyane n’étaient pas, pendant des années, des jours fériés. C’est l’action opiniâtre de consciences éveillées qui a abouti à la reconnaissance de ce qui est une évidence.

La présente réflexion consacrée au “pouvoir curatif de la rectification historique” nous permet de convoquer quelques citations éclairantes : René Maran (prix Goncourt 1928 : Batouala) : “Tu bâtis tes royaumes sur des cadavres” ; Hô Chi Minh : “L’Europe n’est pas toute l’humanité”. Aimé Césaire parle des “romanciers de la civilisation”. Ainsi comprend-on que “l’histoire globale véhiculée par l’historiographie coloniale aboutit à l’inversion des perspectives ; au décentrement du regard ; à l’occidentalocentrisme ; à l’autoflagellation mortifère qui conduit les peuples d’origine africaine des pays français d’Amérique de croire, trop fréquemment, qu’ils sont peu de chose à la face de son monde colonial”.

Oublier pour rester malade : savoir et mémoire tronqué

Le trait commun majeur des mises en esclavage et de la colonisation, c’est l’humiliation, le déni d’humanité. “Il y a eu des séparations de familles à coups de fouet, beaucoup de vexations, de frustrations, mais aussi le plaisir d’humilier, du sadisme et du sadisme sans possibilité d’en sortir.”

La transmission génétique du traumatisme psychologique de génération en génération a brusquement créé un vrai doute sur soi. Ainsi est-on conduit à parler de la névrose, qui est un groupe de maladies psychologiques. Il s’agit de dysfonctionnements psychiques dont une personne a conscience. La névrose entraîne une perturbation de la personnalité sans pour autant empêcher la personne de vivre normalement. Parmi les plus connues, on peut citer l’hypocondrie (yo fè mwen mal) ou les phobies (i nwè i lèd, an pè’y). La phobie de son semblable dans son intégralité semble caractériser un des comportements dans nos sociétés colonisées et francisées (le fanchouisme si bien décrit par le psychologue guadeloupéen Eroll Nuissier).

Se souvenir pour guérir : savoir et mémoire réhabilités

Il s’agit, dans le cadre de ce processus curatif, de rassembler les historiens, les psychologues, les juristes, les politologues, les économistes, les sociologues, les anthropologues pour étudier les impacts psychologiques de l’esclavage.

Deux écoles globalement se distinguent, manifestant des volontés de guérison. Ceux qui souhaitent guérir en prônant l’accession à la souveraineté pour décoloniser et se retrouver, et ceux qui préconisent l’intégration toujours plus poussée dont le premier acte est la départementalisation, support institutionnel de l’assimilation législative, cultuelle et culturelle.

Le besoin impérieux de guérison résulte de cette recherche permanente de l’infantilisation de l’homme colonisé mettant en exergue le paternalisme du colonisateur. La racialisation en est certainement la forme d’expression la plus avérée, aboutissant au sentiment de supériorité de la race blanche instillé dans les consciences antillo-guyanaises, et pas seulement. La blancheur de l’épiderme érige le colonisateur en bienfaiteur et le nègre en malfaiteur, avec une incidence très destructrice sur l’estime de soi.

Alors même que la quête de la liberté et la reconquête de soi n’a jamais abandonné les asservis, le travail de décolonisation des esprits reste d’actualité pour faire comprendre, y compris aux jeunes générations, que tout moun sé moun. E pon moun pa pi moun ki dot moun. L’enjeu est désormais psychique, appelant à ce que certains qualifient de remounaj.

La restauration de l’objectivité scientifique, à défaut de vérité scientifique, correspond à un passage obligé tout aussi fondamental, en éradiquant l’intériorisation de cette infériorité. “Ce racisme intériorisé, contre soi-même, existe et peut même conduire à la haine de soi. En tout cas, il conduit souvent à la haine de l’autre Noir qui porte la faute d’être noir”.

À l’heure où la diffusion de l’information est rendue plus aisée par les moyens modernes de communication, ces canaux pourraient servir utilement à faire prospérer la vertu curative de la connaissance de nos histoires, objectivement délivrées, car comme le plaide Marcus Garvey : “Un peuple qui ne connaît pas son passé, ses origines et sa culture ressemble à un arbre sans racines”.

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