Tribune

La vie moins chère

La vie moins chère

Pour Pierre-Yves Chicot, les soubresauts qui touchent la France continentale ressemblent à s’y méprendre aux événements
sociaux qui ont touché l’outre-mer en 2009.

Il est des cartes que l’on vous offre à des occasions précises, par exemple pour vous souhaiter une bonne et heureuse nouvelle année. Sur l’une d’elles était portée au recto une pensée qui laisse songeur : “Il y a trois forces que l’on ne peut guère arrêter : l’eau, le feu et les peuples !

L’histoire qui se déroule aujourd’hui en France hexagonale et à La Réunion à la faveur du mouvement des Gilets jaunes, et que les terres françaises d’Amérique ont déjà écrite neuf années auparavant, porte l’étendard de la lutte contre la vie chère.

En classe d’économie, on enseigne que la monnaie est une unité de compte, un moyen de paiement et un instrument de réserve. Les citoyens consommateurs éprouvent les plus grandes difficultés à disposer de la monnaie comme d’un instrument pour payer et peuvent encore moins en faire un outil d’épargne.

La crise sociale de 2008-2009 dans les pays français d’Amérique, comme celle qui sévit en cette fin de l’année 2018, rend compte de la contestation, voire de la détestation, d’un modèle économique, monétaire, fiscal et social.

Argent et relations marchandes

L’acte d’achat est indissociable d’une condition préalable qui est celle de la valeur argent. L’argent est “un phénomène sociologique, une forme de la réciprocité d’action entre les hommes”, mais l’échange argent-marchandise n’est qu’en apparence un rapport d’équivalence. Car, au travers du contrat commercial dit d’adhésion qui domine la société de consommation, la relation contractuelle égalitaire ou équilibrée est une fiction.

Le développement de l’économie monétaire est à la mesure de l’extension progressive de la taille d’un groupe. Celui-ci favorise l’individualisation et l’autonomie de ses membres. La communauté de vie du groupe repose alors moins sur une base communautaire que sur une base associative, où chacun adhère et cotise volontairement. Ainsi, le lien social, autrement dit la capacité des individus à faire leur l’altérité se transforme graduellement en “une relation entre les choses”. La marchandisation du monde, thématique chère à Ignacio Ramonet, devient une réalité.

Le fétichisme des marchandises

Quels en sont les ressorts ? “Elle se fonde sur l’idéologie de la pensée unique, laquelle a décrété qu’une seule politique économique est désormais possible, et que seuls les critères du néolibéralisme et du marché (compétitivité, productivité, libre-échange, rentabilité, etc.) permettent à une société de survivre dans une planète devenue une jungle concurrentielle. Sur ce noyau dur de l’idéologie contemporaine viennent se greffer de nouvelles mythologies, élaborées par les grands médias de masse, qui tentent de faire accepter aux citoyens le nouvel état du monde.” Ainsi parlait Ignacio Ramonet en mars 1997.

Mais déjà en son temps, Karl Marx avait déjà parlé de fétichisme des marchandises, l’argent devenant une source d’aliénation pour l’individu qui va tenter, de manière illusoire, de s’affranchir de ses liens immédiats, rêvant de se rapprocher ainsi de milieux plus éloignés dont il ne sera probablement jamais membre. C’est l’œuvre de la consommation qui nous rend béats devant tant de biens offerts, impossibles à consommer complètement, et qui métamorphose en robot dépensier compulsif l’ordinaire citoyen, singulièrement celui qui a les revenus les plus modestes.

Le pouvoir d’achat, l’équivalent du pouvoir de survivre

Le “pouvoir d’achat” symbolise l’idée que l’argent est un viatique d’une forme de libération psychologique. L’individu, en étant en capacité de s’offrir ce qu’il souhaite, au moment où il le souhaite, se prive avec bonheur de frustrations. Certains soutiennent que le déploiement aussi abondant de biens de consommation soumis à la tentation de personnes émargeant au RSA (revenu de solidarité active) ou au SMIC (salaire minimum interprofessionnel de croissance) est une violence psychologique insoutenable.

On ne peut guère contester que l’armée des surendettés comporte bien des conscrits. Les trois quarts des personnes surendettées (75,8 %) sont locataires, et seulement 3,4 % sont propriétaires de leur résidence principale (contre 36,9 % pour la moyenne des ménages français). Si 33,1 % vivent en couple, 36,8 % sont divorcés ou séparés, 24,6 % sont célibataires et 5,5 % sont veufs. Dans deux cas sur trois, le débiteur est donc seul pour faire face à ses difficultés financières. En outre, 27 % des personnes surendettées sont au chômage. Un ménage surendetté sur deux n’a aucune capacité de remboursement. Plus de 82 % des ménages surendettés ont un patrimoine brut inférieur à 2000.

La vie moins chère

La baisse sensible des surendettés peut laisser penser qu’il y a une prise de conscience au sujet du fétichisme des marchandises qui ne procure pas de plaisir ou alors un plaisir au goût d’amertume. Par conséquent, si on n’y prend pas garde, à l’évocation de l’expression : “pouvoir d’achat”, le réflexe immédiat consisterait à penser qu’on est au cœur du concept “d’obsession quantitative” de Michel Onfray. Tant s’en faut.

Dans ce contexte de crise sociale, on a envie d’y voir un progrès qualitatif franchi par les citoyens consommateurs qui indique également que l’expression du pouvoir d’achat ne signifie plus ipso facto le désir boulimique de biens de consommation, mais le désir de survivre en ayant le pouvoir de régler les soins de santé, le nécessaire relatif à l’éducation des enfants, les factures alimentaires et le cas échéant des moments récréatifs qui deviennent des caprices de miséreux. Bref de survivre à défaut de vivre normalement.

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