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La dictature de la haine

La dictature de la haine

Pour Pierre-Yves Chicot, les affrontements interindividuels garantissent une forme de tranquillité aux dirigeants. La ploutocratie ethnocentrée et matérialiste a rongé à petits coups de dents précis la démocratie.

L’horizon s’assombrit. Si les nuages s’amoncellent, prenant la teinte du gris, annonciateurs de la pluie, cette éclosion précise de la nature a aussi la vertu de bénir et de nettoyer. On ne peut que s’en réjouir. Qui peut contester que le cœur et l’esprit des hommes ont sempiternellement besoin d’être nettoyés ? Tout au long de l’histoire des hommes, l’humanité a pu prendre l’allure de l’inhumanité. C’est probablement l’appel de la conscience à tendre vers le bien, le bon et le beau qui conduit à rendre visible la dictature de la haine pour l’éradiquer.

Notre monde se dépouillant de l’amour du prochain revêt les habits de la défiance, de la méfiance, des poncifs, de la désignation injurieuse, de la décapitation des sentiments bienveillants. Or l’humanité ne prospère que lorsque les corps se confondent à l’unisson d’un plaisir aussi ineffable qu’indicible.

Le monde semble perdre en humanité et gagne en sauvagerie, qui n’est pas la bestialité. Car les animaux, on le sait, vivent en harmonie avec la nature. La sauvagerie est l’équivalent de la dégénérescence de l’homme. Pascal autant que les chamans en parlent, en évoquant “l’homme déchu d’un meilleur qui lui était propre autrefois”.

La période que nous vivions est de plus en plus charnelle. Cette chair devenue synonyme de cupidité de l’être humain. La renonciation au principe de précaution et de déférence à l’endroit de la nature au profit du “profit financier” est un exemple des plus parlants. L’assassinat des abeilles par l’usage massif de pesticides devient un épiphénomène. On peut y voir un symbole, tant l’abeille est considérée depuis l’Antiquité comme étant étroitement connectée au divin. Virgile l’écrit dans ses Géorgiques. Dans l’Égypte ancienne, celles-ci seraient nées des larmes du dieu Râ. Le miel qu’elles fabriquent fait partie des offrandes religieuses. L’abeille est le signe de l’initiation et de l’inspiration sacrée.

Ces actes politiques charnels ne sont pas dénués d’innocence. Il faut évoquer le dualisme cosmique existant entre la chair tissée de poussière et l’esprit dont le souffle intérieur murmure le ciel : “La chair est à l’esprit ce que le terrestre est au céleste.” L’attachement à la chair et la primauté qui lui est conférée traduisent la célébration du cupide et du fini. La toute-puissance de l’ordre social néolibéral en est la meilleure traduction : libre circulation de tout et marchandisation de tout, y compris des organes humains.

Le contexte de cette dictature de haine est ainsi celui-là : “Les charnels, quels que soient leur savoir, leur intelligence, restent dans les ténèbres, les spirituels, renouvelés intérieurement, contemplent la ‘lumière incompréhensible’ de la sagesse” (Louis Vivès, Soliloques). Pourquoi cet extrait de pensée est-il pertinent en l’espèce ? On a vu fleurir dans le langage courant cette expression aussi prometteuse que mystérieuse : le “monde d’après”. Il y a une envie de l’humanité de croire qu’il existe une aspiration à mieux : un monde de demain probablement moins charnel et moins matériel, et davantage versé vers la contemplation de l’éternité de l’immatériel.

La dictature de la haine par la guerre verticale

L’exercice du pouvoir politique dépouillé de toute bienveillance à l’égard des peuples a créé un sentiment tout aussi peu bienveillant de ceux-ci à l’égard des premiers. La spirale de la détestation des élus règne en démocratie. Les citoyens peinent à voter car ceux-là mêmes qui réclament leurs suffrages sont détestés. On élit par défaut. On choisit celui que l’on pense moins fourbe ou qui fait mine de parler comme le peuple, peut-être celle ou celui qui aura davantage l’art de tromper.

À quoi assiste-t-on ? À l’État-providence, on répond par l’État pénal. Ceux qui sont demandeurs d’aides en raison des accidents inévitables de la vie sont traités d’assistés et de fraudeurs à l’aide sociale. Celui qui ne trouve pas une activité rémunérée ou qui clame sa faveur pour la retraite à 60 ans posséderait une culture qui confine à la paresse.

L’ordre social néolibéral se réfugie derrière le précepte de la liberté chantée par les Lumières du XVIIIe siècle pour glorifier l’impérialisme de la raison, faisant passer de vie à trépas tout ce qu’il y a de spirituel dans l’homme. À titre d’exemple, le droit au blasphème est préféré au devoir du respect du sacré chez les uns ou chez les autres.

Le maître à penser du monde néolibéral se confond avec la conception matérialiste qui donne naissance, entre autres, à l’employabilité. Autrement dit, gagner sa vie non pas en raison du métier qu’on souhaite exercer en faisant prévaloir le choix du cœur et du talent, mais au regard des besoins du marché dominé par le petit nombre de gens très fortunés.

La ploutocratie ethnocentrée et matérialiste a rongé par petits coups de dents précis la démocratie. Elle choisit ses gouvernants. Ou encore, à l’instar de Donald Trump, elle peut prendre le parti de ne pas diriger la société par personne interposée. Bref, elle peut choisir de ne pas être marionnettiste invisible, mais parfaitement visible et oint du suffrage universel.

Dans ce contexte, la parole ploutocratique, loin d’être impeccable, a contrario du premier accord toltèque, préoccupée exclusivement pas sa prospérité matérielle qui doit être sans limites, produit une culture de la haine qui tourne le dos à la cohésion (altruisme) et à la solidarité (altérité). Les graines fertiles de la paix sont délaissées au profit de la division (couleur de peau, confessionnelle), de la fracture (sociale, numérique, sanitaire), du diabolique encensé en lieu et place de l’angélique.

La Guerre horizontale

La première attaque qui aboutit au déclenchement de la guerre horizontale est portée à l’État, singulièrement celui qui est interventionniste, qui, il faut toujours s’en souvenir, est décrit par les sociologues comme une entité supra-familiale. La famille étant, comme on le sait, d’abord un espace où on se sent protégé. Et ce même si Mauriac dit que la famille peut être un nid de vipères. Il n’y a probablement pas d’idéal étatique. Toutefois, lorsque son organisation est de nature à promouvoir autant la solidarité mécanique qu’organique, la pacification sociale est davantage au rendez-vous. Or, le nouvel ordre public international est phagocyté par les idées néolibérales qui sont des contemptrices de l’État, cette puissance publique qui doit être bienfaitrice notamment pour les plus faibles et les plus vulnérables. Sans recours supra-sociétal, les individus pris dans la jungle de la loi du plus fort, du plus fortuné, du plus blanc, du plus chrétien, dans le cas de la France s’affrontent.

Les affrontements interindividuels tendent à garantir une forme de tranquillité aux dirigeants politiques et à leurs alliés économiques puissants en ayant davantage d’aisance pour faire passer leurs réformes qui sont favorables à leurs intérêts.

Prenons l’exemple de la disparition du SMIC. Les puissants vous expliqueront que la libéralisation du marché du travail est un facteur efficace de lutte contre le chômage. Qu’il s’agit même d’une mesure d’amour à l’endroit du plus grand nombre. Les individus visés par cette réforme soutiendront que c’est la certitude de l’accentuation de leur appauvrissement personnel accompagné du creusement des inégalités sociales.

Dans un contexte de pauvreté accrue, l’espoir n’est pas la recherche du ralliement à l’immatériel, à Dieu, mais l’espoir de gagner plus d’argent, et d’avoir, d’un point de vue terrestre, une vie matérielle meilleure. Or, la religion, ce qui relie les hommes à l’infini, peut conduire à élever leur conscience au plus haut niveau qui soit. Mais quand les hommes détournent le religieux, cela donne les tyrannies et les sectes qui font basculer le religieux dans la violence. Le pouvoir peut s’en servir avec cynisme. Tout en affirmant l’unité du corps social, la guerre horizontale est favorisée en désignant la femme voilée comme l’empêcheuse de faire société en lieu et place du pouvoir politique et économique qui travaille à une œuvre de “modernisation” sociale qui en réalité est une modernisation néolibérale ayant sa propre rationalité : l’“idéologie de l’homme économique”, qui le dépouille de son rapport immatériel à la vie.

La rationalité de l’ordre social néolibéral est bien plus : c’est “la manière dont nous vivons, dont nous sentons, dont nous pensons. Ce qui est en jeu n’est ni plus ni moins que la forme de notre existence, c’est-à-dire la façon dont nous sommes pressés de nous comporter, de nous rapporter aux autres et à nous-mêmes. Le néolibéralisme définit en effet une certaine norme de vie dans les sociétés occidentales et, bien au-delà, dans toutes les sociétés qui les suivent sur le chemin de la ‘modernité’. Cette norme enjoint à chacun de vivre dans un univers de compétition généralisée, elle somme les populations d’entrer en lutte économique les unes contre les autres, elle ordonne les rapports sociaux au modèle du marché, elle transforme jusqu’à l’individu, appelé désormais à se concevoir comme une entreprise”. (P. Dardot et Ch. Lavalle, Le Néolibéralisme comme rationalité, 2010).

Le philosophe Alain nous enseigne que “ne vouloir faire société qu’avec ceux qu’on approuve en tout, c’est chimérique, et c’est le fanatisme même”.

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