Entretien

Gunter Pauli : “Regarder la totalité des conséquences de ses actions !”

Gunter Pauli : “Regarder la totalité des conséquences de ses actions !”

Selon ce spécialiste de l’économie bleue, les entrepreneurs doivent être animés par le désir de ne pas faire de dégâts.

Qu’est-ce que l’économie bleue ?

L’économie bleue, ce n’est pas une philosophie, c’est un concept basé sur la réalisation de plus de 200 projets dans le monde entre 1996 et 2016. Ils marient investissement, emploi, technologie et leur caractéristique de base est l’innovation.

C’est une innovation en termes de modèle d’affaires adopté par les Nations-Unis : l’économie bleue n’est pas conçue uniquement pour ce qui concerne la mer ou les océans. L’économie bleue est en opposition à l’économie verte qui pose comme base que tout ce qui est bon pour l’environnement est cher, qu’elle ne serait possible par conséquent que pour les riches, ce qui n’est pas possible !

C’est en faisant cette autocritique que je me suis mis à réfléchir à la manière de changer le cadre de l’économie pour qu’on sorte de cette aberration que tout ce qui est bien est cher.

Avec nos projets, nous avons fait la démonstration qu’un autre modèle d’affaires existe. Il est très concurrentiel et est travaillé dans le sens du bien commun.

 

En quoi se différencie-t-il du modèle dominant ?

Le modèle d’affaires aujourd’hui est basé sur l’économie d’échelle: il faut être le meilleur marché, c’est la supply-chain qui domine, il faut contrôler verticalement l’entreprise. Et c’est là où je dis non : quand vous êtes en Martinique ou en Guadeloupe, comment pouvez-vous être un jour le meilleur marché ? Ce n’est pas possible ! Si vous n’avez pas une économie qui repose sur au moins un million d’habitants, vous êtes incapable d’avoir le marché intérieur qui vous permet d’avoir une économie d’échelle. Conséquence : on se retrouve avec un modèle qui ne peut s’appliquer que dans 20 pays dans le monde. Ils peuvent prendre des positions parce qu’ils ont des forces de frappe en termes d’innovation, de recherche, de marketing.

Les autres pays sont-ils alors condamnés à être des fournisseurs de matières premières, y compris de biodiversité et de données, et se soumettre à leur modèle ? Par exemple, pour ce qui est des données, aujourd’hui, il n’y a que cinq pays qui les maîtrisent, tous les autres sont leurs fournisseurs : ce modèle doit-il être renforcé ?

A cette question, je rajoute aussi celle de savoir quel est le modèle qui peut faire tourner la Guadeloupe et la Martinique sans subventions. Pourquoi ? Parce qu’un jour, quelqu’un présentera la facture et la note sera salée !

 

Quelles sont les caractéristiques d’un projet bâti à partir du concept de l’économie bleue ?

C’est d’abord un concept qui part de la découverte de ce qui est localement disponible. On ne pose aucun dictat : il n’y a aucune mauvaise herbe, il n’y a aucun déchet.

Au contraire, il faut construire un système afin que tout ait une chance d’apporter à la création de valeur. Cela requiert un nouveau regard sur la réalité. Ce ne sont pas de nouvelles technologies : nous avons fait la démonstration en Colombie et au Zimbabwe que l’on peut faire pousser des champignons sur des déchets de marc de café, c’est cela un nouveau regard sur une réalité.

Aujourd’hui, il y a 5000 entreprises qui le font, ce qui veut dire qu’il y a une première plus-value qui fait tourner ces entreprises. Elle peut être complétée par une autre grâce à la production d’aliments pour les poules. L’enchaînement d’activités permet de créer plusieurs cash-flows : c’est un élément déterminant de l’économie bleue, qui a un impact immédiat sur le pouvoir d’achat.

Par exemple, si je récupère les marcs de café de l’hôtel qui sont aujourd’hui jetés, et que j’y cultive des champignons. Au bout de deux semaines, je peux avoir ma première récolte et trouver des clients. Si en plus j’ai cinq poules, je peux les nourrir avec les déchets et renforcer encore immédiatement mon pouvoir d’achat de 20% sans avoir à faire des négoces avec des chiffres d’affaires. Une telle amélioration du pouvoir d’achat dans une communauté a un effet multiplicateur.

C’est un travail sur l’offre locale. Par exemple, il y a la production locale de jus de fruits. Aujourd’hui, les pelures sont jetées ainsi que les pépins. Or, les acides citriques encore contenues dans les pelures peuvent être récupérés et transformés en deux semaines en nettoyant pour les cuisines et les toilettes ; les pépins peuvent être transformés en pulpe bourrée de nutriments qui peut être mélangée dans le pain, supplément qui peut être vendu à 2500€ la tonne.

En commençant par augmenter le pouvoir d’achat, on crée une économie locale qui crée des emplois et qui transforme le pouvoir d’achat en valeur ajoutée.

 

Votre approche économie bleue pulvérise le dogme qui veut qu’on achète toujours plus loin, toujours moins quels que soient les coûts en termes d’inégalités et pour l’environnement. Et surtout, elle tend à redonner de la valeur à ce qui peut être produit localement…

Absolument ! Derrière l’économie d’échelle, il y a une logique : si je suis capable d’être le meilleur marché, il ne faut pas s’attendre à ce que je sois le meilleur en termes d’écologie ni celui qui paye les meilleurs salaires ! Il faut accepter que je triche à gauche et à droite !

 

Vous attaquez également le dogme qui veut que vous n’existez pas si vous êtes petit…

… et que vous ne pourrez pas concurrencer les plus grands : c’est faux ! Je suis David face à Goliath. Et comme David, je sais parfaitement comment m’imposer sur le marché qui est ma communauté. Je n’ai aucune ambition de prendre la Floride, mais de prendre 3%, 4% de mon marché local, de créer des emplois. Si nous sommes une centaine à le faire, le territoire devient immédiatement nettement plus dynamique.

 

Votre approche demande une révolution copernicienne des mentalités ! La pensée qui domine est que pour gagner, il faut que l’autre perde, l’objectif est de tirer la plus grande substance de la «ressource humaine» dans l’entreprise sans grand partage des gains. Votre apporche est rafraîchissante, mais comment y parvenir ?

Je ne parle pas de théorie : moi je fais ! Nous avons déjà réalisé 5 milliards d’euros d’investissement sur nos projets qui sont à contre-courant en termes de produits, de manière de produire et de nous imposer sur le marché local. Nous ne faisons pas de la pub! Nous ne lavons pas le cerveau des gens pour les convaincre que notre lessive lave plus blanc que blanc. Notre lessive lave très bien et elle est faite avec l’acide citrique de votre jus : nous l’expliquons et des milliers de personnes adhèrent. Ce ne sont pas des ventes sur Internet : les producteurs et les consommateurs se retrouvent dans des communautés et nous les appelons des prosumeurs.

 

Une telle approche peut-elle s’appliquer à un territoire ?

Nous l’avons fait sur l’île d’El Hierro il y a 25 ans, une île des Canaries la plus éloignée de l’Europe où est parti Christophe Collomb pour aller à la découverte des Amériques. A l’époque, cette île comptait 30 000 habitants. Quand nous avons été appelé, elle comptait exactement 5 223 habitants, et l’île était considérée comme un caillou habité par des vieux, ayant comme seule perspective l’installation de radars de surveillance de satellites.  Aujourd’hui, ils sont à 12 800 et c’est un modèle de plein emploi.

L’Europe dit que le pleine emploi n’est pas possible. Les économistes disent que ce n’est pas souhaitable pour conserver la flexibilité du marché du travail. Moi je dis que je n’ai pas besoin de la flexibilité : j’ai besoin d’une communauté résiliente.

 

Comment avez-vous procédé ?

Nous avons travaillé 20 ans sur la transition de l’île. Nous avons redémarré avec l’économie locale, celle des pêcheurs. Après observation, nous avons compris que la raréfaction du poisson ne venait pas de la surpêche, mais de la pêche dans les filets des femelles avec les œufs. C’était difficile à entendre pour certains, mais nous avons appelé un chat un chat.

Avec les 40 pêcheurs, nous avons pris la décision d’arrêter la pêche au filet pour n’autoriser que la pêche à la ligne. Nous avons aussi créé un espace nursery où la pêche est interdite. Sept ans plus tard, les eaux sont devenues si poissonneuses que le temps de pêche pour avoir les quantités nécessaires est de 4 heures !

Ils avaient des raisins dont certains considéraient les quantités comme insuffisantes pour produire du vin : aujourd’hui, il y a une usine qui fabrique 220 000 bouteilles par an dont 70% sont bues localement. Il existe aujourd’hui une coopérative de 253 cultivateurs de raisins qui produisent au moins 100kg par an.

Il y a aussi des moutons et des chèvres : nous avons déterminé un chiffre maximal afin qu’ils ne deviennent pas une menace pour la biodiversité de l’île. Il manquait alors 50 bergers pour les garder: les jeunes sont revenus de Barcelone, de Madrid convaincus par leurs grands-pères qu’ils n’avaient pas visités depuis des mois.

Aujourd’hui, il y a une usine pour faire les yaourts, pour faire les glaces et nous avons réouvert l’abattoir pour abattre chaque semaine les chèvres de 3 ans et demi

 

Quelles qualités avez-vous observées chez les habitants de cette île qui ont pu accepter de se limiter ?

Le déclick, c’est simple : nous avons montré que nous sommes capable de payer 2,60€ par litre de lait. Si vous avez 50 chèvres, qui parce qu’elles sont heureuses et bien traitées vous donnent deux litres et demi de lait par jour tout au long de l’année, avec un prix garanti, vous pouvez avoir un revenu de 80 000€ par an, mais en vous soumettant aux règles.

 

Comment les avez-vous convaincus de se soumettre aux règles ?

Nous avons travaillé sur la notion du bien commun et ils se sont rendu compte qu’avec 80 000e, on vit très bien sur une île comme El Hierro alors que jusqu’alors, ils étaient en sous-emploi voire au chômage à Barcelone, Madrid, etc.

 

Comment les règles ont-elles été posées ?

Elles sont appuyées par des calculs scientifiques afin de ne pas prélever plus qu’il ne faut pour ne pas compromettre l’écosystème. Ce n’est pas un projet en mode survie qui détruit, mais un mode de vie. Puis nous avons tissé les projets l’un après l’autre.

Pour l’abattoir, nous avons fait venir un boucher allemand afin d’enseigner comment faire de la belle découpe de viande : c’est l’abattoir le plus petit d’Europe et il gagne de l’argent. L’île est en outre 100% autosuffisante en viande.

 

Au départ, combien de personnes ont pris la décision d’aller dans la direction de l’économie bleue ?

Une vingtaine de personnes, des jeunes ayant des rêves, mais que ne partageaient pas leurs enfants. Notre approche leur a permis de les rendre réels et chaque réalisation a trouvé sa place dans l’ensemble.

Quand nous avons mené une dizaine de projets, nous avons été confrontés à l’insuffisance d’eau et à l’instabilité du réseau électrique parce que l’État n’avait pas investi dans les systèmes. On peut même parler de corruption. Cette fois, la décision a été prise par 200 personnes de transformer l’île en la première au monde autosuffisante en électricité et en eau.

 

Comment avez-vous fait ?

Nous avons investit 87M€ dans une installation qui permet à une éolienne de désaliniser l’eau, et de contrôler la distribution d’eau dans d’anciens bassins de volcan.

La situation de la Guadeloupe et de la Martinique est très similaire à celle d’El Hierro.  Vous avez des pêcheurs qui sont en train de survivre : vous avez la capacité de relancer l’économie avec la philosophie du pouvoir d’achat, de répondre au besoin de la région. Quand vous avez 100% de vos poissons, 70% de vos vins, 80% de la viande, les yaourts, les fruits frais parce que venant de l’île, la déficience en nutriments qui était très forte parce que la nourriture arrivait congelée avec une forte consommation énergétique se rééquilibre. Aujourd’hui, ils mangent du frais avec un impact remarquable sur la santé : toutes nos statistiques le démontrent. Nous voyons une baisse du diabète. Nous commençons alors a créer l’économique du bonheur, du bien vivre grâce à des produits en qualité, en quantité, nous régénérons l’abondance. Les îles vivaient dans l’abondance et nous avons créé la pénurie : un modèle d’affaires de l’économie d’échelle n’est absolument pas approprié pour une île.

 

Comment caractériseriez-vous votre approche ?

Je fais une économie pour le territoire, dans le territoire avec des productivités qui dépassent celles de l’économie d’échelle. C’est une stratégie de 1000 petits pas. C’est la stratégie de Confucius, en développer les unicités, en ne cherchant pas de petits avantages qui empêchent de réaliser de grandes choses. Il ne s’agit pas d’asservir le client, mais de devenir un fournisseur privilégié et de travailler au comptant !

 

Qui peut porter aujourd’hui ce type d’approche ?

Les jeunes ! Le changement de modèle viendra avec un changement de génération. Les nouveaux entrepreneurs installés après la crise de 2009 ne veulent plus s’inscrire dans le modèle de l’économie d’échelle. Ils ont ras-le-bol de tout cela et ce ne sont pas des hippies ! Beaucoup de jeunes ne veulent pas entrer dans l’agriculture parce que cela ne paye pas. Or, le modèle que nous avons proposé à El Hierro a trouvé preneur parce qu’il est rémunérateur tout en participant à un projet commun et en apportant une qualité de vie.

 

Sentez-vous ce changement aujourd’hui ?

Ce qui est nouveau, c’est que les banquiers commencent à s’intéresser à ces sujets. Par exemple, le Crédit Agricole de Guadeloupe envisage d’investir sur fonds propre dans la technologie du cerf-volant.

 

Et les jeunes ?

Ils sont prêts et ils sont légions, en Guadeloupe et en Martinique aussi ! Maintenant, il faut faire grandir les ambitions, pas forcément pour aller plus vite, mais pour voir plus grand. Et là, c’est mon rôle : mettre en contact les gens et lever les obstacles illusoires qui ont été mis dans les têtes.

 

Comment une entreprise peut-elle devenir un bien commun ?

Aucune entreprise ne devrait être une entreprise de prédation, cependant, c’est ce qu’elles sont le plus souvent. Une entreprise bien commun est une entreprise qui prend soin de son territoire, qui répond aux besoins soit pour régler les problèmes du passé, soit pour créer un nouveau futur, à la condition qu’on trouve le cash-flow.

 

Quel événement s’est produit dans votre vie qui vous permet de marier la parfaite maîtrise des concepts économiques et la nécessité de laisser un futur vivable ?

J’ai étudié l’économie, mais j’ai aussi eu une éducation chez les Jésuites où prendre soin des autres est très important. En outre en 1994, après mon expérience d’usine biodégradable mais qui détruisait l’habitat des orangs-outans en Indonésie, j’ai pris l’habitude de regarder la conséquence de toutes mes actions. Il ne s’agit pas alors de simplement éliminer les risques de faire des dégâts, mais de trouver des opportunités que je ne connaissais pas.

 

Comment parvient-on à comprendre qu’il faut éviter de faire des dégâts ?

Aujourd’hui, les dégâts sont sublimés. On dit souvent qu’on ne peut pas faire d’omelette sans casser les œufs : ce n’est pas vrai ! Il est possible de faire l’omelette, mais en sachant comment utiliser la coquille dans les produits pharmaceutiques. L’intelligence, c’est faire des connexions, observer la totalité, voir les liens et découvrir la trame de vie. Quand tu découvres la trame de vie, tu ne peux pas dire que tu vas tuer un peu de vie pour gagner ! Tu ne peux pas !

Si on a un peu d’éthique, quelque que soit sa religion, on ne peut pas concevoir de tuer un peu de vie pour gagner sa vie et après dire que je vais tuer un peu moins pour me remettre en ordre avec son éthique. Que veut dire : “Je vais faire moins de dégâts ?” Cela voudrait dire que je vais détruire moins de forêt tropicale humide ? Ce n’est pas possible ! L’éthique de base est une éthique pour la vie. Nous sommes là pour promouvoir la vie, pas pour la détruire !

Partager cet article :

Suggestion d'articles :