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Force et ressentiments, pour Pierre-Yves Chicot, la méthode du gouvernement procède du cynisme et de l’usage excessif de la force, ce qui constitue l’engrais de la colère qui grandit

Force et ressentiments, pour Pierre-Yves Chicot, la méthode du gouvernement  procède du cynisme et de l’usage excessif de la force, ce qui constitue l’engrais de la colère qui grandit

Si aujourd’hui, la force du pouvoir politique en exercice et de la haute administration broie toute forme d’opposition, facilité en cela par des militants élus ou pas serviles et des médias dociles, on ne sait pas quel sera le stade suivant de l’instabilité sociale qui est créée, d’après Emmanuel Todd.

C’est peu dire que nous sommes tout au bord d’une crise politique et sociale d’une ampleur qui peut être retentissante. On la sent venir sans qu’on sache très bien quels sont son contenu et ses contours. Cet état politique et social est le résultat d’une méthode de gouvernement qui procède du cynisme et de l’usage excessif de la force.

Étymologiquement, le cynique est celui qui avoue avec insolence, et en la considérant comme naturelle, une conduite contraire aux conventions sociales, aux règles morales. Le monopole de la violence légitime ne justifie pas qu’autant de citoyens qui manifestent soient roués de coups alors même que la démocratie sociale est un marqueur de l’identité collective, en France.

Une administration par la démonstration de la puissance

On a basculé, sans risque de se tromper, dans un monde qualifié de nouveau, car l’ancien, quoi qu’on en dise, paré certainement de plus d’un défaut, prenait le temps de l’écoute, choyait le paritarisme et faisait cas des observations des doctes institutions d’expertise qui garantissent aussi la stabilité de l’ensemble républicain.

Les conséquences du nouveau monde gercent aussi le dos des pays français d’Amérique par des coups de fouet répétés jusqu’à briser des mesures économiques et sociales permettant aux plus démunis de joindre les deux bouts. À titre d’exemple, la fin des emplois aidés, dont la motivation repose sur un argumentaire économique des plus cyniques, accroît la misère et l’indignité dans nos contrées, même si le traitement social du chômage ne doit pas être l’alpha et l’oméga de la lutte contre ce fléau.

Toute la vie touchée

Un autre exemple parlant de l’emploi exagéré de la force qui confine sans aucun doute au mépris le plus tenace est celui du chlordécone. La catastrophe est d’une ampleur que l’on n’a probablement jamais connue en Guadeloupe et en Martinique depuis l’esclavage : la destruction calculée et froide de l’autre (le bois d’ébène) qui n’a pas cessé d’être pour les pollueurs d’aujourd’hui et les esclavagistes d’hier des hommes sans âme.

C’est la vie dans son ensemble qui est touchée : les gens, les arbres, les fruits, les eaux, les animaux, les fleurs, les plantes, l’air. Et l’administration, par la démonstration de la puissance qui reconnaît du bout des lèvres la catastrophe sanitaire, a soutenu encore très récemment que la pollution de nos sols par ce pesticide mortifère ne constituait pas un danger pour la santé humaine. Autrement dit, le mensonge éhonté peut être un recours pour vous expliquer à quel point vous n’êtes rien.

La force

Lorsque toute légitimité et toute “moralité” sont subordonnées à la quantité d’argent que l’on peut posséder, on crée peu ou prou une société de la sauvagerie, car il n’y a plus d’équilibre. Une seule logique prévaut, celle de l’obsession quantitative. L’“ultralibéralisme” semble supposer un monde sans règles, où la loi du plus fort prédomine. C’est bien ce que nous vivons en ce début de XXIe siècle. L’impunité peut avoir droit de cité, la recherche de la justice peut être écartée dès lors que vous possédez le niveau de fortune suffisant.

Toutefois, on peut trouver réconfortant de citer Blaise Pascal qui s’interroge sur la place de l’homme dans l’Univers : “un rien au milieu du tout”. Une approche supraterrestre pourrait indiquer la limite au déploiement de cette force de quelques-uns parce que leur ambition est de faire correspondre le niveau de leur fortune personnelle au budget d’États, petits, moyens ou grands.

Par ailleurs, ces chantres de la force sont, sans qu’ils le sachent, fondamentalement fragilisés par leur hubris. Et il est délicieux de rappeler la définition de l’hubris : “Chez les Grecs, tout ce qui, dans la conduite de l’homme, est considéré par les dieux comme démesure, orgueil, et devant appeler leur vengeance”.

Frapper jusqu’au sang et provoquer la cécité d’honnêtes citoyens relèvent de l’outrance dans le comportement inspiré par l’orgueil et la tentation consommée de la démesure. Il en est de même du choix d’industriels ou d’agriculteurs qui prennent le parti délibéré d’empoisonner pour plusieurs siècles des êtres vivants. Quelle sera la vengeance des dieux ? En attendant, la plèbe considérée ici et là comme faible et méprisable nourrit le ressentiment.

Le ressentiment

Le fait de se souvenir avec animosité des torts qu’on a subis est qualifié de ressentiment. Le ressentiment désigne aussi, en philosophie et en psychologie, une forme de rancune ou d’hostilité. Le ressentiment est un sentiment d’hostilité à ce qui est identifié comme la cause d’une frustration. Si aujourd’hui la force du pouvoir politique en exercice et de la haute administration broie toute forme d’opposition, aidé en cela par des militants élus ou pas serviles et des médias dociles, on ne sait pas quel sera le stade suivant de l’instabilité sociale qui est créée, d’après Emmanuel Todd. Plongés dans une insécurité économique, financière, sociale, sanitaire, les citoyens sont transformés en métronomes. Mais pour combien de temps encore ? L’analyste n’est pas un extralucide et confie être incapable de livrer une réponse fiable.

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