Entretien

Entretien avec Philippe Guy, Pdg de Sara Energies Nouvelles : “La transition énergétique doit tenir compte des territoires !”

Entretien avec Philippe Guy, Pdg de Sara Energies Nouvelles : “La transition énergétique doit tenir compte des territoires !”

Pour Philippe Guy, la transition énergétique doit se faire étape par étape, même si le mouvement s’accélère.

Comment Sara, énergéticien historique du fossile fournissant la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane, s’adapte à la mutation énergétique à marche forcée que nous connaissons en ce moment ?

La Sara a entamé sa réflexion sur la transition énergétique depuis 2015, ce qui explique que nous avons déjà des réalisations dans les trois territoires, comme la centrale photovoltaïque à l’entrée de notre site en Martinique.

Dès 2013, nous avions posé notre vision stratégique : celle d’être un fournisseur d’énergies fossiles et renouvelables. Même si aujourd’hui nous assistons à une accélération au niveau des énergies renouvelables, nous pensons qu’en 2030, voire 2040, la part du fossile sera juste plus ou moins importante.

 

Comment appréciez-vous cette transition énergétique ?

Elle doit se passer étape par étape, elle ne doit pas être une rupture, même si des évolutions technologiques peuvent être de rupture. Pourquoi ? Parce qu’elle doit se faire en respectant la réalité sociale, économique et culturelle des Antilles-Guyane. C’est une vision que nous n’entendons pas suffisamment.

Par exemple, la mobilité sera de plus en plus verte. Pour le moment, sur certains secteurs, ce type de mobilité n’est pas taxée, elle ne contribue pas à la taxe spéciale sur les carburants (TSC) qui, dans les trois territoires, représente des centaines de milliers d’euros pour les budgets des collectivités. Comment les choses évolueront-elles ? Pour l’instant, le sujet n’est pas abordé. L’Australie vient d’instaurer une telle taxe…

Autre élément important pour Sara : nous voulons que cette transition écologique soit circulaire. C’est-à-dire que nous nous attachons à ce que la ressource, la transformation et la consommation soient locales, et ce en synergie avec les trois territoires, sinon économiquement les projets ne sont pas viables. Cette approche nous différencie des autres compétiteurs.

Pourquoi ?

Nous ne sommes pas EDF Énergies Nouvelles, nous ne sommes pas Total Quadran : nous ne perdons jamais de vue le principe de réalité.

En outre, dans notre transition, nous avons trois critères qui doivent avancer de concert. Le premier est l’acceptation sociétale des projets. Par exemple, notre projet Green Water a pris plus de temps que prévu pour voir le jour alors qu’il est parfaitement écologique puisque nous envisageons de dessaler l’eau de mer pour nos besoins industriels en redonnant à la mer l’exact volume de sel pompé. L’acceptation des populations est très importante.

Le second critère est le partenariat local, qui seul peut garantir la structuration des filières. Le dernier critère est la création d’emplois sur place. Nous avons fait ce choix : quand nous avons à arbitrer entre deux projets à performances techniques, économiques et de rentabilité comparables, nous privilégierons le projet qui est le plus créateur d’emplois. C’est un élément de l’autonomie énergétique.

 

En ce moment, beaucoup d’appels à projets, voire de nouvelles réglementations, sortent : qu’en pensez-vous ?

Nous sommes effectivement dans une période de foisonnement, c’est la preuve de l’émergence de nouveaux modèles. Cependant, une attention particulière doit être portée aux territoires insulaires : je milite pour que soient définis des critères spécifiques pour les DOM dans les appels à projets. Par exemple, il devrait y avoir un critère sur le nombre d’emplois créés face au nombre de millions investis, et l’industriel porteur du projet devrait s’y engager, tout comme sur la réduction en tonnes de CO2 par rapport aux millions d’euros d’investissement.

Avoir des critères connus de tous n’empêche pas la compétition interne : au contraire, et il peut être facile de vérifier, a posteriori, qu’ils sont bien respectés.

 

Comment voyez-vous l’évolution de la mobilité ?

Sara Energies Nouvelles est fournisseur d’énergies fossiles et renouvelables pour les déplacements terrestres, maritimes et aériens. C’est notre métier, et nous resterons.

Pour l’aérien, le secteur semble s’orienter vers l’hydrogène. Sara s’y prépare : soit avec des technologies anciennes telle la récupération de CO2, soit avec des technologies de rupture telle la production d’hydrogène vert en Guyane en la mixant avec l’agriculture. Nous devrons être en capacité de fournir des énergies tout en réduisant les émissions de CO2. Le juge de paix sera la planète. C’est pour cette raison qu’il faut que les mouvements soient concertés et lancés avec conviction et sérieux.

 

Votre activité est émettrice de CO2 : comment allez-vous y remédier ?

Nous nous sommes fixé l’objectif d’être une entreprise neutre en carbone d’ici à 2030. Cela veut dire que pour réduire nos émissions aussi bien en amont, en interne, que pour les produits que nous fabriquons, nous allons développer des activités : elles nous permettront d’éviter les émissions, ou alors de les réduire, ou encore de les compenser, voire de les capter.

En réalité, le seul vecteur énergétique qui nous permettra d’arriver au zéro carbone est l’hydrogène. Par exemple, les biocarburants, surtout ceux de troisième génération, améliorent très nettement la trajectoire zéro carbone. Cependant, quand on remet du biocarburant dans un moteur, le thermodynamisme réémet du CO2. La véritable équation est de savoir ce qu’on fera de tout ce CO2 récupéré. Le développement de la sensibilité écologique et le coût d’achat des contrats élevés rendent envisageable et rentable de créer ici une industrie de transformation du CO2 capté pour le remettre dans les circuits pour d’autres industriels

 

Comment appréciez-vous l’évolution législative autour des énergies, la redistribution des compétences et les dispositifs d’appels d’offres  ?

Galère ! Galère ! Galère ! Même si nous sommes une structure importante sur nos marchés, nous n’avons pas les compétences pour suivre toutes ces évolutions. Nous devons nous entourer d’experts pour décortiquer les appels à projets et la réglementation.

Aujourd’hui, il y a des appels à projets, des appels à manifestations d’intérêt régionaux, nationaux, voire européens : difficile de tout suivre, de choisir le bon… La bonne nouvelle est la redéfinition des missions de l’Ademe, qui devient un interlocuteur en région. Cependant, il faudrait sortir de la compartimentation des dossiers pour avoir une approche plus globale pour ces territoires.

De même, il serait pertinent qu’il y ait un comité de suivi local constitué de la Déal, de la préfecture, de la DRFIP, de la PAF, de la Diectte, des collectivités locales, tel un jury qui note les projets, ce qui devrait permettre d’aller un peu plus vite dans les instructions ultérieures avec les administrations centrales. En résumé, mettre un peu plus de pragmatisme et d’ouverture dans cette transition énergétique.

 

Sara : les projets imminents

> En Martinique

– Green Water, l’unité de dessalement de l’eau de mer devrait entrer en service en Juin.

– La pile à hydrogène devrait également entrer en service en juin.

> En Guadeloupe

– Les travaux d’AgroSolar II vont débuter, à Petit-Bourg. C’est une unité qui mixe de la production d’électricité verte, du stockage hydrogène et de l’agriculture pour une production de 2MWc et une entrée en exploitation en 2022.

> En Guyane

– Le projet PIAN, un démonstrateur industriel selon une technologie de micro-algues dont la construction va débuter en juillet 2021. C’est un programme de recherche de trois ans.

– Hydrame à Mana. C’est de la biomasse aquatique, un démonstrateur dont la construction débutera en juillet pour une phase de recherche de trois ans. La phase industrielle commencera avant trois ans, dès les premiers résultats.

– Avec EDF Energies Nouvelles, à Kourou, une centrale photovoltaïque de 5 hectares de 5MWc.

> Aux Antilles-Guyane

– Une quinzaine de projets en porfolio pour un total de 40MW.

 

 

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