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Éloge de la métamorphose

Éloge de la métamorphose

Pour Pierre-Yves Chicot, l’injustice sera supplantée par la sauvagerie dès lors que le cours naturel des choses sera voué à être désordonné.

L’utopie de l’homme nouveau ayant sombré dans une double horreur totalitaire, celle de l’homme augmenté qui s’est peu à peu installée en Occident et en Extrême-Orient depuis quelques dizaines d’années a pris le relais dans un champ qui n’est plus politique ou social mais techno-scientifique.

Alain de Vulpian a écrit ce livre qu’il a intitulé “Éloge de la métamorphose”. Dans son œuvre aussi littéraire que futuriste, il aborde la marche vers une nouvelle humanité. Mais quelle est-elle ? L’auteur partage “sa conviction sur le futur d’une humanité qui se dirige vers une plus grande maturité, en dépit des crises et des soubresauts qu’elle traverse”. Du chasseur-cueilleur en passant par Homo faber, l’écrivain parcourt les aventures de l’homme qui aboutit à la création d’un arsenal de destruction qui menace d’éteindre la vie humaine sur la Terre.

Le livre d’Alain de Vulpian a été édité en 2016, soit quatre ans avant l’arrivée du Covid-19 qui étreint de la souffrance, de la maladie et de la mort l’intégralité des pays du monde.

Critique de la vision occidentale

La prédominance de l’Occident ou des pays dits du Nord sur le reste du monde, y compris les pays émergés, est traduite par une culture sociétale au sein de laquelle la rationalité, caractérisée par le cartésianisme, constitue l’épine dorsale de la pensée. Pareille conception engendre une organisation du monde avec “les États-nations, les hiérarchies, les méthodes de gestion, celles de l’enseignement, la compétition, les conflits, etc.”.

Alain de Vulpian tire la conclusion qui est bien entendu la sienne selon laquelle notre monde est en crise : “Objet du désenchantement vis-à-vis de l’incapacité de la science et de l’inefficacité des structures de gouvernance à résoudre les défis qui s’accumulent, que ce soit en matière d’environnement ou de modèle de développement.”

À la vérité et à y regarder de plus près, c’est probablement ou vraisemblablement la question du développement qui est au cœur du sujet. Qu’est-ce que développer ? Développer pour quoi faire ? Développer pour qui ?

En effet, le monde est encore coupé en deux blocs : les pays développés et ceux qui ne le seraient pas. Ceux qui sont déjà développés et ceux qui aspirent au développement assis sur le modèle occidental. Pire, avec la montée des nationalismes et leur culture de la haine de l’autre mâtinée de crispations identitaires, la notion de civilisation refait surface. Et bien entendu, il est établi un distinguo entre des peuples qui seraient civilisés et d’autres qui le seraient moins. Nous l’exprimons ainsi pour ne pas verser dans une brutalité qui est forcément de mauvais aloi.

Il n’y a qu’un pas entre les pays développés et civilisés d’une part, et les pays moins développés et peu civilisés d’autre part et qui ne gagneront à être traités de civilisés qu’à partir du moment où ils auront mimé le modèle occidental.

Or, l’Occident endiablé par la frénésie technologique et le progrès parfois sans conscience qui emporte la conséquence de la ruine de l’âme pour plagier Rabelais parle aujourd’hui de transhumanisme et post-humanité

Trans-humanisme et post-humanité

Le point de vue optimiste d’Alain de Vulpian laisse à penser qu’il est possible de “délivrer un message d’espoir foisonnant” par l’invitation “à accueillir la métamorphose”. Toutefois, il nous prévient des “bifurcations qui la guettent et des effets catastrophiques qui pourraient en résulter”.

Son message d’espoir réside d’après ce qu’il nous rapporte dans le fait que “les individus s’acceptent comme ils sont, des êtres sociaux capables de partager leurs émotions. Cette transformation a commencé avec la course à la consommation des années 1950, et plus généralement avec la recherche du bonheur liberté”.

Dans le même temps, notre sociologue ethnologue semble oublier l’avènement du transhumanisme décrit comme un courant de pensée selon lequel les capacités physiques et intellectuelles de l’être humain pourraient être accrues grâce au progrès scientifique et technique.

Raymond Kurzweil, directeur de l’ingénierie chez Google, affirmait il y a quelques années que d’ici 2030 le cerveau de l’homme serait directement connecté à Internet afin d’avoir accès à une quantité phénoménale d’informations. Ce courant de pensée est notamment partagé par Elon Musk, fondateur de Tesla, Space X et Neuralink, lequel déclarait en 2017 : “Si vous ne pouvez battre la machine, le mieux est d’en devenir une.” Effrayant, pourrions-nous dire ! Les transhumanistes considèrent en effet la mort, le vieillissement et la souffrance comme des tares que les nouvelles technologies peuvent enrayer. Le but est de transformer l’homme en un être aux facultés mentales, physiques et cognitives améliorées.

Sommes-nous encore tentés de faire l’éloge de la métamorphose en imaginant de tels scénarios ?

“Il existe un programme diffus de fabrication d’une “posthumanité“. Ce programme est dissimulé, on ne lui donne guère de publicité. On ne doit pas effrayer les hommes, il ne faut surtout pas qu’ils comprennent qu’on les fait travailler à l’abolition de l’humanité – c’est-à-dire à leur propre disparition.” Ainsi s’exprime Dany-Robert Dufour dans “L’homme modifié par le libéralisme. De la réduction des têtes à la réduction des corps” (Le Monde diplomatique, avril 2005).

Christian Godin, pour sa part, évoque la barbarie qui vient lorsqu’il est question du post-humain. “L’utopie de l’homme nouveau ayant sombré dans une double horreur totalitaire, celle de l’homme augmenté, qui s’est peu à peu installée en Occident et en Extrême-Orient depuis quelques dizaines d’années, a pris le relais dans un champ qui n’est plus politique ou social, mais techno-scientifique.”

Ce n’est en effet rien moins qu’une fin de l’homme que les laudateurs de la post-humanité sont en train de préparer. Francis Fukuyuma faisait paraître en 2002, déjà, un propos sur “La fin de l’homme. Les conséquences de la révolution biotechnique” (La Table Ronde, 2002).

Une fin de l’histoire telle que celle-ci dépasse la dimension des injustices qui sont générées par la succession de crises que nous connaissons. L’injustice risque d’être supplantée par la sauvagerie dès lors que l’ordre naturel des choses serait voué à être déstabilisé, désordonné.

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