Tribune

A propos d’une approche ontologique des pays français d’Amérique

A propos d’une approche ontologique des pays français d’Amérique

Pour Pierre-Yves Chicot, revisiter le terme ontologie doit permettre de redonner du souffle a la relation à l’Autre.

Est-ce parce qu’un terme a été détourné à dessein de son sens premier qu’il ne doit plus être utilisé ? Une interprétation viciée d’une expression ne devrait-elle pas conduire à la revisiter pour lui conférer de nouveau son sens originel ? Il en va ainsi du vocable “ontologie” qui, d’après ce que rapporte la critique, devrait être écarté de toute analyse concernant les “peuples” ou “populations”, si on retient celle de la Constitution, des pays français d’Amérique (Guadeloupe, Guyane, Martinique).

En effet, l’approche ontologique de l’identité crée de l’effroi, en raison d’une utilisation abusive par Adolf Hitler, ayant abouti à ce qui est inlassablement enseigné dans les livres d’histoire. C’est sur la base d’une certaine vision de l’ontologie articulée entre “l’être” et “l’étant” qu’on peut bâtir et légitimer le “rapport maître-esclave”.

Or, en se référant à des définitions scientifiques solides et sérieuses, l’ontologie est définie comme “l’étude des êtres en eux-mêmes et non tels qu’ils nous apparaissent”. Mais aussi comme “la partie de la philosophie qui a pour objet l’élucidation du sens de l’être considéré simultanément en tant qu’être général, abstrait, essentiel, et en tant qu’être singulier, concret, existentiel”.

Peut-on soutenir l’existence d’un être guadeloupéen, d’un être guyanais, d’un être martiniquais ? Vraisemblablement. Et si chacun devait être défini à partir de la langue qui lui permet d’exprimer sa rationalité et ses émotions au monde, on conclurait qu’un Guadeloupéen n’est ni un Guyanais ni un Martiniquais, et inversement. Mais évidemment, cette différence d’être ne fait aucunement obstacle à la primauté de l’altérité sur la rivalité.

Les populations d’outre-mer ?

L’article 72-3 alinéa 1er dispose  :

La République reconnaît, au sein du peuple français, les populations d’outre-mer, dans un idéal commun de liberté, d’égalité et de fraternité.

La langue de la République est le français”, telle est la première phrase qu’il est possible de lire à l’article 2 de la Constitution. Le Conseil constitutionnel en a déduit un concept juridique qui est “l’unicité du peuple français”. Or, il a été reconnu des “populations d’outre-mer” à l’intérieur de la composante unique du peuple français. Que faut-il comprendre  ?

À l’heure où la France s’apprête à introduire dans le texte constitutionnel la notion de différenciation, mettant en lumière l’origine contrastée des collectivités humaines (Bacoyannis) qui composent son territoire depuis de très nombreux siècles, établir un distinguo à l’intérieur de la communauté nationale indique que la différenciation territoriale existe bel et bien.

Au-delà du raisonnement juridique et normatif, l’expression de “populations d’outre-mer” inspire aussi les sociologues et les anthropologues.

Pour les sociologues, une population est un ensemble d’individus ou d’éléments partageant une ou plusieurs caractéristiques qui servent à les regrouper.

La population en anthropologie désigne un groupe de personnes qui, de par leur genèse, sont interconnectées, formant une communauté de reproduction et vivant simultanément dans un espace bien défini.

L’ontologie des pays français d’Amérique

L’appartenance à un ensemble qui transcende les particularités pour créer un territoire plus vaste ne constitue un obstacle dirimant ni pour croire à l’existence de territoires locaux, ni pour croire à la permanence culturelle circonscrite à des bassins énergétiques singuliers, à l’instar des pays français d’Amérique.

Une approche ontologique pour mieux comprendre les pays français d’Amérique ne signifie pas ipso facto qu’on verserait dans la crispation identitaire. C’est le principal grief formulé à cet égard, sachant que la crispation identitaire, et son corollaire le refus de la diversité, est le dénominateur commun des manifestations les plus violentes de racisme et de discrimination, et le leitmotiv idéologique des partis et mouvements politiques racistes et xénophobes.

Le chauvinisme, le patriotisme et le nationalisme ne s’inscrivent pas pour autant systématiquement dans une dialectique d’extermination de l’autre. Connaître son histoire, être conscient de son “être” (ontologie) n’est pas l’équivalent d’une envie du rejet de l’autre, mais le désir de s’asseoir aussi avec lui, d’égal à égal, pour connaître son être qui lui est propre et ainsi établir une Relation d’Altérité. La conviction la plus profonde pour celui qui dessine ses lignes est d’affirmer qu’il existe une cosmogonie guadeloupéenne qui naît de l’histoire de l’origine de ses hommes, de ses plantes et de ses arbres.

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