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Répartition du nouveau contingent : les rhumiers condamnés à s’entendre

Répartition du nouveau contingent : les rhumiers condamnés à s’entendre

S’ils n’y parviennent pas, les Douanes vont trancher !

Chacun est parti en vacances, les campagnes de coupe de la canne achevées, affichant une parfaite sérénité quant à la bonne fin des discussions qui se poursuivront à la rentrée pour répartir les 20 % supplémentaires de contingent d’hectolitres d’alcool pur (HAP) attribués par la Commission européenne aux producteurs de rhum des régions ultrapériphériques françaises. Deux réunions ont d’ores et déjà eu lieu : propositions et contre-propositions sont sur la table. Il faut maintenant conclure, au plus tard le 20 septembre prochain, date de la rencontre finale. Le contingent supplémentaire doit en effet être confirmé par le Conseil des ministres de l’Union européenne ainsi que par le Parlement européen, décidés à traiter ce dossier en priorité lors de leur session octobre.

Nouvelles clés de répartition

Les professionnels de Guadeloupe, de Guyane, de Martinique et de Réunion doivent parvenir à se mettre d’accord pour présenter une copie au “propre” à la direction centrale des Douanes en ce qui concerne les nouvelles clés de répartition de ces nouveaux 24 000 HAP de plus par an qui viennent s’ajouter aux 120 000 existants. Dans les DOM, le secteur du rhum est constitué par 24 sociétés, dont 12 en Guadeloupe, 8 en Martinique, 3 à La Réunion et 1 en Guyane. Mais derrière cette diversité apparente se cache une importante concentration. Le groupe réunionnais Cayard et son groupe La Martiniquaise, détenteur de 14 450 HAP sur 22 000 pour la Réunion, a également des hectolitres supplémentaires à la Martinique grâce à ses marques Depaz, Dillon, Saint-James et en Guadeloupe avec Bellevue de Marie-Galante.

Le CIRT-DOM à la manœuvre

C’est le Conseil interprofessionnel des rhums traditionnels des DOM (CIRT-DOM) qui mène les discussions. Il est présidé par le représentant de La Mauny et Trois-Rivières. Les discussions portent tout d’abord sur le rééquilibrage de la répartition des contingents entre le rhum agricole et le rhum industriel. Aujourd’hui, les pourcentages sont respectivement de 47,5% et 52,5%. L’objectif est de parvenir à une égalité parfaite de 50/50. Les échanges concernent ensuite la répartition d’un volume global par territoire de rhum agricole et de sucrerie, et enfin sur la répartition de ces nouveaux volumes entre les différentes distilleries de chaque territoire.

Le vrai débat concerne le rhum agricole, dont les ventes explosent en France continentale. Chacun veut sa part. L’accroissement du contingent pour l’unique distillerie de la Guyane est déjà quasiment acquis : il passera de 500 à 1100 HAP.

La pomme de discorde est le rééquilibrage entre la Martinique et la Guadeloupe : la Martinique produit 83 % de rhum agricole des DOM et la Guadeloupe 45 %. Depuis 2009, la répartition du contingent a été figée par la loi : 67,94 % pour toutes les distilleries de la Martinique, 29,07 % pour celles de la Guadeloupe, 2,86 % pour la Guyane, et 0,13 % pour celles de La Réunion. Cette répartition correspond très exactement aux choix stratégiques de ces territoires : rhum agricole pour la Martinique, rhum industriel de sucrerie pour la Guadeloupe ; la Réunion produisant en effet presque exclusivement du rhum de sucrerie. Mais avec la fin des quotas sucriers au 1er octobre 2017 et l’explosion des ventes de rhum agricole (+8 % par an depuis cinq ans), les stratégies changent.

L’Europe ayant donné son accord pour une augmentation des contingents, les Douanes souhaitent maintenant une clef de répartition qu’elles puissent actualiser tous les trois ans en fonction de l’évolution des quantités accordées par l’Europe. Quelque chose de simple, d’autant que les contingents vivent leurs dernières années puisqu’ils devraient disparaître en 2020.

La clé de répartition pourrait par exemple s’adosser aux quantités de canne produites. Cette démarche de bons sens est loin de rencontrer l’assentiment de tous les producteurs, en particulier parce que les plus gros producteurs de canne actuels produisent du rhum industriel : une mutation aussi brutale risquerait d’être préjudiciable, surtout pour les petites distilleries familiales indépendantes, notamment celles de Guadeloupe (Damoiseau, Longueteau, Reimonenq, Bologne…).

Revoir les pourcentages

La seconde possibilité est de faire évoluer les pourcentages de répartition des contingents existants. La dernière proposition sur la table, émise par La Réunion, est d’isoler la part revenant à la Guyane et de répartir les 23 400 HAP restants à parts égales entre la Martinique, la Guadeloupe et La Réunion. Rappelons que, grâce à ses rachats notamment aux Antilles, La Réunion détient déjà 75 % du volume total contingenté et sortira gagnante quel que soit le système retenu. La Guadeloupe, notamment les indépendants, veut profiter de cette nouvelle répartition pour rattraper son retard.

Cette option donne lieu à des échanges à fleuret moucheté entre les professionnels, parce que les enjeux commerciaux sont colossaux. Pour preuve : la Martinique compte une nouvelle distillerie depuis 18 mois, la distillerie de rhum agricole Habitation Simon.

La Martinique veut donc demeurer sur la proposition initiale qui consiste à lui accorder un pourcentage supérieur, elle qui a toujours développé une stratégie tournée vers le rhum agricole. Sauf qu’elle manque de canne… et de vieilles rumeurs circulent, telles que l’achat de mélasse en Guadeloupe pour le Gallion afin de lui permettre de boucler sa production, du rhum de sucrerie en vrac venu de Marie-Galante… et qui deviendrait appellation d’origine contrôlée (AOC) pour permettre à certaines distilleries de faire leur contingent coûte que coûte, des contingents qui seraient vendus en marques de distributeur…

Une fois la discussion entre les territoires achevée, restera à répartir les quantités entre les distilleries : ici aussi, tout le monde déclare, la main sur cœur, que s’entendre sera facile, parce qu’il y en a qui ont besoin de contingents et d’autres pas… À voir.

Ce grand déballage montre que l’heure de la clarification a sonné. Gageons que ces producteurs trouveront un terrain d’entente : aucun d’entre eux n’a en effet intérêt à ce que ce soient les Douanes seules qui définissent les clefs de répartition. Sans état d’âme. 

 

Martinique : la récolte s’améliore

La démarche qualité entreprise par les producteurs de canne en Martinique depuis cinq ans avec le Centre technique de la canne et du sucre (CTCS) semble porter ses fruits. Durant la période, le nombre de variétés utilisées est passé de 12 à 25, la productivité des parcelles a été augmentée grâce à l’amélioration de l’analyse des sols et à une meilleure alternance tous les sept ans entre la culture de la canne, de la banane et des cultures vivrières. Cette année, la récolte a donc été très voisine de celle de l’année dernière, à savoir 15,6 millions de tonnes en 2027 contre 15,9 millions en 2016. Ce tonnage est cependant encore loin de l’objectif de 100 tonnes à l’hectare (aujourd’hui 60 tonnes) et de 100 litres de rhum à la tonne (on en est à 90 litres). L’idéal pour la Martinique serait d’atteindre 100 000 tonnes broyées dont 50 000 tonnes par la sucrerie du Gallion qui plafonne à 43 000 tonnes. Pour les atteindre, les distilleries, qui sont les plus gros planteurs avec de la réserve foncière plantée de banane, se déclarent prêtes à permuter…

En 2017, la forte pluviométrie a eu pour conséquence que le volume de rhum et le taux de sucre sont inférieurs aux prévisions. Pour tout de même faire leurs volumes, la bataille a encore été rude entre les distilleries et entre elles et la sucrerie : les premières l’ont emporté parce qu’elles payent mieux la tonne de canne (100€) et plus rapidement que la sucrerie. Un autre problème à résoudre.

Guadeloupe : plus de canne

569 852 tonnes exactement de canne ont été broyées en Guadeloupe en 2017, soit une augmentation de 28 % par rapport à 2016. Les estimations initiales étaient de 774 000 tonnes, soit 45 %. La forte pluviométrie a également entraîné une baisse de la richesse. Seulement 10 % de ce volume est transformé en rhum agricole.

 

 

La fin Annoncée des contingents

Les contingents d’hectolitres d’alcool pur écoulés par les producteurs de rhums des DOM en France continentale ont été mis en place dans les années 1980 pour garantir à ces producteurs un accès au marché national. Le volume défini bénéficie d’une fiscalité minorée pour rendre le produit compétitif dans les rayons face aux rhums des pays tiers. Si les quantités sont dépassées, le surplus vendu sur le marché national fait l’objet du versement d’une soulte supplémentaire aux Douanes. Pendant de nombreuses années, ce système a fonctionné : aujourd’hui, il atteint ses limites parce que les distilleries ont investi et produisent plus. En effet, alors que le marché du rhum agricole est en plein développement en France continentale, les producteurs des DOM voient leur part de marché s’effriter : elle est passée de 95 % à 80 % en cinq ans. La raison : exporter vers la France métropolitaine leur coûte cher dès que les quotas sont dépassés, ce qui fait le bonheur des producteurs étrangers. Les 24 000 HAP qui viennent d’être attribués après une bataille acharnée de cinq ans seront rapidement dépassés au regard de la pression de la demande. Par exemple, les rhums Damoiseaux, qui possèdent aujourd’hui un contingent de 3200 HAP, en ont déjà vendu 5000 en 2016 en payant la soulte pour la différence, et prévoient un accroissement d’au moins 1000 HAP par an d’ici à 2020. Pour permettre les exportations en 2017, les Douanes ont déjà autorisé l’exportation supplémentaire de 12 000 HAP sans payer de soulte. Consciente de cette course folle, l’Europe devrait supprimer le contingentement en 2020.

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