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Questions à Jacques Séguéla, cofondateur de l’agence de communication Havas

Questions à Jacques Séguéla, cofondateur de l’agence de communication Havas

Pour ce père de la publicité, il est temps de réguler l’activité des Gafa et d’agir dès le plus jeune âge contre les addictions aux outils numériques.

Les Gafa, à savoir Google, Apple, Facebook, Amazon, dominent aujourd’hui le monde grâce à la collecte des données personnelles de leurs clients : n’est-ce pas nous qui avons créé ces monstres ?

Bien sûr. Ce sont nous, les publicitaires, qui sommes complices et victimes. Nous avons été les premiers à leur apporter l’argent des annonceurs qui leur a permis de démarrer leur fortune. Nous n’avons pas compris que le vol, voire le viol de nos données, nous conduirait à être abusés. Nous avons laissé faire ce hold-up du siècle, c’est-à-dire laisser voler l’ensemble des données possible, en les laissant les monétiser, sans notre accord, et sans la moindre morale.

À cette époque, l’attrait de la nouveauté était puissant : dans ce domaine, ne sommes-nous pas encore dans le même principe, à savoir que ce qui est nouveau est le nec plus ultra, jetant à la poubelle ce qui était adulé voilà peu ?

Pendant de nombreuses décennies, la science a longtemps été très secrète, elle mettait beaucoup de temps à se vulgariser. Cela a été le cas avec l’électricité, la voiture, etc. Aujourd’hui, à cause du Net qui vulgarise tout, mettant le monde à la portée de tout le monde, les avancées technologiques sont quotidiennes et créent une certaine folie.

Comment inverser sinon reprendre pied face à ce que vous appelez folie ?

Je vois trois grandes stratégies pour tenter d’inverser la situation. Tout d’abord, au niveau des États, il faut réguler l’activité des Gafa, et faire en sorte qu’ils respectent les règles. C’est-à-dire interdire la prise des données sans l’accord des donneurs, d’interdire la monétisation des données sans paiement aux donneurs, de réguler leur fonctionnement au niveau des fake news, c’est-à-dire qu’ils nettoient les “écuries d’Augias” qu’ils ont contribué à créer sur le Net.

Il faut les obliger à payer leurs impôts dans les pays où ils font leur business. Il s’agit aussi de les obliger à créer un sommet mondial du numérique afin qu’ils nous éclairent sur ce qu’ils font.

Au niveau des entreprises, que faire pour desserrer l’étau ?

Nous pouvons déjà naviguer français. Il existe Qwant, le moteur de recherche français créé en 2013 qui respecte la vie privée des personnes. Tous les collaborateurs de Havas l’utilisent. Créons également un Google européen : pour ses 51 millions d’habitants, la Corée du Sud est en train de créer son moteur de recherche, pourquoi pas nous, Européens, qui sommes 512 millions ? La multiplication des acteurs du numérique participera aussi à changer la donne.

Au niveau personnel, quelle stratégie pour se “désintoxiquer” ?

Chez les adolescents et chez les enfants, il faut imaginer des moyens pour réduire l’incroyable temps qu’ils passent sur les téléphones et les tablettes, surtout à leur période vulnérable. Les adolescents prennent leur téléphone en moyenne 150 fois par jour et cette addiction apparaît de plus en plus jeune, à 12 ans voilà quelques années, à 5 ans aujourd’hui, notamment à cause des jeux vidéo.

Nous, adultes, devons également perdre cette manie d’avoir un smartphone au bout de la main…

Vous dites cependant que le numérique a tout de même des vertus…

Oui, les technologies apportent de véritables progrès, dans la médecine, dans la biochimie, dans l’enseignement, dans l’économie, etc. Il serait impensable de s’en passer. Il s’agit de les moraliser, du niveau personnel jusqu’au niveau mondial.

Aujourd’hui, nous sommes plutôt dans une période où c’est celui qui parle le plus fort ou qui a la plus grande capacité de nuisance qui l’emporte : comment trouver les convergences nécessaires pour faire émerger un consensus autour d’une utilisation du numérique plus respectueuse des gens dans ce monde-là ?

Comme pour le climat, nous devons prendre conscience que nous sommes face à un changement du monde qu’il faut réguler, qu’il faut moraliser. Tout comme il y a un sommet climatique, il faudrait qu’il y ait un sommet mondial du numérique.

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