Entretien

Nadine Zobda, McCormick : “Toucher du doigt l’intelligence de chacun”

Nadine Zobda, McCormick : “Toucher du doigt l’intelligence de chacun”

Selon Nadine Zobda, la grande distribution aux Antilles- Guyane connaîtra une profonde transformation dans les cinq prochaines années. Elle partira de l’informatique : tous les groupes locaux sont en retard sur ce sujet.

Avec ces filiales que vous dirigez, McCormick fête ses trente années de présence aux Antilles-Guyane : que tirez-vous de cette longue expérience ?

Tout d’abord, la distribution est une expérience toujours aussi passionnante ! Tout bouge constamment ! Nous distribuons nos produits* dans les moyennes et grandes surfaces de ces territoires, et nous les voyons se transformer. Nos fournisseurs changent, les consommateurs évoluent à grande vitesse, des clients-acheteurs et le personnel des filiales bougent aussi. Ces quatre composantes, qui devraient être interactives, n’évoluent malheureusement pas à la même vitesse.

Pour McCormik, le pas le plus important a été l’apaisement social. En 30 ans, le niveau du dialogue social s’est transformé, passant de la guerre ouverte avec beaucoup de violence à un dialogue apaisé, réaliste, qui plaide pour le futur et le bien-être des salariés, un bien-être aussi bien physique que moral et psychique. Aujourd’hui, nos salariés revendiquent davantage de qualité dans leur formation, une meilleure connaissance de leur environnement, du développement personnel.

Nous avons pris dix ans pour mener à bien ce chantier. Ils ont entre autres compris qu’ils ont des clients et des consommateurs à satisfaire et, pour qu’ils conservent leur poste, qu’il faut qu’ils acceptent le changement, voire qu’ils l’anticipent. Cette transformation a quelquefois été douloureuse, mais avec du recul aujourd’hui, nous sommes tous contents des résultats.

Durant ces 30 années, quelle a été l’autre transformation importante ?

C’est celle du métier commercial : aujourd’hui, on ne vend pas des produits, mais de l’argent ! C’est désormais le consommateur qui accepte ou pas le produit. Le commercial est désormais un communicant qui doit manier l’outil informatique avec brio, qui doit pouvoir faire une démonstration stratégique en cinq minutes pour démontrer au distributeur la conséquence sur son chiffre d’affaires de ses implantations, des analyses clients, de marchés, etc.

Avant, le business se faisait à base de tapes dans le dos : cette époque est révolue ! Cela ne veut pas dire que l’humain a disparu. Cela signifie que les bons commerciaux, en plus d’avoir de bons outils, un bon esprit et une bonne communication, doivent être en mesure de comprendre les problèmes informatiques qui se présentent. Ce sont toujours les humains qui résolvent les problèmes. Or la majorité des problèmes aujourd’hui viennent de l’informatique, parce que l’informatique dans la grande distribution est une catastrophe !

Quelle est la conséquence de ce retard informatique ?

Il abaisse le niveau de qualification des personnels ! Cela fait dix ans que nous aurions dû être à un niveau d’échange de données informatisé (EDI) au moins acceptable, nous n’y sommes pas ! Nous sommes toujours sur des systèmes rudimentaires, voire archaïques, quels que soient les groupes ! Il y en a certes qui sont plus en retard que d’autres, mais les plus avancés ne le sont pas réellement. On est encore loin d’une offre de services englobant une demande client : chacun essaie encore d’imposer son produit alors qu’il faut un changement radical d’approche. Par exemple, cela fait quatre ans que nous travaillons avec un groupe sur le sujet de l’EDI, de la prise de commande jusqu’à la facturation : nous n’y parvenons pas parce qu’il veut nous imposer le financement d’un système qui ne répond en plus qu’à une partie du problème.

Pourquoi cette lente avancée ?

Plus un système est rapide et performant, plus la responsabilité est déléguée sur une autre personne et moins le distributeur a besoin de gens pour contrôler ! La concurrence vive entre les enseignes impose cette évolution : ce qui existe aujourd’hui aux Antilles-Guyane est rudimentaire. Par exemple, aucun magasin n’a de fluidité dans la prise de commandes : chaque magasin fait sa “popote” de son côté : cela ne pourra pas durer. Il faudra un changement de génération, de mentalité, de moyens et que les informaticiens qui sont dans ces groupes soient enfin écoutés !

Les infrastructures, notamment de réseau et d’accès 4G, devront elles aussi être mises à niveau.

Les marques nationales sont prêtes à ce grand saut et les consommateurs attendent des changements.

• En 2000, le groupe américain McCormick a racheté Ducros implanté en Guadeloupe depuis 30 ans. La société propose des poivres, des herbes, des épices, des mélanges traditionnels et exotiques d’épices, des mélanges pour salades…

 

 

Changement de génération

“Pour ne pas subir les évolutions, les coûts, la technologie, il est indispensable d’introduire des jeunes dans les organisations. En quatre ans, j’ai changé 50 % de l’effectif de McCormick aux Antilles-Guyane, parce que les plus jeunes ont d’autres méthodes, comprennent plus rapidement les évolutions en cours et savent s’adapter. Or, aujourd’hui, dans la grande distribution aux Antilles-Guyane, l’âge moyen est au-delà de 45 ans : cela n’aide pas en période de mutation.”

 

 

Être encore là

“Tous nos produits peuvent être déjà achetés en direct par les groupes. Leur difficulté : il y a entre 40 000 et 60 000 produits dans un hypermarché. Pour être indépendant et efficace, cela nécessiterait une chaîne logistique importante, des entrepôts énormes, et tout cela coûte très cher. C’est pour cette raison que nous, filiale de marques internationales, réalisons une partie du travail à leur place. Mais nous sommes intimement convaincus que si nous sommes encore là, c’est parce que nous démontrons tous les jours notre compétence à leurs côtés : le bon produit, au bon moment, à un bon prix”.

 

Stratégie

“Depuis 2 ans, nous sommes complètement intégrés au développement de McCormick International. Par Skype, nous passons beaucoup de temps à peaufiner la stratégie avec des opérateurs du monde entier. Nous sommes sur le point d’aboutir pour confier l’aspect opérationnel à l’intelligence artificielle et aux robots.”

 

Les clients

“Les distributeurs ont peur des clients : ici, ils les cantonnent au rôle de bourricots ! Or, les consommateurs sont bien plus avancés : ils attendent des changements. De même, si les consommateurs avaient pris conscience du fait que ce sont eux qui mènent le marché et non l’inverse, que ce sont eux qui devraient reconnaître les enseignes, les produits, les valider, la révolution serait déjà là !”

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