Tribune

Le renouvellement de l’expression démocratique !

Le renouvellement de l’expression démocratique !

Pour Pierre-Yves Chicot, la tentation des citoyens s’improvisant catalyseurs de mécontentement est le signe d’une défaillance de la démocratie représentative.

Une irrésistible tentation des citoyens à vouloir en découdre dès lors qu’ils considèrent que l’intérêt national s’étiole.

La France, dans sa partie continentale, a vécu au À la recherche d’un nouvel ordre social, les citoyens s’emparent des rues pour dire parfois avec fracas que la loi doit demeurer l’expression de la volonté générale. Par conséquent, la fabrication législative ne doit plus être l’œuvre exclusive de la démocratie représentative (députés et sénateurs), saisie par le gouvernement, par les groupes de pression, par les lobbys et les “think tanks influents”.

Ainsi sommes-nous les témoins vivants de citoyens qui s’improvisent inspirateurs ou catalyseurs de l’application de la règle. Tout en manifestant, plus souvent que rarement, une distance avec les consultations électorales, ils n’en restent pas moins des acteurs politiques et alimentent volontiers le débat public.

Les 500 frères, “Moun Gwadloup”, les activistes en Martinique qui s’attaquent aux symboles de la période de la servitude des nègres ne peuvent être considérés comme hors du jeu politique dès lors que leur revendication sociale a vocation à vouloir épouser l’intérêt général.

Le propos ne vise pas à apprécier la forme choisie pour conduire l’action, mais quel en est le fondement et quels sont les objectifs visés ?

Légitimité de l’action

Le trouble, dont les formes sont multiples, semble être à l’origine de ces mouvements spontanés. Mais comment définir le trouble et de quels troubles s’agit-il ? Le trouble convoque des éléments obscurs et renvoie à ce qui est équivoque. Tout d’abord, ce sont les temps que nous vivons qui sont troublés en raison d’une inversion de bien des valeurs, en premier lieu la prééminence de l’individu sur la société ainsi que la prévalence de quelques-uns sur le plus grand nombre. Ceux-là mêmes qui, revêtus de la légitimité pour protéger l’intérêt général et le bien commun, donnent le sentiment, sans grand risque de se tromper, qu’ils trahissent la mission cardinale assignée. Ils laissent alors un vide qui a nécessairement besoin d’être occupé.

Lorsque les revendications des groupes spontanés se réclamant de la défense de l’intérêt général sont exprimées de manière bruyante, le politique est pétrifié. Il verse dans un larmoiement qu’on a peine à comprendre et se plaint concomitamment d’être accusé de tous les maux. Le peuple, dans l’interprétation qu’il en donne, est perçu comme peu reconnaissant à l’endroit d’élus qui donneraient l’essentiel de leur temps sans rien rechercher en retour. Le politique fait alors grief au peuple de rechercher en lui un unique exutoire de sa détresse, en prenant l’habitude insupportable, de leur point de vue, d’accuser le politique de tous les malheurs qui frappent la société.

Le recul de l’interventionnisme public étatique en Guyane a donné naissance aux 500 frères. C’est aussi la faiblesse de l’interventionnisme public, mais cette fois local, qui favorise l’émergence de “Moun Gwadloup”. En Martinique, les activistes anti-symboles esclavagistes reprochent également aux pouvoirs publics de ne pas garantir ce qui constitue des obstacles à la cohésion sociale : le rappel matériel à des périodes sombres de l’histoire de la Martinique, l’impunité de personnes désignées comme responsables de la catastrophe sanitaire du chlordécone.

Démocratie directe contre démocratie représentative

Ce à quoi on assiste aujourd’hui, et qui est déstabilisant pour le pouvoir politique, c’est désormais cette irrésistible tentation des citoyens à vouloir en découdre dès lors qu’ils considèrent que l’intérêt général connaît une propension à l’étiolement.

La démocratie directe souhaite plus fréquemment aujourd’hui croiser le fer avec la démocratie représentative à qui on reproche d’être lente à agir pour le plus grand nombre et prompte à l’être pour ceux qui ont davantage de moyens. Cette appréciation, certes de manière inégale, vaut autant pour la Guadeloupe, la Guyane et la Martinique. Le même constat ne se réduit pas à l’échelle de la France d’Amérique, mais comporte une dimension universalisante. Un peu partout dans le monde, plus proche d’une forme d’écroulement que d’une volonté d’offre globale du bonheur aux individus, l’oligarchie (régime politique dans lequel la souveraineté appartient à une classe restreinte et privilégiée) est vécue par les citoyens comme une menace pour la démocratie.

Davantage privés de moyen pour subvenir à leurs besoins, placés sous surveillance par des technologies parfois coercitives, les citoyens s’évertuent donc à garder leur pouvoir de décider en estimant que la souveraineté populaire ne doit pas leur échapper. Si c’était le cas, alors viendrait la fin d’un système où la liberté de choisir, tous ensemble, transcenderait les conditions économiques et sociales des individus. Autrement dit, l’utopie réalisée de l’égalité politique devenant alors un bien inestimable à reconquérir, cela signifierait qu’elle a été perdue et équivaudrait à une régression.

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