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Innovation aux Antilles-Guyane : à décloisonner et clarifier d’urgence ! Pour l’heure, les porteurs de projets se désespèrent !

Innovation aux Antilles-Guyane : à décloisonner et clarifier d’urgence ! Pour l’heure, les porteurs de projets se désespèrent !

Dispersée, l’offre d’accompagnement à l’innovation est foisonnante mais peu lisible aux Antilles-Guyane. Un labyrinthe sans moyens à simplifier et doter d’urgence !

Dispersée, l’offre d’accompagnement à l’innovation aux Antilles-Guyane est foisonnante mais peu lisible. Un labyrinthe sans moyens à simplifier et doter d’urgence !

 

Les Antilles-Guyane ont mal à l’innovation. Alors que tous le monde en parle, à savoir les collectivités, les services de l’Etat, l’Université, les organismes chargés de la financer, l’amertume est palpable dans les équipes opérationnelles des structures aux côtés des Régions et chez les chefs d’entreprise qui déclarent avoir du mal à repérer voire à mobiliser les fonds qui sont sensés les aider à faire évoluer leurs technologies, leurs services, ou à proposer un nouveau modèle.

Concertation et mutualisation

Il y a un manque évident de concertation et de mutualisation. De nombreux opérateurs sont pourtant au chevet de l’innovation dans les territoires français d’Amérique : la Dieccte qui gère les appels à projet dans le cadre des Investissements d’Avenir, les collectivités et Régions et leurs services dédiés qui lancent eux aussi des concours de l’innovation ; les agences de développement (Guadeloupe Expansion, Guyane Développement Innovation qui gère au nom de la Collectivité de Guyane une pépinière d’entreprises innovantes) ; les associations spécialisées telles Synergîle pour l’énergie et les matériaux, le Pôle agroalimentaire régionale de la Martinique (PARM) pour tout ce qui concerne l’agroalimentaire ; les communautés d’agglomération voire les communes qui ont leurs services dédiés (Technopole Martinique porté par la Cacem, Audacia en Guadeloupe porté par la ville de Baie-Mahault…), etc.

D’autres initiatives existent à l’instar du Pôle Europe Entreprise Innovation Antilles-Guyane créé en 2008 par les Chambres de Commerce et d’Industrie de Guyane, de Martinique et des Iles de Guadeloupe avec Guyane Technopole dont on peine à percevoir l’actualité récente…

En outre, pour être en conformité avec la vision de l’Etat, dans les contrats de plan d’ici à 2020, chacune des régions-collectivités a finalisé sa Stratégie Régionale de l’innovation (SRI) et sa SRI-3S (Stratégie de Spécialisation Intelligente).

Un animateur de réseau

Il y a un manque un animateur de réseau, un organisme ou quelqu’un à même de mettre de la cohérence dans toutes ces actions”, reconnaît-on de Guadeloupe à la Martinique en passant par la Guyane. Pour preuve, un recrutement est prévu en ce sens à Synergile, ainsi qu’une rencontre de deux jours les 27 et 28 octobre prochains en Martinique à l’initiative de Technopole Martinique. “Avec les quinze institutions dont la Cacem, Cap Nord, la CCIM, la Préfecture, le PARM, le cluster Inovagro, la Maison de l’Entreprise Martinique qui agissent autour de l’innovation dans les entreprises, nous avons créé en mai 2015 le Réseau Cap Innovation. Notre objectif est de professionnaliser et de coordonner les actions d’accompagnement de l’innovation en Martinique”, explique Gilles Gestel, directeur de Technopole Martinique. La structure portée par la Communauté d’agglomération du centre de la Martinique (CACEM) existe depuis vingt ans, est labellisé Centre européen de l’innovation depuis dix ans et Technopole depuis huit ans. Technopole Martinique reçoit chaque année 200 porteurs de projets pour n’en retenir qu’une quarantaine à qui sont entre autres proposés de l’hébergement dans une pépinière d’entreprises.

Stratégie de communication

Pour tous nos interlocuteurs, les améliorations à porter son de quatre ordres. Tout d’abord, déployer une vraie stratégie de communication, de pédagogie et de formation autour de l’innovation. “Nous ne sommes pas assez visibles”, reconnaît Nathalie Chevon, directrice de Synergîle en Guadeloupe. Ce manque de visibilité s’explique par le manque de moyen : le budget communication de cette structure est de 2500€ par an ! Créé en 2008 lors du lancement des pôles de compétitivité, Synergîle adossée à Cap Energie, a accompagné 110 projets entre 2008 et 2012, dont vingt-et-un ont été labellisés et huit financés.

La seconde piste d’amélioration est le processus de détection. Chacun développe sa vision de l’innovation (incrémentale, c’est-à-dire en améliorant l’existant, ou de rupture), et ses croyances (“Les industries sont mieux placées pour innover”).

Les industriels sont davantage dans le développement de gammes que dans de l’innovation de rupture, parce qu’ils ménagent avant tout leurs investissements existants, et n’ont pas forcément en outre les moyens d’investir. Quelques uns tentent tout de même de plus en plus de nouveaux segments de marché, pour mieux répondre aux attentes des consommateurs”, observe Katia Rochefort, directrice du Pôle agroalimentaire régional de la Martinique (PARM).

Cette structure, centrée sur l’agroalimentaire, existe depuis 2003. Elle accompagne quatre-vingt-cinq projets par an en moyenne auxquelles s’ajoutent des prestations de services à la demande. L’équipe du PARM constate cependant l’arrivée croissante de jeunes entreprises avec des projets innovants qui proposent de vrais goûts différents autour de la naturalité, de la santé, aussi bien dans les boissons, dans les plats cuisinés surgelés, les glaces, les plats préparés, le chocolat, etc. “Les entreprises, dont celles détenant des marques historiques, ont pris conscience que si elles n’innovent pas en se positionnant notamment sur plusieurs marchés, elles risquent de disparaître”, poursuit Katia Rochefort. Pour stimuler l’offre, le PARM lance d’ailleurs un Prix de l’Innovation. Il est destiné à encourager et récompenser les initiatives innovantes des TPE, PME et filières de production primaire (voir encadré).

Améliorer la détection

Aux Antilles-Guyane, la vérité sur l’innovation est sans doute à mi-chemin entre ces positions, mais surtout ailleurs : nous observons, qu’ici aussi, l’écroulement de pan entier de l’économie est à l’œuvre sous les coups de boutoir du numérique : beaucoup de nouvelles activités sont encore à naître pour répondre à des besoins insatisfaits. Et c’est là que pointe l’amertume des entrepreneurs, surtout les jeunes pousses du digital. “L’investissement dans les start-up est peu connu dans nos régions. Cette culture n’existe pas et ne se développe pas, parce que les acteurs en place veulent préserver leurs rentes et ne veulent pas prendre le risque de faire grossir une autre activité qu’ils ne maîtrisent pas. Et quand nous nous tournons vers des business-angels qui interviennent en France continentale notamment, ils nous répondent «pourquoi irons-ils investir dans des pays que nous ne connaissons pas et dont la réputation n’est pas bonne, alors que nous avons de l’activité près de chez nous »”, résume Yoann Saint-Louis, président de Martinique Tech, gérant de Carfuly, société de location de véhicules entre particuliers qui souhaite effectuer une seconde levée de fonds pour poursuivre son développement. MartiniqueTech, comme GuadeloupeTech veulent être des facilitateurs, des animateurs d’écosystème pour favoriser l’émergence de success-story. “C’est notre objectif : en faisant la démonstration par la réussite que le modèle fonctionne aux Antilles-Guyane aussi, les mentalités seront contraintes d’évoluer”, espère-t-il.

Structurer les écosystèmes

L’amertume peut également poindre quand le porteur de projet se trouve en proie à une législation votée pour préserver des intérêts. C’est le cas du projet Stecy porté par Génergie Antilles-Guyane en Guadeloupe. Depuis 2014, la société a mis au point un micro-réseau permettant de produire de l’énergie solaire, d’interconnecter des bâtiments, d’auto-consommer, voire de vendre le surplus d’énergie. Sauf que, jusqu’à juillet 2016, seul EDF était autorisé sur le territoire français, donc dans les DOM, à vendre de l’électricité. Une ordonnance vient de lever cet interdit. Cet exemple n’est pas le seul.

Les parcours innovants gagnants passent également par la structuration des filières autour des projets sous forme de cluster, grappes ou autres. Il en existe quelques unes comme la stratégie collaborative de vingt entreprises de l’agroalimentaire à travers Inovagro ou Valcaco autour du cacao en Martinique et de Dictame Valor en Guadeloupe, etc.

Sous capitalisation des acteurs

Dans l’agriculture aux Antilles-Guyane, le réseau RITA est exemplaire. Sans forme juridique, depuis 2011, les instituts de recherches, techniques, les chambres d’agriculture et les producteurs des cinq DOM travaillent au sein de ce Réseaux d’Innovation et de Transfert Agricole (RITA) pour trouver des solutions à leurs problèmes dans le secteur. Ainsi, après trois ans de recherche, ils sont en train de trouver une parade à la maladie Citrus Greening ou du dragon jaune, qui attaque les agrumes. La Martinique et la Guadeloupe étaient chef de file. De nouvelles variétés ont été sélectionnées et sont en train d’être commercialisées. Le réseau a en projet des sélections d’igname, des recherches pour l’élevage dont l’ensilage de canne à sucre pour nourrir les bovins, etc. En Guadeloupe, RITA regroupe soixante-dix chercheurs et techniciens avec cinquante agriculteurs. RITA, jusqu’alors financé sur les fonds SIOM mis en place après la crise de 2009, n’est toutefois plus certain de son avenir.

La sous-capitalisation des entreprises, notamment les nouvelles, est un autre frein à l’innovation aux Antilles-Guyane. De nombreux beaux projets se retrouvent en grande difficulté, voire dans l’incapacité d’émerger par manque de fonds. “Nous Voulons favoriser la création d’un fonds d’amorçage pour les Antilles-Guyane”, confirme Yoann Saint-Louis, résumant ainsi le besoin exprimé par tous. Quant aux outils financiers proposés notamment par BPIFrance, ils sont considérés comme inadaptés à la taille des entreprises locales du fait de la complexité de mise en œuvre, ou alors ils ne sont pas connus.

L’heure est aussi au décloisonnement : “L’énergie doit converger avec le numérique tout en s’associant au développement du territoire, à l’agriculture, à l’industrie, etc., pour faire émerger de nouvelles idées, pour gagner en efficacité. Dans nos pays insulaires, ce virage permettra d’accroître les chiffres d’affaires, de changer les modes d’organisation et de développer le bien-être dans les entreprises”, déclare Nathalie Chevon. Une façon de voir à essaimer.

Le cadre

Pour être considéré comme un projet innovant, l’ensemble des organismes s’appui sur une définition. Selon eux, l’innovation correspond à “toute démarche d’entreprise destinée à valoriser un avantage concurrentiel profitable et durable”. Ceci posé, le projet doit en outre répondre à quatre critères : il doit avoir une utilité économique, comme par exemple un nouvel usage ; il doit être nouveau dans le temps ou pour la région ; il doit permettre une différenciation technique ou en termes de produit ; et enfin, il doit être créatif dans sa conception ou son adaptation.

 

Les fonds BPIFrance

BPIFrance comme le CNES, la Caisse des Dépôts et l’Ademe, gèrent des fonds destinés au financement de l’innovation.

Le premier est une aide à la faisabilité : il concerne les entreprises employant jusqu’à 2000 personnes et est plafonné à 50 000e. Il s’agit de soutenir l’émergence et la maturation de projets de recherche, développement et innovation (RDI) en finançant les études.

Le second est une aide pour le développement de l’innovation toujours à destination des entreprises de moins de 2000 personnes. Il s’agit ici d’aider à financer la réalisation et le développement d’une innovation avant son lancement industriel et commercial. Le financement porte sur 25 à 65% des dépenses éligibles.

BPIFrance propose aussi une Bourse French Tech permettant de soutenir la prise de risque des entrepreneurs en phase de création d’entreprises innovantes à fort potentiel de croissance. La banque d’investissement a également dans sa besace un dispositif de qualification d’entreprise innovante pour permettre à la société d’avoir accès aux Fonds communs de placement dans l’innovation (FCPI), ainsi qu’un prêt d’amorçage d’investissement avec le Fonds européen d’investissement (FEI). Il est destiné à renforcer à trésorerie de l’entreprise qui viendrait de réussir une levée de fonds avec le FEI.

 

Un cluster régional de l’innovation

L’idée a émergé lors de la conférence de coopération régionale en décembre 2012 à Cayenne en Guyane. Elle consiste à valoriser l’expérience technologique, les savoir-faire des entreprises et des centres de recherches publics et privés des territoires, de favoriser les synergies intersectorielles entre entreprises innovantes présentant une volonté concrète de développement à l’export, de fédérer les acteurs économiques dans la perspective d’intégration d’un marché technologique intégré Antilles-Guyane.

Avec l’appui de la Dieccte, ce cluster rassemblera les sections de conseillers du commerce extérieur, les services consulaires (chambres de commerce et de métiers), les services de l’Etat (DRRT, Ademe, DAAF, DEAL, ONF, centres de recherches…), les organismes socio-professionnels (Medef, MPI, CGPME). Ils devront identifier des entreprises performantes à l’export. Une fois le groupe constitué, il s’agira de repérer produits, savoir-faire et pays cibles. La stratégie arrêtée par ce cluster devrait être présentée lors de la prochaine conférence de coopération régionale en fin d’année 2013. Les travaux sont visiblement toujours en cours.

 

Le PRIX du PARM

Pour doper et encourager les TPE, PME et les filières de production du secteur primaire, le Pôle agroalimentaire régional de la Martinique organise un Prix de l’innovation 2016. Il est ouvert, d’une part aux entreprises d’au moins un an dont la production s’effectue en Martinique, d’autre part aux organisation professionnelles fédératives.

Les produits en compétition devront être produits, commercialisés ou exportés de la Martinique depuis moins de dix-huit mois. Les produits seront classés en trois catégories : terroir (savoir-faire traditionnel et patrimonial), nutrition santé (équilibre alimentaire, prévention des risques), plaisir et praticité (sophistication, goût, hédonisme, exotisme…).

Les inscriptions sont ouvertes jusqu’au 31 octobre 2016. Les candidatures seront étudiées jusqu’au 20 novembre 2016. Un jury se tiendra le 25 novembre et les résultats seront proclamés le 16 décembre.

 

Grand emprunt version 3

Le Programme des investissements d’avenir (PIA) ou Grand emprunt, piloté le Commissariat général à l’investissement (CGI) a été lancé en 2010. Son objectif est de financer des projets qui permettront une croissance future forte, reposant sur un mode de développement plus durable, grâce à des investissements de long terme et innovants. Le PIA a été doté initialement de 35 Md€, une première rallonge de 12 Md€ lui a été octroyée en 2013 suivie de 10Md€ supplémentaires en mars 2016, soit un total de 57Md€.

Les sommes du PIA sont versées à une douzaine d’opérateurs : l’Ademe, l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra), l’Agence nationale de l’habitat (Anah), l’Agence nationale de recherche (ANR), l’Agence nationale de rénovation urbaine (Anru), l’Agence de service et de paiement (ASP), BPIFrance, Caisse des Dépôts et Consignations (CDC), Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), le CNES, FranceAgriMer et l’Office national d’études et de recherches aérospatiales (Onera). Ces organismes doivent sélectionner les projets, contractualiser avec les porteurs et les suivre pour des investissements jusqu’à 15M€. Au-delà, les décisions sont prises par le CGI voire par le Premier Ministre. Les durées d’investissement peuvent aller jusqu’à 15 ans.

Selon le gouvernement, fin décembre 2015, quelques 37Md€ étaient engagés. Mi-2017, la quasi-totalité des 47 Md€ du PIA le seront. Fin 2015, ce sont 2.500 projets qui ont été sélectionnés et 6 Md€ ont été engagés directement pour les PME et les Entreprises de taille intermédiaire (ETI), ce qui représente 65 % du total des 7 400 bénéficiaires du PIA.

En fait, par un jeu d’écriture et d’intérêts, les sommes réellement disponibles sont de 34Md€ au lieu des 47Md€ pour les PIA 1 et 2. Pour l’heure, la majorité des projets financés par les PIA concernent l’enseignement supérieur, la Défense, l’écologie, la mobilité durable et l’économie.

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