Entretien

Eric Lombard : “Nous sommes des investisseurs de long terme ”

Eric Lombard : “Nous sommes des investisseurs de long terme ”

La Caisse des Dépôts n’est pas là pour restructurer les dettes : elle attend des investisseurs privés et publics rigueur, transparence et de bons projets.

Comment se porte la Caisse des Dépôts et Consignations ?

La Caisse des Dépôts et Consignations se porte bien. Nous sommes une institution spéciale : nous avons beaucoup de fonds propres accumulés depuis des siècles, nous n’avons pas d’actionnaires, nous sommes autonomes et nous sommes placés sous l’autorité du Parlement français. La gouvernance de la Caisse des Dépôts propose des axes stratégiques à une commission de surveillance composée d’élus venus de l’Assemblée nationale et du Sénat. Le président de la Caisse des Dépôts est toujours un élu, aujourd’hui Sophie Errante, députée de Loire-Atlantique. Nous leur proposons des axes stratégiques et nous en débattons.

Nous gérons tout d’abord l’épargne des Français, précisément 60 % des montants déposés sur le Livret A. Avec d’autres sources de financement, nous mettons ces fonds au service de l’intérêt général.

Notre premier secteur d’intervention est le logement social. La Caisse des Dépôts assure 80 % du financement du logement social, soit 150 Md. Par exemple, nous participons largement au financement de la reconstruction-rénovation aux Abymes, en Guadeloupe. Nous finançons également les grandes infrastructures. La Caisse des Dépôts a d’ailleurs repris récemment les bailleurs sociaux de Martinique, de Guadeloupe et de Guyane qui sont désormais logés dans notre filiale CDC Habitat. Notre objectif est de rénover les parcs et de densifier l’offre afin qu’elle soit de qualité et plus durable. Il faut savoir que 18 % des Français habitent dans un logement social.

Plus largement, le rôle de la Caisse des Dépôts est de lutter contre les inégalités sur l’ensemble du territoire, dont les inégalités sociales. Notre présence dans les outre-mer, singulièrement aux Antilles-Guyane, est donc logique, puisque dans ces territoires il y a des inégalités qui sont plus importantes qu’ailleurs.

La Caisse des Dépôts est donc un aménageur des territoires.

Qu’est-ce que cela veut dire ?

Prenons un exemple : le programme Cœur de ville. C’est un programme créé à partir des projets des élus que nous finançons. Deux cent vingt-deux villes sont concernées partout sur le territoire national, dont sept outre-mer. Cela veut dire qu’à partir des projets portés par les élus nous octroyons des moyens supplémentaires pour rénover les centres-villes, améliorer leur attractivité, faire revenir les commerces, mener des actions culturelles, etc. Aux Antilles-Guyane, les villes concernées sont Cayenne et Saint-Laurent-du-Maroni en Guyane ; Fort-de-France et le Lamentin en Martinique ; les Abymes et Basse-Terre en Guadeloupe.

Quels sont les autres programme suivis par Caisse des Dépôts ?

Un autre programme important que nous finançons est “France, territoire d’industrie”. Il faut réindustrialiser la France, et cela passe notamment par l’innovation.

Nous finançons également la lutte contre la pauvreté, un programme lancé voilà un an et demi. Il s’agit ici de lutter contre la pauvreté aussi bien entre les territoires qu’entre les personnes. Un chiffre : 14 % de nos concitoyens vivent en dessous du seuil de pauvreté. C’est beaucoup trop.

Comment intervient la Caisse des Dépôts ?

Nous intervenons en premier lieu en ingénierie de projets. En effet, avant de transformer un territoire, il est important de bien étudier les projets, leur faisabilité et leurs conséquences. Nous finançons cette phase sous forme de subventions.

Nous sommes prêteurs ainsi qu’investisseurs en capital aux côtés d’acteurs privés.

Comment choisissez-vous d’investir ?

Nous choisissons nos investissements à la lumière de quatre thèmes. Le premier : parvenir à créer des territoires plus durables, c’est-à-dire que le développement économique doit être supportable dans la durée et également écologiquement. Par exemple, en Guadeloupe, nous accompagnons la centrale géothermique de Bouillante ainsi que le champ photovoltaïque de Sainte-Rose. Il est impératif que la production d’énergie devienne majoritairement renouvelable d’ici à 2050 pour la protection de la planète.

Le deuxième est l’attractivité des territoires. Dans ce cadre, le secteur du tourisme est essentiel à nos yeux. Nous pouvons intervenir davantage dans ce secteur, à la condition que nous ayons face à nous des opérateurs de meilleure qualité.

Le troisième axe concerne la connectivité des territoires. L’inégalité, c’est aussi ne pas avoir accès au haut débit. Nous menons une action volontariste, notamment dans les zones rurales et éloignées qui intéressent peu les opérateurs. Nous agissons de manière complémentaire à leur déploiement.

En matière de tourisme, le projet Karukera Bay imaginé par le Grand port maritime de Guadeloupe et la ville de Pointe-à-Pitre estimé à 200M vous a été présenté : qu’en pensez-vous ?

C’est un projet ambitieux. La première étape doit être que les élus définissent le projet. Quand les axes auront été retenus par les élus, une phase d’ingénierie importante sera nécessaire sur chacun des projets phares. La difficulté est effectivement d’intégrer tous les facteurs de risque. Nous pouvons financer cette phase d’étude, mais il faut qu’elle soit portée par les élus, avec des opérateurs. Une fois cette phase d’étude achevée, les élus devront décider de manière définitive la direction à prendre.

Quelle est l’approche de la Caisse des Dépôts quand vous êtes face à des collectivités au mauvaise forme financière ?

Quand il y a une situation difficile, il y a un travail conjoint à faire avec l’État, qui a une responsabilité, et avec les élus. Il faut alors restructurer la dette. Cela dépendra alors de qui a souscrit à la dette : ce qui n’est pas la spécialité de la Caisse des Dépôts. En revanche, si c’est une collectivité à laquelle la Caisse des Dépôts a prêté de l’argent, nous serons attentifs à restructurer la dette que nous portons de manière à accompagner la collectivité.

Sur ce sujet, notre ligne est claire et n’a jamais varié : la Caisse des Dépôts ne participe pas à la restructuration de la dette des collectivités, sauf pour les prêts que nous avons effectués par le passé. Nous ne prêtons qu’aux collectivités qui font cet effort de structuration financière et qui retrouvent des capacités de remboursement. Nous ne perdons jamais de vue que nous prêtons l’argent de l’épargne des Français et qu’il doit être remboursé !

Comment faire pour bien travailler avec la Caisse des Dépôts ?

L’institution doit être tournée vers ses partenaires et toute la structure doit être en appui. C’est la vision que je développe à la Caisse des Dépôts depuis deux ans que je la dirige. C’est pour cette raison que nous avons créé la Banque des territoires. C’est pour nous une manière de fédérer l’ensemble des activités afin que la Caisse des Dépôts soit plus accessible, plus facilement pour l’ensemble de nos clients acteurs privés, collectivités locales.

Plus précisément, avec la Caisse des Dépôts, il faut travailler avec méthode. Le premier élément de méthode : chaque élu, chaque bailleur social, chaque investisseur a un interlocuteur à la Banque des territoires. Nous avons des équipes à Cayenne, à Fort-de-France, à Pointe-à-Pitre. Le deuxième point est que nous finançons des projets : nous ne finançons pas l’exploitation courante d’une entreprise ou des besoins en fonctionnement.

Par exemple, dans le projet d’installation de huit éoliennes sur la ville de Sainte-Rose, un porteur de projet est venu nous voir, et en accord avec l’élu de Sainte-Rose, nous avons participé au développement de ce projet sur la commune. Nous avons pris une participation au capital de la société d’exploitation et nous avons accompagné le porteur du projet pour qu’il se réalise.

Par exemple, depuis 10 ans, nous avons un partenariat de long terme avec Voltalia qui développe des centrales photovoltaïques en Guyane. Il fonctionne bien par ce que nous sommes face à un triptyque gagnant : du foncier, des équipements et un opérateur qui maîtrise son sujet.

D’une manière générale, qu’attendez-vous des opérateurs privés ?

Nous sommes des investisseurs responsables de l’épargne des Français et nous sommes toujours un partenaire minoritaire. Nous exigeons un minimum de rentabilité, mais ce n’est pas notre principal critère. Il nous est arrivé de refuser des investissements dans des projets trop rentables.

Nous investissons en outre en fonction de nos priorités : les énergies renouvelables, le tourisme, etc. Plus largement, nous veillons à ce que les projets concernent l’intérêt général. Nous attendons en outre du porteur de projet de la transparence quant à l’origine de ses fonds, une réputation sans tache : nous ne prenons aucun risque en termes de conformité. Nous attendons également de lui de la rigueur et des qualités humaines de bon gestionnaire.

Vous venez d’achever un voyage aux Antilles-Guyane ainsi qu’à Marie-Galante et Saint-Martin : qu’avez-vous observé de ces territoires ?

Il y a deux choses qui m’ont frappé. Tout d’abord, c’est la passion, c’est l’énergie de femmes et d’hommes qui souhaitent le meilleur pour leurs territoires, pour les transformer. Ensuite, ce sont des territoires très innovants. J’ai par exemple observé à Saint-Laurent-du-Maroni des savoir-faire originaux pour s’adapter à des conditions particulières. La fibre entrepreneuriale est réelle dans ces territoires ; couplée à de l’innovation, elle fera bouger ces territoires. Ce qui fera la différence, ce sera le niveau de formation et le niveau d’innovation.

À l’avenir, il y aura moins de situations acquises liées à la présence d’industries lourdes ou d’exploitation des ressources naturelles. Les choses deviennent plus mobiles avec davantage de travail en réseau, plus de participation de différents territoires. Ce qui se passe ici est très porteur d’avenir. Je repars très confiant même s’il y a des défis importants. La Guadeloupe, la Martinique et la Guyane ont les moyens de faire face : les territoires coopératifs sont ceux qui s’en sortent le mieux. La cohésion des acteurs des territoires est la clef du succès.

 

 

La Caisse des dépôts et l’innovation frugale

“Nous sommes en phase avec la pensée de Rémy Nainsouta et le thème de votre conférence sur l’innovation frugale. La Caisse des Dépôts est pour l’innovation et la croissance frugale : l’épargne doit être patiente et l’investissement doit être patient aussi. Nous devons nous inscrire dans le temps long si nous voulons changer les territoires.”

 

la Caisse des Dépôts gestionnaire du Compte personnel de formation

Avec la loi pour la Liberté de choisir son avenir professionnel, le gouvernement veut en effet transformer l’accès à la formation professionnelle dans l’objectif de réduire les inégalités. Il a mandaté la Caisse des Dépôts afin qu’elle mette en place le nouveau compte personnel de formation pour un total de 2 Md.

Dans un mois, nous mettrons en ligne une application que chaque Français concerné pourra avoir sur son téléphone portable. Il se verra doté d’un budget qu’il pourra mobiliser pour se former auprès de plus de 80 000 centres de formation référencés en France. À ce jour, 33 millions de comptes ont d’ores et déjà été créés.

 

 

La Banque des territoires, filiale de la Caisse des Dépôts

La Banque des territoires est effectivement une division de la Caisse des Dépôts. C’est une banque de terrain : nos équipes sont aux côtés des acteurs locaux et des collectivités pour porter de manière la plus efficace possible son action dans ces territoires. Nous avons des procédures pour répondre rapidement aux sollicitations.

 

 

Vous discutez avec le gouvernement pour baisser le taux de rentabilité du Livret A : pourquoi ?

Effectivement. Nous sommes dans la situation suivante : depuis la crise de 2008, les taux d’intérêt ont fortement baissé, puis sont devenus négatifs. Ainsi, quand vous êtes une banque et que vous avez des liquidités, vous les placez auprès de la Banque centrale européenne (BCE), et vous devez payer 0,50 % par an. En revanche, lorsque nous prêtons à l’État français qui est l’une des meilleures signatures du moment, le taux est négatif et cela nous coûte 0,3 % par an pour un prêt à 10 ans. Cette situation n’est pas normale. Elle est créatrice d’une bulle financière.

À côté de cela, le Livret A est rémunéré à 0,75 %, avec une liquidité quotidienne, une garantie de l’État, de la Caisse des Dépôts et une fiscalité nulle. Dans l’univers financier actuel, 0,75 % est un taux élevé et la formule automatique actuelle va conduire à baisser le taux de rendement du Livret A à 0,50 %, ce qui reste honorable dans le contexte actuel. Ce n’est certes pas une bonne nouvelle pour les épargnants, mais ce seront 310 M par an d’économie pour les acteurs du logement social. L’application de cette formule me paraît légitime.

Partager cet article :

Suggestion d'articles :