Stratégie

Câbles sous-marins : vers un bras de fer entre sociétés mondiales et États

Câbles sous-marins : vers un bras de fer entre sociétés mondiales et États

À l’heure où Orange signe un accord avec Digicel pour prolonger le câble Deep Blue One vers la Guyane et où une mégapanne affecte la toile, l’importance stratégique des câbles sous-marins saute aux yeux.
Aujourd’hui, une poignée d’entreprises et quelques États les possèdent. Une situation à stabiliser d’urgence.

Quatre-vingt-dix pour cent du commerce mondial transite par les océans, mais 95 % du trafic mondial de données sous toutes ses formes passe par des câbles sous-marins. À ce jour, 473 câbles sous-marins de télécommunication tapissent le fond des mers, dont 25 traversent l’océan Atlantique et 22 le Pacifique. La France possède 13 stations d’atterrissement sur ses côtes connectant les réseaux filaires nationaux à 23 câbles sous-marins. Ces câbles transportent 98 % des communications internationales, qu’elles proviennent des particuliers, des entreprises, des banques ou des administrations. Ces câbles servent partout : à l’accès à des informations pour des territoires isolés, au travail des chercheurs sur des sujets aussi variés que le changement climatique, la connaissance des fonds marins, la prévention des catastrophes naturelles, dont les tsunamis…

 

Des tensions de plus en plus vives

Depuis la fin des années 2000, des tensions de plus en plus vives se font jour autour de ces équipements : elles sont géopolitiques, économiques, diplomatiques, militaires. Il apparaît que les États possédant plus ou moins de câbles sous-marins, voire les territoires plus ou moins reliés, sont plus ou moins vulnérables, notamment en cas de coupure des câbles. La Guyane française et Saint-Barthélemy ont connu un tel incident en 2018 avec la coupure d’Américas II. L’accord que viennent de signer Orange et Digicel pour prolonger le câble Deep Blue One jusqu’en Guyane participe à la baisse de la vulnérabilité. De même, le câble sous-marin initié par la Région Guadeloupe en 2006 reliant Porto Rico à la Guadeloupe, prolongé ensuite vers la Martinique puis vers la Guyane, tout en connectant des îles qui le souhaitaient, a incontestablement permis un meilleur accès et une baisse sensible des tarifs dans la Caraïbe.

la France est un acteur influent dans ce secteur d’activité, grâce à son positionnement géographique, sur le continent et avec les territoires d’outre-mer, grâce à son industrie, principalement portée aujourd’hui par Orange au travers de sa filiale FT Marine/Orange Marine (1) et grâce à son savoir-faire historique. Cependant, cette scène est en pleine évolution avec l’arrivée de nouveaux entrants.

Venant du numérique, ces nouveaux entrants ont des stratégies complètement différentes de celle des acteurs historiques. Ils optent pour des regroupements plus restreints leur permettant de conserver le pouvoir de décision. Ainsi, Africa Coast to Europe (ACE), ouvert en 2012, appartient à un consortium de 19 entreprises des télécoms : le câble Marea reliant les États-Unis à l’Espagne n’appartient, lui, qu’à Facebook, Microsoft et Telxius. Le dernier-né, le câble transatlantique Amitié, vient d’être raccordé au réseau terrestre sur le site du Porge, en Gironde. Amitié est un câble porté le consortium regroupant Facebook, Microsoft, Aqua Comms et Vodafone et avec lequel Orange a signé un partenariat. Il va relier le Massachusetts, sur la côte est des États-Unis, au Porge et à Bude, au Royaume-Uni. Il sera mis en service début 2022.

 

Stratégies de conquête

De son côté, 2Africa de Facebook, déployé tout autour du continent africain, n’est porté que par huit acteurs. De son côté, Google a aujourd’hui les capacités financières et techniques de faire construire et exploiter ses propres câbles. Par exemple, le câble Dunant qui relie depuis janvier 2020 les États-Unis et la France appartient en totalité à Google, tout comme Equiano qui borde la côte ouest du continent africain, qui concurrence directement le projet 2Africa.

Les Chinois sont également dans une stratégie de conquête : le projet Pakistan & East Africa Connecting Europe (PEACE) reliant le Pakistan, la côte est africaine à la rive sud de la Méditerranée par le canal de Suez, et qui atterrit à Marseille, permettra aux géants chinois Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi de développer leurs activités en Afrique et en Europe.

Face à ces stratégies clairement de conquête d’une poignée d’entreprises privées, les États ne peuvent pas demeurer inactifs. Leurs positions dans les instances internationales doivent se renforcer et converger. Il en va de même de la protection juridique et opérationnelle de ces équipements.

De même la France, outre un soutien massif à la recherche et au développement dans ce secteur d’activité, elle devrait sécuriser cette pépite qu’est FT Marine/Orange Marine. C’est une société par actions simplifiée (SAS). Son président et son associé unique, Orange Participations, peuvent à tout moment décider de vendre tout ou partie de son activité sur simple accord, sans que l’État soit ne serait-ce que consulté, surtout que les 13,39 % de droits de vote de l’État au sein du conseil d’administration d’Orange ne lui confèrent pas la minorité de blocage lors des prises de décision.

 

Orange et Digicel prolongent ensemble  Deep Blue One

Orange et Digicel viennent de signer un accord de partenariat pour prolonger le câble sous-marin Deep Blue One de Digicel vers la Guyane française. Deep Blue One viendra compléter les réseaux existants d’Orange basés sur Americas II, ECFS et CBUS et le câble “Kanawa”, propriété d’Orange. Il mesure 1746 km et a été mis en service au début de l’année 2019. La mise en service du câble Deep Blue One rallongé devrait commencer au milieu de l’année 2023 et s’achever au début de l’année 2024. Ce câble de 2000 km comprend cinq unités de dérivation et compte deux à huit paires de fibres dans chaque segment, offrant ainsi une capacité minimale de 12 Tbit/s par paire de fibres pour connecter notamment les plates-formes offshore. Le segment reliant la Guyane française à la Trinité mesurera 1600 km. Orange assurera l’atterrissage pour la section Guyane française et exploitera la station pour le compte de Digicel tandis qu’Orange Marine se chargera de la pose du câble.

 

(1) C’est Emmanuel Macron, ministre de l’Économie après Arnaud Montebourg, qui a autorisé la vente d’Alcatel Submarine Network (ASN) et ses brevets au finlandais Nokia, une vente jusque-là bloquée par son prédécesseur. FT Marine/Orange Marine opère six navires câbliers et un navire d’étude Survey. Un septième câblier est en construction dans les chantiers Colombo Shipyards au Sri Lanka. Il sera opérationnel dans dix-huit mois.

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